IV
En rentrant d'Elbeuf à Paris, Adeline avait tout de suite visité quelques-uns de ceux qui autrefois lui avaient proposé des affaires; mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on s'improvise faiseur, surtout si l'on entend se réserver la liberté de choisir. Naguère, on était venu le chercher, le prier; quand à son tour il s'était offert, on l'avait écouté avec une certaine défiance. Que signifiait ce changement? Il n'était donc plus l'homme qu'on avait cru? Alors? L'occasion manquée, il fallait laisser au temps d'en amener de nouvelles et les attendre.
Cela était trop conforme à la logique des choses pour qu'Adeline s'en étonnât; il n'avait jamais eu la naïveté de s'imaginer qu'il n'aurait qu'à se présenter pour que toutes les portes s'ouvrissent devant lui et pour que ceux qui étaient à table fussent heureux de lui faire sa part au gâteau. Ce n'était pas à date fixe que devait se faire le mariage de Berthe, et quelques mois, quelques semaines de plus ou de moins n'avaient pas d'importance; le mot du père Eck, qu'il ne se rappelait qu'en riant, était là pour le rassurer: «J'ai été fiancé avec ma femme pendant quatre ans, et quand nous nous sommes mariés j'aurais bien attendu encore.»
Les cinquante mille francs du vicomte l'avaient débarrassé des échéances pressantes qui menaçaient sa maison; avant qu'il en revint d'autres il avait le temps de se retourner, et d'ici là la probabilité était, et même la certitude, pour que l'affaire Bouteillier s'arrangeât. Alors il rembourserait ces cinquante mille francs, car le payement d'une dette de cette espèce ne devait pas traîner. Assurément cet argent ne lui pesait pas, tant il avait été galamment offert, mais cependant, par une bizarrerie d'impression qu'il ne s'expliquait pas lui-même, il éprouverait du soulagement à ne plus le devoir.
Malheureusement, de ce côté, les choses ne marchèrent point comme il l'avait espéré: l'affaire Bouteillier ne s'arrangea pas, tout au contraire, et, après plusieurs réunions, qui se succédèrent de plus en plus orageuses, la faillite fut prononcée à la requête de quelques créanciers que le luxe des Bouteillier avait trop longtemps humiliés.
Le coup avait été cruel pour Adeline, qui, mieux que personne, connaissait la procédure des faillites: de combien serait le premier dividende et quand le toucherait-on?
Il fallait donc se retourner d'un autre côté, ce qui, dans sa position, était difficile, car, bien que le vicomte n'eût jamais fait la plus légère allusion à son prêt, il était évident que ce prêt ne pouvait pas être considéré comme un placement à échéance plus ou moins longue dans lequel le créancier aussi bien que le débiteur trouvent un égal intérêt; c'était un service rendu, et rien que cela.
Comme il se demandait par quel moyen il sortirait à bref délai de cet embarras, il crut remarquer que le vicomte était moins à l'aise avec lui, moins libre, moins gai, moins ouvert. La cause de ce changement n'était que trop facile à deviner: il s'étonnait de n'être pas encore remboursé, et il s'en fâchait.
Quand on a tout jeune lutté contre la misère, on a appris à ne pas s'inquiéter des dettes et à manoeuvrer avec les créanciers de façon à les payer, quand l'argent manque, en bonnes paroles qui les font patienter. Mais ce n'était pas le cas d'Adeline, qui, entré dans la vie avec de la fortune, était arrivé à près de cinquante ans sans devoir un sou à personne. Si le vicomte était gêné avec lui, de son côté il était confus avec le vicomte, ne sachant quelle contenance tenir, ne trouvant pas un mot à dire, honteux de son silence même. N'aurait-il donc pas la force d'aborder nettement la question et de s'expliquer franchement: «Ne croyez pas que je vous oublie, seulement les rentrées sur lesquelles je comptais ne s'effectuent pas, mais bientôt...» C'était ce bientôt qui lui fermait les lèvres. Il n'avait jamais pris un engagement sans le tenir, comme il n'avait jamais fait une promesse qui ne fût sincère. Quel engagement pouvait-il prendre, quelle promesse pouvait-il donner quand il ne savait pas lui-même à quelle époque il serait en état de payer ces cinquante mille francs; bientôt sans doute, d'un jour à l'autre peut-être; mais ce bientôt, il ne pouvait pas encore le traduire par une date précise.
Il en était là quand un soir, en sortant de dîner chez Raphaëlle, le vicomte lui prit le bras, et, comme le jour où il lui avait offert ces cinquante mille francs, il voulut le reconduire rue Tronchet.
--Ne vous détournez pas de votre chemin, dit Adeline qui aurait voulu échapper à l'entretien dont il se sentait menacé; il fait froid ce soir.
--J'ai affaire par là.
--Alors, marchons vite, dit Adeline.
Puis, voulant donner une explication à ce mot qui était sorti de ses lèvres sans qu'il eût le temps de le retenir:
--Nous nous réchaufferons.
Le vicomte marchait près d'Adeline, la tête basse, silencieux, dans l'attitude d'un amoureux qui n'ose pas risquer sa déclaration, ou plutôt d'un fils respectueux qui a une confession délicate à faire à son père.
Enfin, il se décida:
--Vous me voyez bien embarrassé, mon cher député.
Il fallait bien qu'Adeline répondît quelque chose:
--Avec moi?
--Précisément parce que c'est à vous que je m'adresse. Ah! si c'était un autre! Mais avec vous, pour qui j'ai une si haute estime, tant d'amitié, permettez-moi le mot, je suis tout confus.
--Mais parlez donc, je vous en prie... mon cher ami.
Cependant, malgré cet encouragement, il y eut encore un silence:
--Pardonnez à ma fierté, dit-il; c'est elle qui souffre, honteuse de risquer une chose qui n'est pas correcte, et rien n'est moins correct que de rappeler un service qu'on a eu le plaisir de rendre à un ami. En un mot, il s'agit des cinquante mille francs que vous avez bien voulu me faire l'honneur d'accepter il y a quelque temps et dont j'aurais besoin....
Il y eut une pause:
--Oh! pas ce soir, se hâta-t-il d'ajouter en riant, pas demain, mais dans un délai que vous fixerez vous-même, si toutefois cela ne vous gêne point.
L'embarras et l'humiliation d'Adeline étaient cruels, et bien qu'il eût souvent pensé au moment où cette question se poserait, il n'avait point imaginé qu'il serait aussi pénible.
--C'est à vous de me pardonner, dit-il; j'aurais dû, depuis longtemps, vous rendre cet argent, mais certaines circonstances se sont présentées... j'ai compté sur des affaires qui ne se sont point réalisées... sur des rentrées qui ne se sont point effectuées; bref, j'ai attendu; mais puisque vous en avez besoin....
Le vicomte lui coupa la parole:
--Je ne serais pas sincère, je ne serais pas digne de votre amitié si je ne vous disais pas comment ce besoin se produit,--c'est mon excuse, si tant est que je puisse en avoir une.
--Je vous en prie.
--C'est moi qui vous prie de m'écouter; vous savez combien je suis peu homme d'argent, cela tient peut-être à ce que je n'ai pas de fortune, ce qui s'appelle une fortune assise; mon père en a dévoré trois ou quatre, et moi-même j'ai fortement entamé celle qui m'est venue de ma mère. Je comptais sur celle de ma tante du Midi, mais vous savez comment elle est passée à ma soeur. Je vis de ce qui me reste, et il m'arrive assez souvent de me trouver à court; ce qui est mon cas présentement. Dans ces conditions, je serais bien aise d'augmenter mon revenu; et comme justement une occasion se présente, en mettant quelques fonds dans une affaire excellente, de le tripler, de le quadrupler, l'idée m'est venue de m'adresser à vous.
--Demain vous aurez vos fonds, répondit Adeline décidé à se procurer ces cinquante mille francs à quelque prix que ce fût.
--Demain, cher monsieur! Et qui parle de demain? Croyez-vous que je sois homme à user de pareils procédés? L'affaire dont je vous parle n'est pas faite, elle n'est qu'à l'étude, et il me suffit de savoir qu'à une date précise, celle que vous prendrez, j'aurai mes fonds. C'est là tout ce que je vous demande. Et jamais, faites-moi l'honneur de me croire, je n'aurais demandé davantage.
Adeline respira.
--Je vais étudier mes échéances, demain je vous donnerai cette date, ou, ce qui est mieux, je vous enverrai un billet.
Mais le vicomte ne voulut pas de billet; est-ce que dans son monde on faisait des billets? un simple mot, cela suffisait; puis, tout à coup, s'arrêtant et changeant de sujet:
--Une idée me vient, s'écria-t-il: pourquoi ne feriez-vous pas vous-même cette affaire?
--Quelle affaire?
--La mienne.
--Je n'ai pas de fonds libres.
--Pour vous, il ne s'agirait pas d'une mise de fonds, au contraire.
--Je n'y suis pas du tout.
--Je vous ai entretenu plusieurs fois de la nécessité de fonder un nouveau cercle, et je vous ai démontré de quelle utilité sera cette fondation à tous les points de vue; cette idée ne m'est pas personnelle: elle est dans l'air, et bien d'autres que moi, l'ont eue, comme il arrive toujours pour les choses à point. Mais c'est une si grosse affaire que la fondation d'un cercle à Paris, que je ne pouvais pas l'entreprendre tout seul. D'abord, il faut une autorisation, et je ne veux rien demander au gouvernement. Ensuite, il faut un gros capital que je n'ai pas. Vous imaginez-vous un peu quelle doit être l'importance de ce capital?
--Pas du tout; vous savez que je ne connais rien à ces choses.
--Eh bien, il faut près d'un million; savez-vous que le Jockey a 130,000 francs de loyer, le Cercle agricole 90,000 francs, le Cercle impérial 200,000 francs, la Crémerie 45,000 francs, les Mirlitons 70,000? Au Jockey, les gages du personnel coûtent 60,000 francs, aux Ganaches 50,000 francs; au Jockey, la perte sur la table se chiffre par 40,000 francs, à l'Union par 15,000 francs. Les frais de premier établissement ne reviennent pas à moins de 300,000 francs; et cette somme ne suffit pas en caisse, car il faut que cette caisse ait un capital respectable sur lequel on puisse prêter aux joueurs; le succès est là. Un joueur qui a 500,000 francs au Comptoir d'escompte ou ailleurs ne tire pas un billet de mille francs de sa poche pour jouer; il emprunte à la caisse du Cercle; il ne faut donc pas que cette caisse reste jamais à sec, ou la partie ne marche pas; et on ne va que là où elle marche... follement. J'avoue sans honte que je n'ai pas ce million. Alors j'apportais à ceux qui veulent faire l'affaire et qui ne l'ont pas non plus, ce million, les fonds dont je pouvais disposer. C'est pour cela que je vous ai adressé ma demande. Mais maintenant je la retire, et je la remplace par une autre: prenez la direction de la fondation du Cercle tel que je le comprends, celui qui doit moraliser le jeu et pour sa part rendre à Paris sa vie brillante, présentez la demande d'autorisation qui ne peut pas être refusée à un homme tel que vous, soyez son président.
--Moi!
--Parfaitement, vous, Constant Adeline, connu par son honorabilité et la haute position qu'il occupe dans l'industrie, dans le commerce, dans la politique, et vous groupez autour de votre nom cinq cents personnes... (il hésita un moment cherchant son mot...) fières de votre initiative. Vous parliez l'autre jour, de grandes affaires que vous vouliez entreprendre, par le seul fait de votre présidence elles viennent à vous, et vous n'avez pas à aller à elles. Dans la politique vous êtes un centre; et on doit compter avec votre influence.
--Mais je n'ai rien de ce qu'il faut pour présider un cercle parisien, moi, le plus provincial des provinciaux.
--C'est chez les provinciaux que se trouve maintenant la première qualité qu'il faut pour présider un cercle à Paris.
--Laquelle?
--L'honnêteté. Ce qui écarte bien des gens des cercles, c'est la crainte d'être volé; quand on se met à une table de jeu pour son plaisir, on n'aime pas à faire le métier d'agent de police et à surveiller ses voisins; avec un président comme vous à la tête d'un cercle, on aurait toute sécurité, et par cela seul le succès de ce cercle serait assuré; au jeu, on ne vole guère que là où l'on trouve des complices.
--Si j'ai celle-là, il me manquerait toutes les autres; quand ce ne serait que le temps.
--Il est certain que cette présidence vous prendrait un certain temps, mais pas autant que vous pouvez le croire; d'ailleurs, si on vous demandait quelques heures, ce ne serait pas sans vous offrir des avantages en échange: ces fonctions sont rémunérées: il y a des présidents qui touchent trois mille francs par mois, c'est quelque chose.
Ils étaient arrivés devant la maison d'Adeline.
--Adieu! dit celui-ci.
Mais le vicomte ne lui permit pas de se dégager:
--Donnez-moi encore quelques instants, dit-il, la proposition, je vous assure, mérite d'être examinée sérieusement.