X
De l'endroit où ils s'étaient arrêtés en plein bois, ils apercevaient de petites colonnes de fumée bleuâtre qui montaient droit à travers les branches nues des grands arbres.
--Nous voici arrivés, dit Adeline! je vais voir où en sont les bûcherons, et tout de suite nous rentrerons à Elbeuf, de façon à ce que je puisse aller ce soir même chez M. Eck.
Sous bois on entendait des coups de hache et de temps en temps des éclats de branches avec un bruit sourd sur la terre qui tremblait,--celui d'un grand arbre abattu.
--Il fallait faire de l'argent, dit-il en arrivant dans la vente où les bûcherons travaillaient; malheureusement les bois se vendent si mal maintenant!
Il eut vite fait d'inspecter le travail des ouvriers et ils revinrent rapidement au château, où tout de suite les chevaux furent attelés. Il n'était pas trois heures; ils pouvaient être à Elbeuf avant la nuit.
Pendant tout le chemin, Adeline reprit le bilan qu'il avait fait le matin en venant; seulement il le reprit dans un sens contraire: en allant au Thuit, tout était compromis; en rentrant à Elbeuf, rien n'était désespéré, loin de là. Et il entassait preuves sur preuves pour démontrer qu'avec du temps il trouverait la dot qu'on offrirait au père Eck.
--Elle ne sera peut-être pas ce qu'il croit, mais enfin elle sera suffisante pour qu'il ne puisse pas se retirer. Tu verras, ma chérie, tu verras.
Et il énumérait ce qu'elle verrait. Ce n'était pas seulement la situation de la maison d'Elbeuf qui devait s'améliorer; à Paris on lui avait proposé d'entrer dans de grandes affaires où ses connaissances commerciales pouvaient rendre des services, et il avait toujours refusé, parce qu'il voulait se tenir à l'écart de tout ce qui touchait à la spéculation; il accepterait ces propositions; le temps des scrupules était passé; ces affaires étaient honorables, c'était par excès de délicatesse, c'était aussi par amour du repos et de l'indépendance qu'il n'avait point voulu s'y associer; il ne penserait plus à lui; il ne penserait qu'à elle; le premier devoir du père de famille, c'est d'assurer le bonheur de ses enfants, et il n'est pas de devoir plus sacré que celui-là. A plusieurs reprises aussi on avait mis son nom en avant pour des combinaisons ministérielles, et toujours par amour du repos et de l'indépendance il s'en était retiré. Maintenant il se laisserait faire: fille de ministre, c'était un titre à mettre dans la corbeille de mariage.
Berthe écoutait suspendue aux yeux de son père, son coeur serré se dilatait, l'espérance, la foi en l'avenir lui revenaient: il ne pouvait pas se tromper; ce qu'il disait, il le ferait; ce qu'il promettait se réaliserait. Elle renaissait. Était-elle une femme d'argent, était-elle désintéressée? Elle n'en savait rien, n'ayant jamais eu à examiner ces questions. Mais le coup qui l'avait frappée le matin l'avait anéantie, et ç'avait même été pour ne pas trahir le trouble de ses pensées qu'elle avait tenu à avoir à sa table ses deux filleuls. S'occupant d'eux, elle pouvait ne point penser à elle.
Lorsque madame Adeline les vit revenir, elle fut surprise de ce retour si prompt, ne les attendant que pour dîner.
--Déjà!
Cela ne pouvait qu'augmenter son impatience de savoir ce qui s'était dit entre le père et la fille, mais malgré l'envie qu'elle en avait, il lui était impossible d'interroger son mari, la Maman étant là dans son fauteuil.
--Comme tu es mouillé! dit-elle en le regardant; il faut changer de chaussures, je vais monter avec toi.
Aussitôt qu'ils furent dans leur chambre, elle ferma la porte:
--Eh bien?
--Elle l'aime.
--Elle te l'a dit?
--Elle a fait mieux que de me le dire, elle me l'a avoué dans un cri de douleur en voyant qu'elle pouvait ne pas devenir sa femme.
--Est-ce possible! s'écria-t-elle avec stupeur.
--Il faut t'habituer à ne plus voir en elle une enfant, c'est une jeune fille.
Il rapporta tout ce qui s'était dit entre Berthe et lui.
--Et maintenant? demanda madame Adeline, bouleversée.
Il expliqua son plan.
--Et après? quand nous aurons gagné du temps, le mariage sera-t-il assuré?
--Il sera facilité.
--Je t'en prie, Constant, réfléchis avant d'abandonner la vie qui a été la tienne jusqu'à ce jour: tu n'es pas l'homme des affaires de spéculation; tu as trop de droiture, trop de loyauté.
--Crois-tu que je m'aventurerais et ne prendrais pas toutes les garanties?
--Et toi, crois-tu donc que les coquins ne sont pas plus forts que les honnêtes gens? serais-tu le premier qui, malgré son intelligence et sa prudence, se laisserait tromper et entraîner.
--Faut-il donc ne rien faire? Sois bien certaine que je n'accepterai que des affaires sûres.
--Ce ne sont pas les affaires sûres qui donnent les gros gains.
--Enfin, je te promets de ne rien entreprendre sans te consulter; j'ai laissé passer des centaines d'occasions qui nous auraient donné une fortune considérable, je veux profiter de celles qui se présenteront maintenant, voilà tout.
--Le temps est passé des belles occasions; tu le sais mieux que moi.
--Je vais chez le père Eck, dit-il pour couper court à ces observations, cela n'engage à rien de prendre du temps.
Adeline trouva Berthe dans le vestibule; elle ne lui dit rien, mais en l'embrassant elle lui serra la main dans une étreinte où elle avait mis toutes ses espérances et aussi l'émotion attendrie de sa reconnaissance.
La fabrique des Eck et Debs n'est pas dans le vieil Elbeuf, mais dans le nouveau, celui qui confine à Caudebec, là, où de vastes espaces permettaient après la guerre, la libre construction d'un établissement industriel tel qu'on le comprend aujourd'hui: isolé, d'accès commode, avec des dégagements, un sol stable reposant sur une couche d'eau facile à atteindre et assez abondante pour le lavage des laines et le dégraissage ainsi que le foulage des draps en pièces. Construite en briques rouges et blanches, elle occupe entièrement un îlot de terrain compris entre quatre rues se coupant à angle droit; sur trois de ces rues se dressent ses hautes murailles percées de larges châssis vitrés, et sur la quatrième s'ouvre, entre les bureaux et les magasins surmontés de l'appartement particulier de M. Eck, la grande porte qui laisse voir une cour carrée au fond de laquelle le balancier de la machine lève et abaisse ses deux bras.
Quand Adeline arriva à la porte, il faisait nuit noire depuis longtemps déjà, mais par les fenêtres tombaient des nappes de lumière qui éclairaient la rue au loin; les métiers battaient, les broches tournaient, de la cour montait le ronflement des machines en marche, et dans le ruisseau coulait une petite rivière d'eaux laiteuses qui fumaient.
Quand Adeline ouvrit la porte du bureau, il aperçut le père Eck travaillant avec ses deux fils et un de ses neveux autour de lui penchés sur leurs pupitres.
--Quelle force vraiment que l'association! dit-il en serrant la main au père Eck et en saluant les jeunes gens affectueusement.
--Les autres sont tans la fabrique, dit le père Eck, à leur poste.
Devant les jeunes gens, Adeline voulut donner un prétexte à sa visite:
--Je viens voir vos métiers fixes, ma femme m'a dit que vous en étiez satisfait.
--Très satisfait; je fais appeler Michel pour qu'il fous les montre, c'est son affaire.
Il pressa le bouton d'une sonnerie électrique et Michel ne tarda pas à arriver; en apercevant Adeline, il s'arrêta un court instant avec un mouvement de surprise et d'hésitation.
--C'est M. Ateline qui fient foir nos métiers fixes, dit le père Eck.
Tout en suivant Adeline et son oncle, Michel se demandait si c'était vraiment le désir de voir les métiers fixes qui était la cause de cette visite: ce serait bien étrange après la demande adressée la veille à madame Adeline! Mais, si anxieux qu'il fût, il ne pouvait qu'attendre.
Aussi les explications qu'il donna à Adeline sur les perfectionnements qu'il avait apportés à ces métiers manquèrent-elles de clarté: son esprit était ailleurs.
Heureusement son oncle lui vint en aide:
--Fous foyez, mon cher monsieur Ateline, avec teux cents broches ces métiers broduisent presque autant que les renfideurs avec quatre cents broches.
Il est vrai que si Michel était distrait en parlant, Adeline ne l'était pas moins en écoutant: l'un ne savait pas bien ce qu'il disait, l'autre ne pensait guère à ce qu'il entendait.
--Il est vraiment très bien, se disait Adeline en examinant Michel; je ne l'avais jamais vu si beau garçon.
--Il n'a pas du tout l'air mal disposé pour moi, se disait Michel en regardant le père de Berthe à la dérobée.
Et les broches tournaient toujours avec leur ronflement, tandis que le père Eck appuyait sur les berfectionnements de son betit Michel.
Enfin on quitta les métiers fixes et les renvideurs, Adeline et le père Eck marchant côte à côte, tandis que Michel restait en arrière pour se dérober: il était évident qu'on ne parlerait pas devant lui, le mieux était donc qu'il leur laissât la liberté du tête-à-tête.
Comme ils traversaient un atelier, le père Eck prit une bande de drap divisée en petits carrés de diverses couleurs.
--Que tites-fous de ça? demanda-t-il.
Ça, c'était une bande d'échantillons que les fabricants de nouveautés essayent pour chercher le modèle qu'ils adopteront.
--Je dis qu'avec cela vous allez me tuer.
Le père Eck donna un coup de coude à Adeline et, se haussant vers lui en mettant une main devant sa bouche pour n'être point entendu des ouvriers auprès desquels ils passaient:
--Fous tuer, nous, oh non, au gontraire.
Ils sortirent dans la cour.
--Fous afez à me barler, n'est-ce bas? demanda le père Eck.
--Oui.
--Les métiers, c'était un brétexte; je fais fous conduire dans mon pureau.
Si Adeline était hésitant pour prendre une résolution, il ne l'était jamais pour l'exécuter.
--Ma femme m'a fait part de votre demande, dit-il aussitôt qu'ils furent installés dans le bureau particulier du père Eck, et nous en sommes fort honorés.
--C'est moi, c'est nous qui serions honorés de nous allier à fotre famille, madame Adeline a tû fous tire que c'est le put de mon ampition.
--J'aurais voulu vous apporter une réponse catégorique et conforme à nos sentiments, ceux de ma femme et les miens, qui sont favorables à ce mariage....
--Ah! mon cher monsieur Ateline!
--Malheureusement nous sommes, à cause de ma mère, obligé à de grands ménagements; vous savez quelle est la sévérité de ses principes religieux.
--Je sais par ma mère ce que beut être cette sevérité; et je fous afoue que je ne lui ai bas même barlé de ce mariage, qui pour nous n'est pas moins difficile que pour vous, car c'est la première fois que l'un te nous pense à épouser une chrétienne: il a fallu l'amour de Michel pour me décider moi-même; vous savez le préjugé, la tradition, la fierté!
--Vous comprenez donc que nous hésitions avant d'en parler à ma mère; il faut des précautions, des préparations, sans quoi nous nous heurterions à un refus formel.
--Je gomprends.
--Il est bon aussi que les jeunes gens se connaissent mieux; ma fille n'a que dix-huit ans, et j'ai toujours désiré ne pas la marier trop jeune.
--Chez nous, fous safez, on se marie cheune; ma mère s'est mariée à quinze ans.
--Enfin je vous demande du temps.
--Oh! barfaitement, nos cheunes chens beuvent attendre; moi j'ai pien été viancé avec ma femme pendant cinq ans, et quand nous nous sommes mariés j'aurais pien attendu encore.
Il dit cela avec son bon rire.
A ce moment on entendit une main tourner le bouton de la porte du bureau.
--N'endrez bas, n'endrez bras! s'écria M. Eck, n'endrez bas, hein!
Cependant la porte s'ouvrit devant une petite vieille vêtue de noir, avec un châle sur les épaules, le front caché par un bandeau de velours posé en avant de son bonnet d'Alsacienne; son visage tout ridé avait un air d'austérité et d'autorité corrigé par une expression affable: c'était madame Eck.
--J'ai cru que c'était un gommis! s'écria le père Eck, est se levant vivement, pour aller au-devant d'elle avec toutes les marques du regret et du respect.
--C'est bien, dit-elle, il n'y a pas de faute.
Et tout de suite s'adressant à Adeline:
--J'ai appris que vous étiez dans la maison et je suis descendue pour vous exprimer toute ma reconnaissance au sujet des paroles que vous avez prononcées sur la tombe de mon gendre; j'aurais voulu le faire depuis longtemps déjà, mais vous savez que je ne sors pas. Pardonnez-moi de vous avoir dérangé, je vous laisse à vos affaires.
--Et elle sortit, marchant avec raideur, redressant sa petite taille courbée.
--Ah! Monsieur Ateline, Monsieur Ateline, s'écria le père Eck quand la porte fut refermée, ma mère vient de faire pour fous ce que je ne lui ai chamais fu faire bour bersonne; ça fa pien, ça fa pien!