‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 95 sur 143 · LIII

LIII

Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les degats; ils etaient relativement minimes, et le mal pouvait aisement se reparer. La piece detruite etait vide et inhabitee; on eut imagine un incendie de commande comme distraction, qu'on l'eut fait faire comme celui-la; les plus legers objets se retrouvaient partout, deranges et salis, mais presents et intacts.

Achmet deployait une activite fievreuse; trois vieilles juives rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scenes d'un haut comique.

Le jour suivant, tout etait deblaye, lave, seche, net et propre. Un trou noir beant remplacait deux pieces; ce detail a part, la maison avait repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale elegance.

Mes appartements etaient, ce soir-la meme, disposes pour une grande reception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhes, du ratlokoum et du cafe; il y avait meme un orchestre, deux musiciens: un tambour et un hautbois.

Achmet avait voulu tous ces frais, et combine cette mise en scene: a sept heures, je recevais les autorites et les notables qui allaient decider de mon sort.

Je craignais d'etre oblige de me faire connaitre, et de reclamer le secours de l'ambassade britannique: j'etais fort perplexe en attendant ma compagnie.

Cette facon de terminer l'aventure aurait eu pour consequence forcee un ordre superieur coupant court a ma vie de Stamboul, et je redoutais cette solution, plus encore que la justice ottomane.

Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes, gravement assis sur mes tapis; mon proprietaire, les notables, les voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant vacarme; et Achmet versant a pleins bords du mastic et du cafe.

Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir failli bruler Eyoub; enfin, d'indemniser mon proprietaire et de reparer a mes frais.

Il ne faut guere compter que sur soi-meme en Turquie, mais en general on reussit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un moyen de succes. Toute la soiree, je tranchai du grand seigneur, je payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et embrouillait a dessein les interets et les questions, magnifique dans son role;--l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la situation atteignait son paroxysme: mes hotes ne se comprenaient plus et se disputaient entre eux, j'etais hors de cause.

--Allons, Loti, dit Achmet, les voila tous a point et c'est mon oeuvre. Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je te suis vraiment bien precieux.

La situation etait compliquee et comique,--et Achmet, d'une gaiete folle et contagieuse; je cedai au besoin imperieux de faire une acrobatie, et, sautant sur les mains sans preambule, j'executai deux tours de clown devant l'assistance ahurie.

Achmet, ravi d'une pareille idee, tira profit de cette diversion; avec force saluts, il remit a chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne, et la seance fut dissoute sans que rien fut conclu.

_Fin et moralite_.--Je n'allai point en prison et ne payai point d'amende. Mon proprietaire fit reparer sa maison en remerciant Allah de lui en avoir laisse la moitie, et je demeurai l'enfant gate du quartier.

Quand, deux jours apres, Aziyade revint au logis, elle le retrouva a son poste, en bon ordre et plein de fleurs.

Le feu prenant tout seul, au milieu d'une maison fermee, est un phenomene d'une explication difficile, et la cause premiere de l'incendie est toujours restee mysterieuse.