Chapitre 8 Épilogue
Balaoo fut sauvé le jour qu’il revit les lieux où il avait aperçu sa mère pour la dernière fois. C’était à trois jours de marche de Batavia, à quelques centaines de mètres des mangliers millénaires qui enfoncent leurs racines jusqu’au cœur même de la terre. Il reconnut les dispositions du carrefour et les voûtes épaisses qui distribuaient la même ombre et la même lumière, car il faut des centaines de siècles pour modifier ces paysages créés par les dernières perturbations du monde et l’élan de la première sève universelle.
Il dit : « C’est là. » Et il arrêta ses compagnons.
— C’est là ! C’est ma forêt de Bandang !… Voilà les bois de mon enfance !… Là, je jouais avec ma mère et mon petit frère et ma petite sœur. Moi, j’étais déjà vigoureux et fort, mais encore un baby, cinq ou six ans à peine… Mon petit frère et ma petite sœur commençaient à peine à marcher ; moi, je gambadais en vérité et j’appelais mon jeune frère et ma petite sœur par mes gestes et mes cris et je les engageais à venir partager mes ébats.
Le petit, pour me suivre, essayait quelques gambades, mais il faisait de vains efforts ! Oh ! je le vois encore trembler sur ses petites jambes qui le supportaient à peine ; il tombait, et ma petite sœur aussi tombait… et notre mère les relevait tendrement et les encourageait de la voix et du geste.
C’est à ce moment (je verrai cela toute ma vie). Ma mère, devant la maladresse et la fatigue des petits, venait de les coucher dans ses bras et commençait de les endormir en les berçant et en chantant une douce chanson des marécages. Ah ! Patti Palang-Kaing ! Ceux de la Race sont arrivés alors… Et ils ont lancé sur moi un filet dans lequel je me débattais, pendant que ma mère s’enfuyait pour sauver mon petit frère et ma petite sœur, en me jetant un cri d’adieu.
Ceux de la Race ont eu beaucoup de chance que mon père ait été occupé ailleurs dans la forêt, ce jour-là… Oui, c’est ici, ma forêt de Bandang ! Ah ! Patti Palang-Kaing ! Reverrai-je jamais, et mon père qui tonnait si fort, et ma mère qui présidait à nos jeux, et mon petit frère et ma petite sœur qui tombaient et se roulaient sur l’herbe comme de jeunes chevreaux malhabiles 1 ?
Balaoo ne retrouva pas ses parents. Et il put voir qu’il avait été oublié de ses amis de la forêt, depuis bien longtemps.
Le village des marécages avait disparu. Mais Balaoo reconstruisit les huttes sur les racines en triangle des mangliers géants. Et tous quatre, Gertrude, Coriolis, Zoé et lui vécurent en cet endroit, avec tranquillité. Gertrude se faisait très vieille et ne bougeait plus, occupée à tricoter des chaussettes que Balaoo ne mettait plus jamais, car il se promenait maintenant avec ses doigts de pieds sans souliers.
Zoé s’était faite la servante active et de plus en plus sauvage de ses deux maîtres. Elle ne parlait à Balaoo qu’à la troisième personne singe. Elle avait oublié les modes de Paris et s’habillait de feuillages. Et elle était bien contente de ne plus apprendre la géographie. Coriolis avait perdu l’habitude de parler homme et ne transmettait plus sa pensée qu’à l’aide de quelques monosyllabes de langue anthropoïde, et il se sentait avec une âpre jouissance retourner à ce qu’il pensait être le point de départ, la source de la vie humaine : à la race singe. Le malheureux n’avait plus la force cérébrale nécessaire à concevoir que cette rétrogradation lui était envoyée peut-être comme un châtiment du ciel pour avoir osé s’amuser au jeu défendu par la nature du mélange des espèces.
Seul, Balaoo, qui continuait tous les six mois à retourner à la ville de Batavia pour chercher une lettre de Madeleine, poste restante, et qui n’avait cessé de lire Paul et Virginie, avait conservé presque toute sa civilisation acquise.
Le souvenir de Madeleine l’aidait beaucoup en cela. Il vivait toujours avec la pensée de sa jeune maîtresse… Elle était maintenant notairesse à Clermont, et deux petits enfants jouaient dans l’étude de la rue de l’Écu, avec l’abominable général Captain.
« Si jamais, se disait Balaoo, ces deux gamins-là ont besoin de quelque chose dans la vie, ils n’ont qu’à faire un signe, je suis là !… Tourôô !… Woop !… Tourôô ! »
J’ai dit que Balaoo avait conservé, dans sa forêt de Bandang, presque toute sa civilisation acquise.
Mais il n’en montrait aucune fierté.
Et quand les hôtes de la forêt, les vrais frères fauves de Bandang, se furent rapprochés peu à peu de la nouvelle famille du village des mangliers, et que, les soirs de printemps, ils faisaient le cercle autour de Balaoo pour qu’il leur racontât des histoires d’hommes, Balaoo leur disait dans leur langage, après une courte prière à Patti Palang-Kaing :
— Les animaux sont les animaux, et les dieux sont les dieux : mais les hommes, ça n’est rien du tout !… Bref (concluait Balaoo en mettant les doigts dans le nez, à la mode injurieuse anthropopithèque) : les hommes, c’est des dieux manqués !
COMPLAINTE À PATTI PALANG-KAING, DIEU DE TOUS LES ANIMAUX DE LA FORêT DE BANDANG
Dédiée à Mlle Madeleine Coriolis Boussac Saint-Aubin par Balaoo.
Voopwooppwooppwoop ! (Cette exclamation mise ici en exergue, correspond à peu près, dans la langue singe, à la longue plainte exprimée dans ce vers de je ne sais plus quel tragique grec : ototototoi ! qui signifie : hélas !)
Pourquoi avoir changé ma langue,
Si j’avais mes doigts liés,
Et je dirais à Madeleine,
Hélas ! l’autre a dit : « Je veux,
Patti Palang-Kaing ! Patti Palang-Kaing !
Paris, Juillet 1911
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1.Rat-de-cave :inspecteur chargé de surveiller la fabrication de l’alcool dans les pays de bouilleurs de crû. C’est lui qui descend dans les caves des particuliers pour y surveiller la production des alambics.
2.Sang.
3.Assassinerait.
4.Le juge.
5.Le bagne.
6.L’échafaud.
1.Du grec anthropos,homme, et pithekos,singe : animaux qui tiennent le milieu entre le singe et l’homme, et qui auraient été comme une transition de celui-là à celui-ci. Quelques savants, dont Gabriel de Mortillet principalement, ont relevé, dans les terrains tertiaires, la trace et les débris fossiles de ces animaux intelligents, et aussi la preuve de leur intelligence. D’autres, sur la foi des récits de voyageurs, affirment que cette espèce de singe existe encore et qu’on peut en retrouver quelques spécimens au fond des forêts de Java. Le Dr Coriolis n’a pas été le seul à aller les chercher jusque-là.
2.Ceci est terrible pour Balaoo qui ne savait pas que Camus et Lombard étaient boiteux et qui a cru qu’ils se moquaient de lui et imitaient en marchant son dandinement dans la rue, ce pour quoi il les avait pendus !…
3.Rien, dit M. Haeckel, n’a dû ennoblir et transformer les facultés du cerveau de l’homme, autant que l’acquisition du langage. La différenciation plus complète du cerveau, son perfectionnement et celui de ses plus nobles fonctions, c’est-à-dire des facultés intellectuelles, marchèrent de pair, et en s’influençant réciproquement, avec leur manifestation parlée. C’est donc à bon droit que les représentants les plus distingués de la philologie comparée considèrent le langage humain comme le pas le plus décisif qu’ait fait l’homme pour se séparer de ses ancêtres. C’est un point que Chleicher a mis en relief dans son travail sur l’importance du langage dans l’histoire de l’homme. Là se trouve le trait d’union de la zoologie et de la philologie comparée : la doctrine de l’évolution met chacune de ces sciences en état de suivre pas à pas l’origine du langage. Il n’y avait point encore chez l’homme-singe de vrai langage articulé exprimant des idées.
Ainsi que Chleicher l’enseigne, il faut admettre qu’un certain nombre seulement de ces êtres, encore dépourvus de la faculté du langage articulé, mais bien près de l’acquérir, le gagnèrent en réalité sous l’influence de conditions heureuses, et dès lors eurent réellement le droit de dénomination d’hommes, mais que, par contre, une certain nombre d’entre eux, moins favorisés par les circonstances, échouèrent dans leur développement et tombèrent dans la métamorphose régressive. Nous aurions à reconnaître leurs restes dans les anthropophages, gorilles, chimpanzés, orangs, gibbons.
4.Du Singe à l’Homme,par Th. Huxley.
5.Toute cette théorie est exposée dans le livre si intéressant de Huxley, Du Singe à l’Homme.
1.De l’avis de tous les voyageurs qui ont entendu l’orang-outan dans la forêt vierge, on ne peut comparer sa voix de tonnerre qu’à l’éclat de la foudre et au grondement du tonnerre. Un orang-outan furieux fait entendre à plusieurs kilomètres à la ronde un bruit d’orage, auquel plus d’un chasseur inexpérimenté s’est trompé tout d’abord.
2.Dans le langage grand singe, woohoup broutveut dire : Grâce ! C’est ce que nous apprend M. Philippe Garner qui, pendant sept années, s’enferma dans une cage au centre des forêts équatoriales pour étudier le langage des quadrumanes supérieurs. Après des aventures sans nombre et des plus dangereuses, le professeur Garner revint aux États-Unis avec un magnifique butin scientifique sur les mœurs, les façons d’être, la langue des singes. D’après lui, les organes vocaux des chimpanzés sont capables d’émettre vingt-quatre sons différents, pour exprimer autant d’émotions diverses et parfaitement définies.
1.Malgré cette dernière particularité, il était encore très naturel que Patrice, qui avait entendu parler de M. Noël,n’eût même point le soupçon qu’il se trouvait en face de la race singe. M. L. Jacolliot, dans son livre : Au pays des singes,p. 229, nous parle d’un singe qu’il avait vu traiter comme une véritable personne humaine. Voici ce qu’il en dit : « Au lieu de se développer en museau, le bas de son visage s’aplatissait à donner l’illusion de la face humaine. Son front large et bombé dénotait une grande perspicacité. Ses oreilles étaient grandes, mais parfaitement bordées ; enfin ses mains, presque de forme humaine, ne possédaient pas de griffes, mais des ongles véritables que son maître entretenait avec le plus grand soin ! »
2.Traité de droit civil que l’on met dans les mains des étudiants en droit.
1.Les nègres aussi ont une passion délirante pour le linge blanc bien empesé.
2.Rastas, rastaquouères, exotiques peu recommandables dans le langage d’homme du Quartier latin.
1.Malgré tout le soin que la presse met en général à ne dire que la vérité, il lui arrive d’être trompée comme tout le monde et sans qu’il y ait de la faute de personne. C’est une loi inéluctable de l’amplification des nouvelles.
2.Les armuriers firent des affaires d’or. Ils furent littéralement dévalisés ; chacun, ostensiblement ou non, porta, pendant toute cette époque troublée, une ou plusieurs armes destinées à débarrasser Paris du monstre.
1.Lire encore le livre de Louis Jacolliot où il décrit une scène de famille grand singe, absolument semblable à celle-là.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.