‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 78 sur 143 · XXXVI

XXXVI

Aziyade, qui etait fidele a la petite babouche de maroquin jaune des bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, trainant dans tous les recoins de la maison, et elle ecrivait son nom dans l'interieur, sous pretexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre.

Celles qui avaient servi etaient condamnees a un supplice affreux: lancees dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et precipitees dans la Corne d'or. Cela s'appelait le _kourban des papoutchs_, le sacrifice des babouches.

C'etait un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et nous menait sur les toits, et, la au beau clair de lune, _mahitabda_, apres nous etre assures que tout sommeillait alentour, de consommer le kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches condamnees.

Tombera-t-elle dans l'eau, la papoutch, ou sur la vase, ou bien encore sur la tete d'un chat en maraude?

Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous deux avait devine juste, et gagne le pari.

Il faisait bon etre la-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si tranquilles, souvent pietinant sur une blanche couche de neige, et dominant le vieux Stamboul endormi. Nous etions prives, nous, de jouir ensemble de la lumiere du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprecier leur bonheur. La-haut etait notre lieu de promenade; la, nous allions respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en societe de la lune, compagne discrete qui tantot s'abaissait lentement a l'ouest sur les pays des infideles, tantot se levait toute rouge a l'orient, dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Pera.