II
C'était dans les dîners auxquels l'invitait «son cher collègue» qu'Adeline avait fait la connaissance du vicomte de Mussidan, l'homme du monde le plus affable et le plus aimable qu'il eût jamais rencontré, Comment, dans ce jeune homme élégant et distingué, d'une politesse exquise, de grandes manières, reconnaître «Frédéric», l'ancien croupier de Barthelasse? Personne n'en aurait eu l'idée, alors même qu'on l'aurait entendu prononcer les mots sacramentels: «Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait», qui d'ailleurs ne lui échappaient point, car on ne jouait pas chez Raphaëlle.
Ils étaient fort agréables, ces dîners, où, à l'exception du vicomte de Mussidan et du père de la maîtresse de la maison, un ancien militaire de belle prestance et décoré, on ne rencontrait que des collègues avec lesquels on continuait les conversations commencées au Palais-Bourbon; aussi était-il rare que les invitations de M. de Cheylus ne fussent pas acceptées avec empressement: c'était avenue d'Antin, à deux pas de la Chambre, que demeurait Raphaëlle; en sortant après la séance, on était tout de suite chez elle; et le soir, après le dîner, une promenade sous les arbres des Champs-Elysées, avant de rentrer chez soi, aidait la digestion des bonnes choses qu'on avait mangées et des bons vins qu'on avait bus.
Car on mangeait de bonnes choses dans cette maison hospitalière, et même on n'y mangeait que de très bonnes choses. Pendant qu'il était préfet de la Gironde, M. de Cheylus s'était fait de nombreux amis dans son département, et ceux-ci se rappelaient de temps en temps à son souvenir par l'envoi d'une caisse de ces vins de propriétaire qu'on ne trouve pas dans le commerce. De son côté, Raphaëlle qui pendant son passage à travers la haute noce avait appris à apprécier la bonne chère, savait quelle lassitude éprouvent ceux que les invitations accablent, en s'asseyant tous les soirs devant le même dîner--celui qui sort des quatre ou cinq grandes cuisines où un certain monde fait ses commandes, comme un autre fait les siennes au Bon Marché ou à la Belle Jardinière--et ce n'était point ce menu banal qu'elle offrait à ses convives. Pendant huit jours à l'avance, quand elle avait décidé de donner un dîner, elle faisait essayer par son cordon bleu, qui était une femme de mérite, les mets qu'elle voulait servir à ses hôtes; et ceux-là seuls qui étaient supérieurement réussis paraissaient sur sa table.
Que demander encore?
Plus d'un convive, en s'en allant le soir, confessait sa satisfaction à son compagnon de route, par un mot qui bien souvent avait été répété:
--Décidément on dîne bien chez les gueuses.
Et comme il n'était pas rare que celui qui s'exprimait ainsi fût un bon provincial, c'était avec une pointe de vanité libertine qu'il lâchait son mot; à Carpentras on ne faisait pas de ces petites débauches même quand on était l'honneur du barreau de cette ville célèbre, et à Elbeuf non plus, quand même on était la gloire de la fabrique elbeuvienne.
Quelquefois, il est vrai, un convive dyspeptique insinuait que M. Hurpin, le père de la maîtresse de maison, qui se carrait à table avec une si belle prestance, était bien vulgaire, et que sa manie de présenter son épaule gauche décorée du ruban rouge, quand on parlait d'honneur, était insupportable; que ses observations, lorsqu'il en lâchait, ce qui d'ailleurs était rare, car il n'ouvrait guère la bouche que pour manger, étaient stupides ou grossières, mais ces critiques ne portaient pas.
--Vous avez beau dire, mon cher, on dîne très bien chez les gueuses; et ce coquin de Cheylus est bien heureux!
Quant au vicomte de Mussidan, il n'y avait qu'un mot sur son compte: Charmant! Il était la joie et la jeunesse de ces dîners. Il en était le champagne--le mot avait été dit par l'honneur du barreau de Carpentras, qui se connaissait en esprit. Si le comte de Cheylus avait un inépuisable répertoire d'anecdotes curieuses et salées sur le monde du second Empire, le vicomte de Mussidan en avait un qu'il renouvelait tous les jours sur le monde actuel; il savait tout, il disait tout, et vous révélait un Paris qu'on ne soupçonnait même pas. Avec cela bon enfant, discret, modeste, ne se vantant jamais de sa fortune ni de ses aïeux. Si quelquefois le hasard de la conversation amenait le nom d'Ernest Faré, l'auteur dramatique qui était son beau-frère, il ne s'en parait point davantage, malgré les brillants succès que celui-ci avait obtenus en ces dernières années; tout au contraire, il laissait entendre, mais à demi-mot et discrètement, qu'il avait espéré un autre mariage pour sa soeur, héritière d'une des belles fortunes du Midi.
Évidemment, si ces convives avaient connu la bohème parisienne, ils auraient su que ce vieux militaire, qui tenait si bellement sa place à la table de sa fille, était simplement un ancien garde municipal, décoré à l'ancienneté, et non officier, comme ils l'avaient entendu dire; de même ils auraient su que le vicomte de Mussidan avait d'autres raisons que la modestie et la discrétion pour ne point parler de sa fortune; mais ils ne la connaissaient point, cette bohème, et s'en tenaient à ce qu'ils voyaient, à ce qu'ils entendaient, n'ayant pas d'intérêt à chercher s'il se cachait quelque choses de mystérieux sous les apparences.
--On dîne bien chez les gueuses.
Il y avait là un fait, et il était inutile d'aller au delà: de quoi se seraient-ils inquiétés? Si quelquefois on se demandait qu'elle était la situation vraie du comte de Cheylus et du vicomte de Mussidan dans la maison, on traitait la question en riant comme en un pareil sujet il convient à des gens qui voient clair.
--Pauvre comte de Cheylus!
--Dame, mon cher, que voulez-vous? à son âge!
Et l'on se faisait un plaisir de demander «au cher collègue» des nouvelles du jeune vicomte.
Le soir où le jeune vicomte avait reconduit Adeline rue Tronchet, en parlant de la faillite des frères Bouteillier, il était revenu vivement avenue d'Antin, après avoir mis le député chez lui, et il avait trouvé Raphaëlle l'attendant devant le feu.
--Comme tu as été longtemps! s'écria-t-elle en venant à lui. Est-ce fini, au moins?
--Non.
--Parce que?
--Ah! parce que!
--Tu n'as pas fait ce que je t'ai dit?
--Exactement.
--Eh bien, alors?
--Il s'est défendu.
--L'imbécile!
--C'était gros.
--Il fallait profiter de l'occasion; c'est pour cela que je t'ai tout de suite lâché sur lui.
--Sans doute, mais peut-être aurait-elle gagné à être préparée.
--C'est quand j'ai compris, à son air plus encore qu'à ses paroles, combien cette faillite l'atteignait gravement, que l'idée m'en est venue. Si nous attendions, il pouvait se tourner d'un autre côté et nous trouvions la place prise.
--Je ne dis pas que tu as tort, mais l'affaire n'en était pas moins délicate.
--Enfin, comment la chose s'est-elle passée? Que lui as-tu dit? Que t'a-t-il répondu?
Il s'était approché du feu et il présentait un pied à la flamme.
--Comme tu es mouillé! dit-elle.
--Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors, et pourtant je l'ai accompagné comme si j'avais conduit un aveugle; j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de prendre une voiture.
--Je vais te donner tes pantoufles.
Elle ouvrit une armoire et resta assez longtemps penchée, cherchant.
--Ne te trompe pas, dit-il.
Elle se retourna, et le regardant avec l'air qu'on prend au théâtre pour traduire la dignité outragée:
--Crois-tu qu'il a les siennes ici? répliqua-telle.
--Enfin, il y a trop longtemps qu'il est ici, ce préfet déplumé.
--Sois tranquille, il n'y restera pas longtemps quand nous n'aurons plus besoin de lui.
Elle avait trouvé les pantoufles, elle revint à lui, et l'ayant fait asseoir, elle s'agenouilla pour le déchausser.
--Maintenant, raconte, dit-elle, en s'asseyant contre lui sur une petite chaise basse.
--En sortant, j'ai tout de suite mis la conversation sur les faillites, et à ce propos, je lui ai dit les choses les plus éloquentes sur l'infamie des commerçants qui font faillite tranquillement pour ne pas payer leurs dettes, alors que nous, gens du monde, nous nous brûlons la cervelle. Le sujet prêtait, j'ai démanché là-dessus.
--Et notre homme?
--Tu ne devinerais jamais ce qu'il m'a répondu: il s'est mis à m'expliquer qu'on ne faisait pas faillite tranquillement, qu'il n'y avait pas de plus grande douleur pour un commerçant, etc., etc. Alors voyant ça, je me suis retourné et j'ai dit comme lui,--le contraire de ce que je disais.
--Es-tu gentil?
Elle lui baisa la main.
--J'ai compris cette douleur, je l'ai partagée. Quel drame que celui qui se joue dans le crâne d'un commerçant faisant ses additions! Quelle situation! J'avais mon pont. Une faillite en entraîne dix autres, et, par le fait d'un seul commerçant, dix autres sont menacés, alors même qu'ils sont les plus solides. Tu vois la scène sans que je te la file. C'est à ce moment que j'ai mis à profit les leçons de Barthelasse et que je me suis rappelé l'exemple de ce vieux coquin, qui, sans avoir jamais prêté un sou à personne, a passé sa vie à offrir tout ce qu'il possède à tout le monde. Je n'ai pas offert tout ce que je possède à notre homme, c'eût été trop.
--Tu es adorable.
--...Mais j'ai été heureux de mettre à sa disposition une cinquantaine de mille francs... et même plus s'il en avait besoin.
--Et il a refusé?
--Parfaitement.
--Tu n'as pas insisté?
--Tant que j'ai pu; je me suis même fâché; ce refus était une offense à ma sympathie, à mon amitié, enfin tout ce qu'on peut dire.
--Il n'en a donc pas besoin?
--Crois-tu que mon enquête à Elbeuf a été mal menée? il est gêné, très gêné; s'il marche encore, il ne peut pas tarder à s'arrêter. Tandis que ses concurrents, les fabricants moins haut placés que lui, se sont conformés aux exigences du commerce et ont produit ce qu'on leur demandait, il s'est entêté à fabriquer le genre de sa maison, et on n'en veut plus, du genre de sa maison; il faisait bien, il veut continuer à bien faire; c'est grand, c'est noble, c'est sublime, seulement ça l'a mené où il est arrivé.
--Alors comment n'a-t-il pas accepté ton offre?
--Affaire de dignité; un homme comme lui n'accepte pas un prêt qu'il n'a pas demandé: il aurait fallu qu'à mon éloquence s'ajoutât la musique des fafiots.
Elle réfléchit un moment:
--Il faut recommencer.
--Toi?
--Non, toi.
--J'en arrive.
--Tu y retourneras, et dès demain matin; seulement cette fois tu pourras jouer du fafiot. Je vais te signer un chèque de cinquante mille francs; tu iras le toucher demain matin, à l'ouverture des bureaux, et aussitôt tu courras chez Adeline. Tu lui diras que tu as pensé à lui toute la nuit et que tu lui apportes les cinquante mille francs que tu lui as proposés, que c'est te fâcher de les refuser, enfin tout ce qui te passera par la tête.
--Il aura de la défiance.
--De quoi et pourquoi? tu ne lui as jamais rien demandé; quand plus tard il verra qu'on lui demande quelque chose, il sera si bien pris qu'il ne pourra plus se dépêtrer. Tu disais qu'il t'aurait fallu la musique des fafiots; tu l'auras; à toi d'en jouer de manière à réussir. Le moment est décisif, profitons-en. Jamais nous ne retrouverons un homme comme ce brave provincial qui, tout naïf qu'il soit, n'en a pas moins de l'influence à la Chambre et, ce qui vaut mieux, auprès des gens du gouvernement. Ce n'est pas à lui qu'on pourra répondre comme à ce pauvre Cheylus.
--Pourquoi diable l'as-tu pris, celui-là?
--On se sert de qui on peut; j'avais celui-là, je l'ai pris. Nous avons Adeline, ne le laissons pas nous échapper des mains. Où retrouver son pareil? Il n'entend rien au jeu; il ne connaît pas la vie parisienne, il n'a que des relations politiques; il a des amis à la Chambre; on le croit riche; tout le monde l'estime; il a de l'honorabilité à revendre et à couvrir dix mauvaises affaires, c'est une perle. Le hasard fait qu'il se trouve dans une position embarrassée, où nous pouvons l'aider. Prenons-le de force. Fais-moi un reçu de cinquante mille francs, je signe le chèque.
Il ne se montra pas offusqué de cette demande de reçu, et tout de suite il l'écrivit sur une petite table volante qu'elle lui apporta pour qu'il n'eût pas à se déranger.
--Maintenant, tu peux dormir tranquille, dit-elle, je me charge de te réveiller à temps.
En effet, le lendemain, elle le réveilla à huit heures, et, après s'être habillé, il partit pour aller toucher les 50,000 francs au Crédit lyonnais, où, depuis un certain temps déjà, ils attendaient l'occasion d'être employés.
Au bout de deux heures, il revint: sa physionomie toute différente de celle de la veille, disait qu'il avait réussi.
Elle lui prit les deux mains follement:
--Alors, nous pouvons danser le pas des fiançailles; nous le tenons.
Et elle l'entraîna.