‹ Barnavaux et quelques femmesChapitre 2 sur 5 · L’ILE AUX LÉPREUX

L’ILE AUX LÉPREUX

--... Les hommes non punis pour descendre à terre!

Le clairon sonna encore une fois sur le pont de l’_Iraouaddy_, les sous-officiers répétèrent la phrase, et une trentaine de troupiers d’infanterie coloniale défilèrent devant eux, rectifiant la position, corrects, immaculés sous le dolman blanc à boutons de cuivre et le casque blanc incrusté d’une ancre, insigne de leur arme. En face de nous, toute noire sous le soleil qui se levait derrière elle, c’était l’île de Zanzibar, escale des paquebots français qui vont à Tamatave. Le vent frais du matin, soufflant de l’est, arrivait au navire tout chargé des senteurs de la terre: mille odeurs mêlées qu’on distinguait vaguement: celle de la marée baissante qui laisse à découvert des coquillages brisés, des poissons morts, des huîtres, sur les palétuviers, qui s’ouvrent et respirent; celle des grands orangers, des pamplemoussiers, des citronniers, amère et sensuelle; celle des poivriers encore, qui brûle les narines, sèche la gorge, monte à la tête--odeurs nauséabondes, odeurs délicieuses, et qui toutes ensemble font bondir le cœur, parce qu’elles annoncent l’élément de l’homme, la terre inébranlable et nourricière, où il y a des maisons, des arbres et des femmes.

Et, comme j’allais moi-même descendre dans un des canots du bord, je cherchai Barnavaux des yeux: mon ami Barnavaux, trois fois sergent, cassé deux fois pour indiscipline, une fois pour indignité: Barnavaux qui a tant vu le monde qu’il ne le regarde plus, et si sage qu’il dort quand il n’a pas absolument besoin d’agir--à moins qu’il ne boive! Barnavaux qui sait tout, Barnavaux qui a tous mes vices, mais qui ne les cache pas; Barnavaux qui ne sera jamais rien qu’un soldat, et que j’aime plus que je n’aimerai jamais personne, parce que tout ce qui se sent, se voit et se touche, tout ce qui arrive et tout ce qu’on rêve, il peut le dire comme vous ne le direz jamais, avec des mots qui sont à lui. Vous ne l’apercevrez dans ces pages que comme je l’aperçus moi-même: par instant, au milieu de paysages divers, au cours d’une action brève, parfois pour un seul geste. Barnavaux n’a pas d’histoire, parce qu’un soldat n’en a pas. Un soldat n’a que des histoires. Il est né un jour, il mourra un jour, voilà tout. Les choses qu’il accomplit sont sans lien pour lui, elles n’ont d’unité que dans l’unité de l’œuvre dont il est l’outil inconscient. Avez-vous jamais vu un grand oiseau, un aigle, un balbuzard, s’enlever tout à coup sur la face d’un lac, planer et disparaître? Il n’est demeuré qu’un instant sous vos yeux: pourtant toutes les fois que la mémoire évoque ces eaux plates, ces monts immobiles, ces rochers, ces broussailles, elle évoque cet oiseau avec eux. Ainsi pour Barnavaux: et pensez aussi au «témoin» que les peintres placent au pied du monument qu’ils peignent. Il est tout petit, mais il en donne la mesure, il n’est rien, et rien n’est sans lui.

· · ·

Il s’était assis sur un tas de cordes, au bout du gaillard d’avant, un pied nu, l’autre chaussé d’une vieille espadrille, et sa veste de treillis, ouverte sur la poitrine, montrait sa peau brune. Il avait un casque, bien entendu, à cause du soleil: mais son casque «numéro deux», monument triste et dégradé sur lequel ses doigts avaient laissé des traces, car il n’avait même pas pris soin de le passer à la craie.

--Barnavaux, lui dis-je, vous êtes puni?

Il me regarda d’un air mélancolique, en répondant:

--Non, je ne suis pas puni. Seulement, je ne veux pas, je ne veux pas aller à Zanzibar, voilà!

On apercevait la rade, les môles de bois et de fer, le grand palais du sultan, que les Anglais ont brûlé depuis, pour apprendre à ce souverain que les devoirs d’un prince protégé sont de ne pas s’occuper des soins du gouvernement. A droite commençaient presque tout de suite les jardins. Jusqu’à la mer aux lames courtes, déferlaient leurs verdures croulées; et plus loin c’était la campagne, avec des baobabs aux troncs faits comme des betteraves géantes, dans lesquelles un enfant aurait planté des branches pour s’amuser: le baobab, un arbre nègre! gros, bête, ventru comme un nègre riche! Les sons assourdis d’un piano mécanique, dont sur le quai on tournait la manivelle, venaient jusqu’à nous; ils étaient héroïques, sentimentaux ou voluptueux, tout ça pour deux sous; ils annonçaient les bars, les femmes, les grandes joies sauvages et naïves des mâles longtemps prisonniers dans les murailles de tôle des navires, et rendus pour quelques heures à la liberté.

Je répétai:

--Barnavaux, ce n’est pas possible, vous descendez, n’est-ce pas?

--Non, répondit-il encore. Je connais. Merci!

Et il poursuivit:

--Oui, n’est-ce pas? On boit, et il y a les petites filles noires, les Valaques, les Japonaises, les Hindoues? J’ai trop vu ça, dans le temps, et ça n’a pas bien fini.

Des souvenirs le troublaient. Pour la première fois de sa vie, je m’aperçus qu’il avait horreur de les voir revivre, et d’en parler.

--Barnavaux, lui dis-je, moi non plus, alors, je n’irai pas à terre, mais racontez-moi?...

· · ·

Il commença, presque indécis et effrayé--et jamais je n’avais vu Barnavaux indécis ou effrayé.

--... Il y avait Ranaive et une petite fille Chetty...

Mais il s’interrompit brusquement:

--Non, ce n’est pas ça. Savez-vous ce que c’est que la lèpre?

--La lèpre?

--Oui. Vous ne savez pas. Vous avez idée seulement que ça existait il y a longtemps, longtemps, et que ça n’existe plus. Mais vous vous trompez. Il n’y a plus de lépreux en France, mais l’Afrique en est pleine, et l’Océanie et l’Asie! Et quand les Européens reviennent dans ces pays où nous sommes maintenant, la lèpre se jette sur eux comme sur les autres. Ce n’est rien d’abord, on ne s’aperçoit même pas qu’on est pris: de toute petites taches rouges dans la paume de la main, ensuite une marque presque invisible encore, faite comme une feuille de chêne, et puis des plaques, et en dessous je ne sais quoi qui ronge les articulations des bras, des genoux, des doigts. Les plaques gagnent les cheveux, après c’est le front, après c’est toute la figure qui se gonfle et se ride à la fois. La bouche devient comme un mufle, les oreilles s’écartent, et on voit des hommes et des femmes qui ressemblent à des lions. Ils ressemblent à des lions, je vous dis, ils ont quelque chose de magnifique, de majestueux, de féroce, et ils vont mourir!

»Ils meurent horriblement, par morceaux: d’abord les doigts qui tombent, puis les jointures du coude et de la rotule, puis le reste. Je me suis demandé quelquefois ce qui reste à enterrer d’un lépreux. C’est la plus vieille maladie du monde, la seule qui couvre toute la terre. Les gens d’Europe ont la petite vérole et la tuberculose, que ceux d’ici ne connaissent pas. En Amérique, ils avaient la fièvre jaune, qui n’est pas chez nous, et les noirs meurent de la maladie du sommeil. Mais la lèpre a toujours été partout. C’est comme si elle avait été transportée par les premières familles des hommes, à l’époque dont parle la Bible, quand ils ont quitté Babel.

--Barnavaux, dis-je stupéfait, qui vous a donné cette idée?

--Je ne sais pas, répliqua-t-il, étonné lui-même. Il me semble que ça doit être comme ça.

Et tandis qu’il rêvait un peu, je revis en moi-même les migrations primitives, alors que les hommes n’avaient que des armes en pierre, et sur l’immensité des espaces jetaient leurs premières colonies, emportant avec eux cette lèpre dont on retrouve partout la trace ineffaçable, jusque sur les plus vieux ossements des plus vieux tombeaux; puis évoluant en races distinctes où apparurent des fléaux différents,--et maintenant que les grands navires mêlent toutes ces races, le mélange de tous ces fléaux, et le retour sur nous-mêmes du plus antique de tous, déjà presque oublié.

--Eh bien, continua Barnavaux, il y a dix ans déjà maintenant, j’étais jeune soldat, et on m’avait envoyé à Zanzibar pour recevoir les mulets qu’on y entreposait quelquefois avant de les envoyer à la côte malgache pour l’expédition de Tananarive. Et on s’amuse à Zanzibar: il faut bien s’amuser, c’est là qu’on s’arrête avant d’aller mourir: Mourir aux tranchées du chemin de fer que les Anglais font dans l’Ouganda, mourir aux mines du Transvaal, dans les possessions allemandes où il n’y a rien que des fièvres, des hippopotames et des officiers allemands, très nobles et très saouls, mourir à Madagascar même, où nous avons tant laissé des camarades! Alors, pour ne penser à rien, il y a les bars où l’on boit, et les femmes, toutes les femmes qui remplissent des rues entières, et qui viennent de tous les pays du monde. Je faisais des parties avec Ranaive.

»Vous n’avez jamais connu Ranaive, et vous ne le connaîtrez jamais, vous saurez tout à l’heure pourquoi, bien qu’à cette heure il ne soit peut-être pas tout à fait mort: un bon garçon! Je ne lui aurais pas donné ma sœur en mariage, mais un bon garçon. Sa mère, c’était une Malgache; son père un demi-blanc ou un quart de nègre de l’île Maurice, probablement, mais personne n’en a jamais rien su, pas même lui. Il gagnait sa vie à épouser des filles de chefs dans la brousse de Madagascar et du Mozambique. C’est un bon métier, quand on a des marchandises. On laisse une partie de ces marchandises à son beau-père qui se charge de les vendre, on va dans un autre pays épouser une autre fille de chef et faire la même opération, et quand on s’est marié une dizaine de fois comme ça, on peut liquider, au bout de dix ans, les boutiques, les épouses et les beaux-pères. On est riche, et on ne s’est pas trop embêté.» Je suppose que c’est dans l’exercice de son commerce qu’il avait pris l’habitude de ne pas se gêner avec les femmes. Il était hardi... plus que moi.

--C’est beaucoup, dis-je poliment.

Barnavaux parut flatté, mais il continua:

--Il y avait, rue des Marchands-d’Argent, une petite Chetty, jolie comme le sont ces Hindoues,--et même pire, parce qu’elle avait du sang portugais: il paraît que les Portugais ont eu les Indes, dans le temps. Et à cause de toutes ces histoires passées, elle s’appelait Da Silva, comme une grande dame. Elle n’était pas meilleure que les autres, mais elle avait plus de fierté, à cause de son sang blanc, et Ranaive ne lui plaisait pas. Ce sont des choses qui arrivent et le mieux alors est de ne pas insister. Je crois qu’un soir Ranaive a insisté.

Je fis signe que je comprenais.

--Et jamais, poursuivit Barnavaux, jamais je n’ai vu de gifle comme celle qu’a reçue Ranaive. Il ne faut pas rire, il ne faut pas croire qu’une gifle, à Zanzibar, c’est comme une gifle à Paris entre gens du monde, c’est-à-dire rien du tout: il y a la majesté du blanc! Ranaive fut considéré comme un blanc. Voilà pourquoi mademoiselle Draoupady fut condamnée, par la justice anglaise, et séance tenante, à payer cinq livres sterling, à moins qu’elle ne voulût faire un mois de prison.

»Ah! je la verrai toujours, refusant d’acquitter l’amende, parce qu’elle ne la devait pas, puisqu’elle n’avait fait que se défendre et se venger! Je vois ses épaules rondes, sa petite veste ovale, aux reflets violets sous des fleurs d’or, et la ligne de ses reins--une mince raie de peau cuivrée juste au-dessus du pagne--et toute cette chair vivante frémissant sous l’insulte. Et je n’oublierai jamais ses yeux. Je dis à Ranaive:

»--Mon vieux, si tu t’en allais?

»Il me demanda:

»--Où, et pour quoi faire?

»--Où tu voudras. Chez tes dames de Madagascar et du Mozambique. Mais ne reste pas ici. J’ai idée que ce n’est pas fini, cette affaire-là!

»Il ne fit que hausser les épaules.

»Quand Draoupady revint prendre sa place derrière le bar, un mois après, je crus d’abord que je m’étais trompé, tant elle avait l’air tranquille. Elle faisait semblant de ne jamais regarder Ranaive, voilà tout. Nous fûmes encore plus étonnés lorsqu’elle épousa très légitimement, quelques jours après sa sortie de prison, un détective pour lépreux.

--Vous dites?

--C’est une invention des Anglais. Est-ce que vous croyez qu’on pourrait vivre, si on savait qu’on a la lèpre à côté de soi, la lèpre qui passe, invisible, et qu’on peut prendre dans un serrement de mains, sur la rampe d’un escalier qu’on monte, l’objet qu’on touche, le verre qu’on boit? Ce n’est pas quand ils ont leurs marques, quand ils perdent leurs membres, quand on voit à cent pas leurs faces de lions, que les lépreux sont un danger: on peut les fuir, on les connaît. Mais au commencement, quand ils n’ont rien que ces petites taches roses ou ces plaques imperceptibles, quand ils ne savent pas eux-mêmes!... Comprenez-vous? Eh bien, il y a des gens qui savent s’y reconnaître: ils ont l’œil. Alors les Anglais les nomment détectives pour lépreux. Ils vont partout, ils s’arrêtent dans les marchés, ils baguenaudent dans les boutiques, ils causent avec vous, debout devant les comptoirs où chez les femmes: et ils cherchent leur gibier. Contre leur dénonciation, les blancs, les vrais blancs, ont la ressource de demander un certificat de médecin, leur embarquement pour l’Europe. Mais les indigènes et les métis... il y a une île, pour les indigènes et les métis lépreux; c’est dans les Seychelles. Un bateau de la police les mène là, et on ne les revoit jamais. Est-ce que vous devinez maintenant?

--Quoi, dis-je, Ranaive?

--Eh bien! le détective pour lépreux l’a reconnu. Il l’a pris pour son gibier.

--Mais est-ce qu’il était lépreux?

--Lui! répondit Barnavaux presque solennellement. Il était aussi sain que moi, je vous le jure. Mais, maintenant, _il l’est devenu_, là-bas! Vous devez comprendre pourquoi je ne tiens pas à revoir Zanzibar.

· · ·

Il paraissait revivre ces choses, et s’en épouvanter. Son âme est calleuse. Sa morale n’est pas d’un prêtre, ni d’une vierge. S’il voulait se confesser pleinement, il avouerait sans doute des choses à vous faire frémir. Mais cette froide vengeance de femme écrasait son imagination; il ajouta:

--J’ai oublié de vous dire qu’elle s’appelle Félicité, sur les cartes, l’île aux Lépreux. Ça doit être un bel enfer!

BARNAVAUX VAINQUEUR

A gauche de la vieille darse, à Toulon, en face de la carène grise de la _Belle-Poule_, de l’autre côté des cabanons où dans la nuit des temps il y avait les forçats, c’est là qu’aujourd’hui on amarre les contre-torpilleurs. Ils dorment bien sagement, attachés à de vieux canons fichés en terre; et très bas sur l’eau, avec leurs cheminées courtes, leurs petits espars de rien du tout, leurs câbles maigres, ils ont l’air de gros poissons malades auxquels un méchant enfant aurait piqué sur le dos des bobines à dévider et des aiguilles avec leur fil. Le matin, les matelots en sortent par escouades. Ils vont vers des choses qui sont sur le quai, faites comme des abreuvoirs, et qui vraiment sont pleines d’eau douce. Alors, retirant leur tricot, nus jusqu’à la ceinture, ils frottent rudement leurs torses bourrus, leurs dos où les muscles roulent par grandes ondes, suivant les gestes qu’ils font. Le soleil tape, et leurs yeux jeunes brillent sous leurs cils clignés.

Pour voir ça, qui est plus beau que tout le reste à Toulon, parce que c’est tout en vie, il faut d’abord tourner la darse, et passer derrière un tas de bâtisses, presque toutes démolies, qui servaient dans le temps à je ne sais pas quoi, par des chemins où il n’y a ni pavés, ni macadam, ni rien, excepté de l’eau, de la boue, du charbon qui a déjà servi, et des tessons de bouteilles. L’air sent le poisson frais pêché, les saletés qui pourrissent, le sel frais qui vient de la mer, le vieux sel, qui est la saumure, et même les fleurs, parce qu’au printemps il y en a _trop_ dans ce pays, et que leur odeur traîne partout. Au plus près de la jetée qui sépare la vieille darse de la rade, louche une espèce de maison poussiéreuse, miteuse, calamiteuse, avec très peu de fenêtres sous beaucoup de toit; et ce qui lui donne l’air encore bien plus suranné, ridicule et raffalé, c’est que sur sa muraille borgne on lit en grosses lettres noires: _Fanfare des Boers: siège social._ A côté de cette première inscription, on en lit une autre, en lettres plus petites: _Caveau des Boers._ Parce que, je suppose, la fanfare boit.

· · ·

Comme je passais devant cet étrange vide-bouteille, en me demandant quels humains pouvaient bien avoir le courage de s’y désaltérer, un homme justement en sortit, s’essuyant la bouche. C’était un soldat d’infanterie coloniale. Il avait le pantalon à passepoil rouge, les épaulettes jaunes, la tunique bien sanglée, les boutons bien astiqués, la barbe claire, des yeux vifs, une figure maigre et un teint de papier mâché: de ces hommes que nous appelons, là-bas, des _crevards_, parce qu’ils se sont offert tout ce qu’on peut avoir, bilieuse hématurique, accès pernicieux, choléra, cochinchinette, quinte, quatorze et le point, qu’ils ont toujours l’air claqué, mais ne veulent rien savoir pour mourir. Voilà ce que c’est qu’un crevard: ce qu’il y a de mieux.

C’était Barnavaux.

Il me cria tout de suite:

--Alors, on ne salue plus? C’est-il que vous êtes devenu empereur d’Allemagne, gréviste, ou quoi?

J’ai déjà expliqué qu’il ne faut jamais s’étonner de rencontrer Barnavaux nulle part: il est là quand il doit être là! Je n’avais qu’à m’excuser, je m’excusai. Et ce fut seulement pour causer, et parce qu’on ne peut pas faire autrement, que je demandai:

--Qu’est-ce que vous faites ici?

Barnavaux eut un clin d’œil sur la ville. Puis il répondit, toujours aisé:

--J’attends les événem_eints_!

Or, Barnavaux n’a pas le droit d’avoir l’accent. Il n’est pas du Midi, pas même de Paris, ce qui l’embête: j’ai découvert qu’il était de Choisy-le-Roi. Mais il le cache. Du moment qu’il singeait l’accent, c’est qu’il n’y avait pas de sympathie perdue entre lui et les gens de la ville; il ne dit jamais que ce qu’il veut dire. Je murmurai:

--Les ouvriers de l’arsenal?

De nouveau il ouvrit un œil, et ferma l’autre. Après quoi, il fit le geste d’un homme qui tape.

Il faut savoir une fois pour toutes que j’ai adopté, en présence des crises qui déchirent notre malheureux pays, l’opinion d’anarchiste de gouvernement, qui, étant de mon invention et non encore répandue, me permet de n’être de l’avis de personne. En raison de quoi, je demandai à Barnavaux, d’une voix empreinte de blâme, ce que lui avaient fait les ouvriers de l’arsenal. Il me répondit:

--Ils ne f... rien!

Je répliquai avec indignation:

--Et vous?

Barnavaux n’est pas comme moi, il met de l’honnêteté dans la discussion. Il réfléchit une minute et dit:

--Moi non plus.

Ayant rêvé encore plus profondément, il ajouta:

--Personne il fiche rien, à Toulon, excepté les pêcheurs, qui vont à la pêche deux fois par semaine, et ça leur suffit. C’est l’air qui veut ça: il fait trop bon. Les amiraux, ils vont à Paris; les officiers, ils vont au bal, aux fumeries d’opium et à Paris; et tout le monde, il va au café. Seulement, après, on embarque, et une fois sur le trimard, on trime. Il n’y a que les ouvriers de l’arsenal qui n’embarquent pas. Pour eux, c’est permission tout le temps. C’est ça qui est injuste.

Une nouvelle méditation plissa son front, et il déclara:

--Et puis, entre nous et eux, il y a le gouffre de l’esprit de corps.

--J’aimerais, fis-je, à en connaître votre définition.

--Bon, dit-il, vous le savez bien: ça consiste à mépriser les autres corps!

Il comprit sans doute l’admiration que m’inspirait la profondeur de sa pensée, car il poursuivit:

--C’est des choses qui ne sont pas dans la théorie, des espèces de religions. Une de ces religions, pour les marsouins et les matelots, c’est que les gens de terre sont des moules, comme leur nom l’indique. Principalement les gendarmes.

--Pourquoi les gendarmes? demandai-je étonné.

--Oh! fit Barnavaux, stupéfait à son tour, puisqu’ils n’appartiennent ni à la marine, ni à la guerre! Ils relèvent du ministère de l’intérieur, comme des...

Il chercha un terme de comparaison qui égalât son dédain, et finit par trouver:

--Comme des journalistes!

--Barnavaux, lui dis-je, n’abordez pas la littérature. Que vous ont fait les gendarmes?

--Rien, dit Barnavaux fièrement. Au contraire j’ai vaincu un gendarme, en combat naval et singulier. C’est une des plus belles pages de l’infanterie coloniale.

· · ·

Je connaissais mon devoir. Je fis prendre au _Caveau des Boers_ deux bouteilles du vin blanc qu’on vendange sur les côteaux, localement célèbres, de Cassis, un pain et du saucisson. Et nous allâmes nous asseoir sur la jetée.

En face de nous, c’était la rade, fermée pour les yeux comme un lac, carrée dans sa forme apparente comme si on l’avait creusée à la main, ceinte par des terres hautes, des collines pareilles à celles qui se dressent au-dessus de la ville, parfois toutes noires de buis et de myrtes, ailleurs toutes chauves et dévastées, de vieilles, très vieilles collines, craquelées par le soleil et mangées par la pluie. L’eau tranquille regardait le ciel, le ciel très pur regardait l’eau. Tout au milieu, vers le sud et l’ouest, de grosses choses s’allongeaient: des cuirassés, des croiseurs, pressés les uns contre les autres; et leurs tourelles d’acier, leurs hunes guerrières, faisaient rêver d’un château fort, d’un fantastique château fort, tombé du haut des monts jusque dans la mer. Ils semblaient presque trop grands pour l’espace plat et liquide, et ne bougeaient pas. Mais devant eux, de toutes petites taches blanches se déplaçaient sans cesse, avec une incroyable célérité: des canots à vapeur et à pétrole, des barques ailées; et de grosses bouées, dont on ne voyait que le dessus, peint en rouge et fait comme le couvercle d’une marmite énorme, dans ce grand baquet d’eau bleue traçaient des avenues droites.

--Voilà, dit Barnavaux, le théâtre de ma victoire!... C’est la dernière fois que les Russes sont venus. Moi, j’avais déjà tout mon paquetage, et mon hamac, à bord de l’_Amiral-Charner_, qui devait repartir le lendemain pour la Crète; mais on nous avait tous lâchés, cette nuit-là, pour aider à fêter les amis et alliés. Ah! nous pourrons recevoir toutes les flottes d’Édouard, celles du roi d’Italie, même celles d’Allemagne,--car tout arrive, dans ce chien de pays--mais jamais, jamais, on ne se soûlera comme avec les Russes, je le jure sur l’honneur de l’infanterie coloniale! Tout le temps ils vous embrassent sur la bouche, et tout le temps ils boivent: c’est un phénomène surnaturel.

»D’abord, on est allé avec eux prendre l’apéritif au _Bar du Cygne et de la Galère_, qui est sur la route du Mourillon, et où il y a un aveugle qui joue du piano, comme dans le grand monde. L’aveugle, il a tant bu qu’il pleurait dans son piano, et qu’il a joué le cake-walk en croyant que c’était _Bojé Tsara Krani_. Mais les Russes, ils trouvaient ça bien tout de même. Après, on est allé à la _Perle de la Méditerranée_; après, au _Restaurant du Pôle Nord et de Californie_; après, au _Grand Bar des Pacifiques_, où on s’est battu avec des Norvégiens, je ne sais pas pourquoi; on a été manger quelque chose à la _Reine des Rascasses_, une maison très distinguée; après, on est retourné au _Bar du Cygne et de la Galère_, après... je ne me rappelle plus. On a été partout; au _Pavé d’Amour_, bien sûr.

»Ah! des noces comme ça, des noces comme ça! Dans la rue, des hommes habillés en femmes, des femmes qui n’étaient pas habillées du tout, des pianos mécaniques qui ne jouaient plus, parce qu’on prenait des bains de pieds dedans; des marins russes, gigantesques, qui s’en allaient portant des filles sous le bras, les emmenant... où, ils ne savaient pas. Ils les enlevaient, comme des gorilles. Et tout le temps, je vous dis, ils vous embrassaient sur la bouche.

»On cassait des tables de marbre, on défonçait des portes. Il vint un homme avec des ballons rouges, pour les petits enfants. Un matelot français les acheta tous, pour quarante francs: il y en avait bien cent. Et puis il attacha une mèche soufrée à ce gros paquet voletant, et le lâcha, pour voir la belle flamme que ça ferait dans le ciel. Et c’est vrai que les ballons éclatèrent contre un toit, et que le toit prit feu, et que ça fit une très belle flamme, et que les pompiers arrivèrent avec leurs pompes, et qu’on soûla les pompiers. C’était beau!

»... Il s’appelait Plévech, le gabier aux ballons, et tu parles s’il était fier! Il me dit que Plévech, en breton, ça voulait dire «le Poilu» et qu’il ferait encore beaucoup de choses magnifiques à cause de son nom, de sa force, et de l’argent qu’il avait. Pour voir, j’allai avec lui.

»Ce fut comme ça que, par en haut le boulevard Sainte-Hélène, nous découvrîmes une petite voiture de maçons, avec des briques, un sac de ciment, une auge, un seau et une truelle. D’abord nous roulâmes la petite voiture. Il nous semblait qu’elle avait besoin de changer de place. Un peu plus tard, le Poilu me dit qu’il fallait faire quelque chose pour la moralisation des masses, qui étaient horriblement perverties, et par conséquent employer les briques à fermer à tout jamais la porte de madame Angèle, puisque cette personne manquait de vertu. Mais en allant chez madame Angèle, nous passâmes devant chez monsieur Poulard, celui qui est commissaire aux vivres. Et il a une drôle de maladie; toutes les fois qu’il voit du monde, ou qu’il traverse une place, la tête lui tourne, il croit qu’il va s’évanouir. Il faut qu’il soit tout seul pour qu’il soit content. On appelle ça de l’ago...

--De l’agoraphobie, complétai-je.

--Oui. Alors, je pensai qu’il valait bien mieux murer la porte de monsieur Poulard, pour lui ôter la tentation de s’en servir. Le Poilu trouva mon idée juste et charitable. De notre vie, nous n’avions travaillé comme ça. Le Poilu gâchait le ciment, me portait les briques, et je les posais une à une, bien proprement: une couche de ciment, une couche de briques, en priant la Madone que ça voulût bien coller avant le matin.

»Voilà qu’au plus beau moment, le Poilu, qui gâchait toujours le ciment, lâche son seau et me crie:

»--Largue tout! Un brassé-carré!

»Puis il exécute la consigne en cas d’alerte, qui est de s’esquiver rapidement. Un brassé-carré, c’est un gendarme, à cause du temps où ils avaient des tricornes, brassés comme les voiles des frégates. Moi, empêtré des deux mains, avec ma truelle et ma brique, je me tourne: il était trop tard! Le gendarme me met la main sur l’épaule et me dit:

»--Qu’est-ce que vous faites-là?

»--Des travaux publics, je réponds.

»--Je vous apprendrai à en faire, des travaux publics! reprend cet homme impitoyable.

»Il réfléchit encore, et continua:

»--Et comment qu’il aurait fait, le particulier, pour sortir demain?

»Ça, c’était vrai. Mais je répliquai:

»--Il sort jamais!

»Le gendarme eut l’air surpris. Mais il trouva l’argument:

»--Et que si, par hasard, il est pas encore rentré?

»Je n’y avais pas pensé. Méditant toujours, le brassé-carré me montra la voiture, l’augette, la truelle, les briques, et demanda:

»Où les avez-vous pris!

»Je lui dis:

»--C’est un héritage. Ça vient de ma mère.

»Là-dessus, il m’invita à ne pas aggraver mon cas par des plaisanteries de mauvais goût: à quatre heures du matin on fait ce qu’on peut! Et il me donna l’ordre de le suivre.

»Quand nous fûmes sur le quai, il se dirigea vers la _Belle-Poule_. C’est là qu’on enferme les matelots ramassés dans la ville, quand ils n’ont pas été sages. Alors je protestai que je n’étais pas un matelot, mais un glorieux guerrier, que d’ailleurs j’avais tout mon fourniment à bord de l’_Amiral-Charner_, qui devait lever l’ancre à six heures, et qu’il me fallait y retourner, dans l’intérêt pressant de la République française. Je croyais qu’il allait s’attendrir: il appela un patron de canot. Je n’ai jamais rien rencontré de têtu comme ce gendarme!

»J’avais envie de me passer mon sabre-baïonnette au travers du ventre. Arrêté par quelqu’un de l’arme, c’est bon! J’en avais pour huit jours de bloc. Mais par un gendarme, je savais mon compte: à bord d’un navire de guerre, c’est trente jours.

--Pourquoi? demandai-je.

--A cause du déshonneur. Je vous ai déjà expliqué ce que c’est que l’esprit de corps. Un marsouin _ne doit pas_ se laisser arrêter par un gendarme.

»J’entrai donc dans le canot, en gémissant sur mon triste sort. Tout à coup, une ombre me frôla, toucha l’épaule du patron de canot et lui dit en me montrant:

»--Marius!

»C’était le Poilu. Bon Poilu! Marius hocha la tête, en signe qu’il avait compris. Deux marins contre un gendarme, c’est toujours d’accord. Le patron prit ses rames.

»La muraille bâbord de la _Belle-Poule_, les cabanons des forçats, les cornes de la jetée... nous voilà dans la rade. Le jour venait. Le soleil se mit à rire au-dessus des palmiers du Mourillon.

»--A l’_Amiral-Charner_? demanda Marius.

»--A l’_Amiral-Charner_, dit le gendarme.

»Et, baissant le nez, il tira son calepin pour écrire son rapport.

»Marius se pencha, fit un geste vif que je ne compris pas moi-même, tira sur ses rames. Et toujours, il me regardait, me regardait! Je lui rendais son regard sans rien deviner, la tête molle, songeant: Comment va-t-il me tirer de là, l’ami du Poilu?

»Tout à coup, il cria:

»--Bon Dieu de bon Dieu!

»--Quoi! fit le gendarme, relevant la tête.

»--Le canot fait eau!

»C’était vrai. Le canot prenait l’eau, et très vite. On la voyait monter en toutes petites vagues qui remuaient des tas de choses, des bouts de filin, un crabe mort, une vieille chique. Le patron dit encore:

»--Savez-vous nager?

»Le gendarme ne savait pas nager. Je n’ai jamais vu un gendarme aussi blême. Il cria:

»--A terre! Tout de suite à terre!

»--On serait noyé avant d’y arriver, à terre! Savez-vous gouverner, au moins?

»Le gendarme ne savait pas gouverner, mais il savait un peu ramer. Il prit la seconde paire de rames, et je me mis à la barre.

»--Où va-t-on? dis-je.

»--A la bouée, la plus proche bouée, là! Tonnerre de Dieu, nous n’arriverons pas!

»Le gendarme se penchait sur ses rames, de grosses gouttes de sueur lui venaient. Il avait de l’eau par-dessus ses bottes. Il les ôta.

»--V’là la bouée. Arrive! arrive! cria Marius.

»Le gendarme, je dois dire à la honte éternelle de cette arme respectable, ne s’occupa d’aucun de nous deux. Il fit un bond surhumain, sauta sur la bouée, glissa sur ses deux genoux, puis se redressa, tout seul, tout droit, tout pâle au milieu des eaux, sur son socle: la statue du gendarme éclairant le monde! Alors Marius me cria:

»--La barre à tribord, vite!

»Je me mis à la barre à tribord et nous nous éloignâmes lentement, le canot gouvernant à peine, plein comme un tonneau.

»Lâche la barre, me dit Marius, il faut écoper. Et puis, _je remettrai la bonde!_

»Il avait enlevé la bonde de son bateau. C’est pour ça qu’il prenait l’eau. Brave Marius! Brave Poilu!»

· · ·

Nous finîmes le vin blanc.

--Voilà ce que c’est que l’esprit de corps, conclut Barnavaux très simplement. Et quand il faudra rosser les ouvriers de l’arsenal...

--Mais le gendarme? dis-je.

--Ah fit Barnavaux d’un air détaché, je suppose que le préfet l’aura fait chercher. En voiture, peut-être!

LE ROMANCERO

--... Barnavaux, lui dis-je: mettez votre casque!

--Un casque, répondit Barnavaux, pour quoi faire? Où est-il, le soleil? Est-ce qu’il y a un soleil? Montrez-le! Il n’y a pas de soleil, dans ce chien de pays, il n’y a pas de terre, il n’y a pas d’eau. Il y a... il y a la mélasse de tout ça ensemble!

Il était allongé sur la passerelle du petit bateau à vapeur, moitié vedette, moitié ferry-boat, dont la machine poussive nous faisait remonter le cours de l’Alima, en plein Congo équatorial. La sueur qui perlait de son corps tout entier, traversant le vêtement de toile brune qu’il portait à même la peau, y faisait de larges taches humides. Il avait l’air d’une bête forcée; et tous, étendus sur cette chose têtue et lente, qui continuait péniblement sa marche en brûlant du bois mouillé qui faisait craquer, tousser, cracher ses poumons d’acier, tous immobiles pourtant depuis des jours, nous avions l’air de bêtes forcées comme lui. Les chairs ne séchaient pas, sous cette vapeur brûlante que fabriquait l’invisible et infernal soleil. La terre... est-ce qu’il y avait une terre? Les arbres poussaient dans l’eau, des arbres noirs de tronc, presque noirs de feuilles, avec des racines tordues comme des serpents perfides. L’eau? Une encre épaisse, et lourde, et grasse, faite de la pourriture des arbres, des herbes, des bêtes mortes depuis des siècles et des siècles. Il y a des pays qui agonisent, des déserts que l’aridité envahit, des saharas, des squelettes de terres qui ont été: on les voit, au moins, ces squelettes, ils ont des traits nets, clairs, tranchants; on comprend où on est. Mais les pays qui n’existent pas encore, qui n’ont pas de figure, où la vie énorme et confuse est toute mouillée, brouillée, souillée des corruptions de morts perpétuelles, ils sont comme Adam, lorsque Adam n’était qu’un tas de boue sans forme qui s’agitait sans savoir sous le souffle de Dieu. Une mélasse de tout, disait Barnavaux. C’était ça: et ça faisait peur!

Je voulus expliquer à Barnavaux qu’il fallait distinguer entre les rayons chimiques et les rayons lumineux du soleil, que les rayons lumineux ne lui arrivaient pas, mais que les rayons chimiques... je m’embrouillai. Je savais ce que j’avais à dire, mais les mots ne venaient plus. Il me semblait que mon cerveau s’était décomposé en une douzaine de petits cerveaux séparés, dont aucun ne pouvait commander aux autres. Et puis, après tout, chacun pour soi: si Barnavaux recevait un coup de soleil, tant pis pour lui.

A ce moment, au ras du pont supérieur, sur lequel nous étions à moitié pâmés, j’aperçus, s’élevant au-dessus du dernier barreau de l’échelle qui faisait communiquer le pont avec la machine, un front couvert de suie, des cheveux roux foncés par la transpiration, et deux yeux vert de mer, deux yeux devenus fous, deux yeux dont les pupilles dilatées avaient presque mangé le blanc. La tête continua de monter, puis ce fut un torse nu, bossué de muscles, toisonné de poils, sali de charbon; et Zimmermann, le mécanicien, nu comme un ver, si ruisselant de sueur qu’elle traçait de larges rigoles blanches sur sa peau noircie, fut debout devant moi, formidable de taille, terrifiant d’aspect, la bouche toute tordue et les mains agitées comme s’il avait eu la danse de Saint-Guy. Il avait voulu arranger quelque chose à sa machine, un tiroir qui n’allait pas. Autant aller travailler en enfer. Il demanda d’une voix enrouée, qui ne ressemblait pas du tout à sa voix habituelle:

--Quel jour sommes-nous, aujourd’hui?

--Samedi 15 mars, répondit Barnavaux.

Et il ajouta entre ses dents:

--Bonne idée, de la part du gouvernement, de nous envoyer ici en mars, au moment où il fait le plus chaud!

Mais Zimmermann continua, toujours avec une voix qui semblait venir d’ailleurs:

--Samedi 15 mars: c’est aujourd’hui qu’on va sauter, sauter!

Puis il redescendit l’échelle sans en dire plus long.

Nous n’avions fait qu’un bond jusqu’à l’arrière, et nous le vîmes en contre-bas, debout devant sa machine, tournant les manettes de commandement. Chaque fois qu’il les tournait, un des deux chauffeurs sénégalais, sans qu’un trait de sa figure bougeât, les tournait en sens contraire; et ils tâchaient d’écarter Zimmermann, mais avec respect, parce que c’était un blanc, et leur chef.

--Quelque chose de cassé dans la machine? demandai-je.

--Machine, y a bon, dit le chauffeur Oumar, de sa voix d’enfant, toute simple et claire.

--Alors, quoi?

--Machine, y a bon, continua Oumar en se touchant la tête. Mais chef micanicien Zimamann, y a pas bon. Chef micanicien y en a gagné fou!

Zimmermann tourna encore une manette et Oumar renversa le mouvement pour la dixième fois. Le géant alsacien l’empoigna par les deux bras et d’un seul effort envoya le grand nègre rouler presque sous la grille rougie à blanc. Le noir se releva sans jeter une plainte, et Samba, le second chauffeur, prit sa place sans hésiter, parce qu’il savait que ça devait se faire comme ça.

Mais Zimmermann grinçait des dents. En même temps, il nous regardait d’un air dont je n’oublierai jamais l’expression d’appel, de désespoir, d’angoisse, et cependant de fureur. Il paraît que les chiens, quand ils deviennent enragés, jettent de pareils regards sur leurs maîtres avant de leur sauter à la gorge. C’est la lutte entre tous les vieux instincts de dévouement, de fidélité, d’amour, et le mal féroce, la possession démoniaque, qui veut qu’ils mordent et qu’ils tuent. Alors je pensai qu’il fallait que je fisse ce qu’on fait dans ce cas-là--ce qu’on fait quand les bêtes deviennent enragées--et je frémis. Barnavaux frémit comme moi et me mit la main sur l’épaule:

--Non, dit-il d’une voix suppliante, il n’est pas fou. Ce n’est pas même une insolation. Je l’ai déjà vu comme ça. Laissez-le. Seulement, il faut changer son idée. Vous allez voir!

Il ajouta sévèrement:

--Zimmermann, est-ce que tu ne vois pas que tu es tout nu?

Le mécanicien se ramassa, semblable à un cheval dont on prend les rênes, ramena ses deux mains sur sa poitrine, d’un geste bizarre et inattendu, nullement militaire, comme s’il battait sa coulpe, et prit sur le plat-bord son pantalon de toile et son bourgeron.

--Je savais bien, dit Barnavaux, je savais bien! Il n’oubliera jamais qu’il a été frère convers chez les Lazaristes, celui-là! Il fallait lui rappeler _d’abord_ que sa tenue était indécente. Ah! ils les dressent, les missionnaires, ils les dressent!

Zimmermann, ayant jeté un seau le long du bord, le retira plein d’une eau sombre chargée de pourriture d’herbes, et se mit à boire à même. Je lui retirai le seau et lui fis prendre deux grands verres d’eau filtrée coupée de tafia. Il tremblait de tous ses membres et nous considérait d’un œil égaré.

--Qu’est-ce qu’il y a? dit-il, qu’est-ce que j’ai fait?

Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues, non qu’il éprouvât nulle peine qu’il pût définir, mais c’était la fin de la crise, la réaction inévitable, horriblement douloureuse à voir dans ce corps de géant.

--Maintenant, il n’y a plus qu’à veiller à ce qu’il ne se jette pas dans la rivière, me dit Barnavaux. Ça peut arriver: le sang qui brûle. On se noierait pour se rafraîchir. Il faut l’occuper.

Il poursuivit, toujours assuré:

--S’il y a du bon sens à se mettre dans un état pareil! Toi, Zimmermann, un ancien frère lazariste, presque un ancien curé, passé garde-magasin, puis mécanicien du gouvernement, et honoré d’une mention au _Journal officiel_ de la colonie. Pourquoi as-tu été honoré d’une mention? Raconte, pour voir.

Zimmermann se passa la main sur le front. Un éclair d’orgueil brilla dans ses yeux, et à cela je sus qu’il revenait à lui: l’orgueil est le sentiment qui distingue le mieux l’homme de la brute. Il dit:

--C’est à cause de l’insurrection de Carnotville, dans la Haute-Sangha, tu sais bien?

--Comment veux-tu que je sache, répondit Barnavaux, qui avait entendu l’histoire vingt fois.

--Si, tu sais, dit Zimmermann. Avant, j’étais frère à la mission des lazaristes. Et j’étais heureux chez les lazaristes, oui, j’étais heureux! Tout ce qu’un homme peut faire, je sais le faire, moi! J’ai construit la chapelle. Les briques, c’est moi qui les ai cuites. La maçonnerie, la charpente, j’ai tout monté. A leur station de Bangui, j’étais mécanicien du vapeur, un beau vapeur, pas un sabot comme ceux du gouvernement. Et quand je ne faisais ni le maçon, ni l’architecte, ni le charpentier, ni l’ingénieur, j’apprenais le français aux petits nègres; j’étais aussi professeur, quoi! J’avais une robe, je ressemblais à un vrai prêtre, et c’est la gloire! Mais voilà qu’un jour le gouvernement dit: «Les congrégations? Je n’en veux plus, des congrégations! Vous, les curés, demi-tour!» Les lazaristes sont partis. Je disais au père Mottu: «Qu’est-ce que je vais devenir? Je ne peux pas retourner en France, je ne connais plus personne. C’est ici mon pays, maintenant! En France, il n’y a que des blancs. Comment peut-on vivre dans un pays où il n’y a que des blancs? C’est contre nature.» Mais il m’a répondu: «Faites comme vous voudrez. Nous ne pouvons pas vous garder.» Alors, j’ai pris du service dans l’administration, et on m’a nommé garde-magasin à Carnotville. Voilà.

»J’étais là presque tout seul, avec un petit administrateur de l’École coloniale, un jeune homme bien gentil, doux comme une fille, et qui savait de son métier, tout ce qui ne peut servir à rien. C’est encore une idée du gouvernement, d’envoyer de Paris, droit chez les sauvages, des enfants qu’on vient de sevrer, pour qu’ils y deviennent tout de suite généraux, juges, quasi-rois d’un pays grand comme la moitié de la France. Heureusement, la Haute-Sangha était tranquille. Les indigènes de Carnot--des Yanghérés--défrichaient des coins de forêts pour y faire pousser des bananes. Ils élevaient des chevreaux et des chiens--ils mangent les chiens--allaient chercher du caoutchouc pour l’impôt, et faisaient tout ce qu’on voulait. Et, tout près du poste, il y avait un autre village, habité par des Haoussas, des hommes d’une autre race, bien plus riches et bien plus malins. C’est à peine s’ils avaient des champs de mil et des bananiers: du commerce, ils ne faisaient que du commerce. On aurait dit des juifs... ou des Auvergnats.

»Voilà qu’un jour un de ces Haoussas arrive dans le village yanghéré, et achète une poule à une femme. Pour cent perles blanches, il l’achète. Samara, le mari de la femme, revient, et dit: «Où est la poule?» Et il se met en colère parce que cent perles, ça n’était pas le prix.

Barnavaux se mit à siffler.

--Il manquait aux convenances, dit-il. Les poules, en pays yanghéré, elles ne sont pas aux hommes, mais aux femmes. Donc cette femme avait le droit de vendre sa volaille comme elle voulait.

--C’est vrai, répondit Zimmermann. Mais ce mari-là avait un mauvais caractère. La preuve c’est qu’il rattrapa le Haoussa sur la route et le tua sans hésiter. Le soir même le poste recevait une volée de coups de fusil: tous les Haoussas s’étaient mobilisés pour venger le mort. Et c’était la guerre. Non pas contre nous, mais une grande guerre entre les Haoussas et les Yanghérés.

--... Sous les yeux scandalisés du représentant de la République française, et à l’ombre des trois couleurs, symbole de paix et de civilisation, poursuivit Barnavaux. Je connais ça.

--C’était aussi ce que disait le petit administrateur de l’École Coloniale, dit Zimmermann. Mais il n’était pas comme toi, il prenait ça au sérieux, à cause de sa vertu, et des choses qu’il avait lues dans des livres. Et disait: «Je ne peux pas permettre! On a outragé le drapeau. On a tiré sur le poste. Il faut aller infliger une sévère leçon aux Haoussas.»

»Il disait «une sévère leçon» parce que c’est ainsi qu’on s’exprime dans les journaux quand une compagnie de Sénégalais a «cassé», dans la brousse, un village de quatre pelés et trois tondus, au nom de la civilisation.

»Casser ce village de Haoussas, c’était bien facile, mais alors, qui est-ce qui aurait payé l’impôt? Je disais à l’Enfant: «Ça va s’arranger, monsieur l’administrateur, ça va s’arranger.» Il se calmait pour un temps. Mais le lendemain, il avait changé d’idée. Il disait: «Je ne suis pas seulement chargé de faire respecter le gouvernement, mais la justice. Et même les plus récentes circulaires insistent beaucoup plus sur la justice. Or, les Haoussas ont raison: ce Mamy Coumba a tué un homme. Il faut que je le fasse incarcérer préventivement, et que j’instruise son affaire, conformément aux règles du Code pénal!» Il aurait eu raison si on avait été à Villejuif ou à Pantin. Mais s’il avait appliqué le Code pénal à Carnotville, nous aurions eu tous les Yanghérés sur le dos pendant des années, pour leur avoir donné tort vis-à-vis des Haoussas. Et alors, qu’est-ce qu’ils auraient dit, en France, où ils veulent bien avoir des colonies, mais pas d’histoires?

--... «Une révolte dans la Haute-Sangha,» récita Barnavaux comme s’il avait lu le journal... «Crimes sadiques d’un administrateur!»

--Je ne voulais pas qu’on lui fît des misères, à l’Enfant, continua Zimmermann. Je l’aimais bien: presque autant que j’avais aimé ce pauvre père Mottu. Voilà pourquoi, quand il était dans ces idées-là je lui disais: «Ça va s’arranger!» Et comme ça, je gagnais encore un jour. Mais à la fin, l’Enfant finit par pleurer de rage et d’humiliation. Il criait: «Ça ne s’arrange pas, ça ne s’arrange pas, nous sommes déshonorés!» Moi, j’étais rassuré, parce que c’était la saison des pluies, et que la pluie calme même les nègres. Quand l’eau fut tombée vingt jours et vingt nuits comme un déluge, il n’y eut plus, pour venir crier le soir devant le poste, que le père d’Ali, le Haoussa qu’on avait tué. Mais il criait de toute sa force. Il disait la marque du couteau dans le ventre de son fils assassiné. Il disait où était enterré le cadavre. Il disait que l’ombre de mort flottait au-dessus de la tombe. La vingt et unième nuit, j’allai le trouver, les mains dans les poches, pour bien montrer que je n’avais pas de mauvais sentiments, et voilà comment je parlai:

»--Samara, est-ce que Mamy Coumba, celui qui a tué ton fils, n’a pas une fille?

»Il fit: «Euh!» du creux de sa poitrine, juste comme ils font quand on leur dit une chose sensée qu’ils comprennent.

»Je n’ajoutai rien, mais j’allai trouver Mamy Coumba. Et je lui dis:

»--Est-ce que tu n’as pas une fille, une fille vierge, à donner à Samara, en échange de son fils que tu as tué?

»Il répondit: «Non!»

»--Mamy Coumba, répétai-je, tu as une fille! Je le sais, voyons!

»Il secoua la tête, et sa femme répondit:

»--Ça n’est pas juste, ça n’est pas juste, de cette manière-là. Nous ne leur avons tué qu’un homme, aux Haoussas, et ma fille peut faire plusieurs enfants!

»--Mais, dis-je, si on te la rend, quand elle aura donné un mâle, un seul mâle, au père d’Ali?

»--Comme ça, c’est bien! fit Mamy Coumba, en réfléchissant. Si Samara veut, je veux.

»Je retournai chez Samara pour lui expliquer l’affaire. Et Samara dit:

»--Ça n’est pas assez. Que je renvoie la femme quand j’en aurai eu un fils, ça, c’est juste. Mais il faut aussi que Samara rende la poule!

»C’est comme ça que j’ai arrangé la grande querelle entre les Yanghérés et les Haoussas. L’Enfant avait des scrupules. Il trouvait que ce n’était pas administratif. Mais quand le gouverneur est venu, et qu’il a entendu le rapport, il a dit que pour un ancien curé j’étais très malin, et que j’aurais mon nom dans le _Journal officiel_, avec des éloges et une gratification de cinquante francs.

· · ·

--Ah! dis-je, je connais cette histoire, Zimmermann. Vous ne l’avez pas inventée, l’aventure est bien vieille. Elle advint quand l’Espagnol Ruy Diaz de Bivar, qu’on appelle aussi le Cid Campeador, mit à mort d’un coup d’épée sur la tête le père d’une fille qui s’appelait Chimène. Car il épousa ensuite cette fille, lui donnant pour raison: «Je t’ai tué un homme, je te rends un homme!»

--Je vous assure que ce n’est pas ma faute si ça ressemble, répondit Zimmermann en rougissant. Je n’ai rien copié. Ce que je vous ai dit, c’est arrivé dans la Haute-Sangha, non pas en Espagne.

--D’abord, demanda Barnavaux, est-ce qu’il y a une poule, dans l’histoire du Cid?

LA NEF MORTE

--... Ils ne franchiront pas l’île Pelée, me dit Barnavaux: la marée baisse.

La pauvre petite barque de pêche, montée par cinq ou six hommes, prise par la formidable rafale qui soufflait du Nord-Ouest, n’avait pu remonter dans le vent pour prendre le grand chenal; et elle essayait de passer entre l’île Pelée et la terre, pour entrer dans le port de Cherbourg.

--Autant vouloir naviguer sur une route départementale, continua Barnavaux au milieu du vent: il n’y a plus d’eau!

Puis il cria:

--Ça y est, nom de Dieu! Ils sont au plein!

La barque s’était arrêtée brusquement, le nez dans la vase, et la tempête, frappant sur les voiles rousses, qui ne pouvaient plus pousser cette coque devenue immobile, les arrachait d’un coup, les envoyait à travers le ciel sale, rayé de pluie: lambeaux déchiquetés qui nous parurent voler longtemps, une minute peut-être--et c’est si long!--avant de retomber dans la mer.

--Il y a un homme à l’eau! dis-je, le cœur serré.

--Il s’est accroché au bout du mât, qui s’est cassé, poursuivit Barnavaux. Les autres tiennent encore sur le pont. Mais la barque sera en miettes dans une demi-heure. Et alors...

Il n’acheva pas. A un seul cri de commandement le canot de sauvetage, près du sémaphore, avait largué ses palans. Il prenait la mer, déjà, avec ses six hommes et le patron. Et on voyait, cramponnées sur les avirons, les grosses mains brunes que les embruns devaient piquer comme des aiguilles, les dos courbés sur les cirés d’un jaune verdi. Le canot avançait, d’une poussée si régulière qu’on aurait cru que c’était facile, et que n’importe qui aurait pu faire ça! Je me mis à crier, à crier d’enthousiasme, d’espoir, d’orgueil aussi, parce que, quand on voit d’autres hommes dans un grand effort de courage, il vient naïvement à tous ceux qui les regardent une sorte d’incompréhensible fierté: on croit qu’on agit soi-même! Barnavaux dit:

--Hein? C’est une manœuvre, ça! Ils n’ont pas mis deux minutes à mouiller le canot.

Et c’est vrai que le plus beau et le plus difficile c’est de larguer toutes les amarres d’une même longueur et en même temps, le plus vite possible, en douceur cependant, de façon à bien prendre l’eau. Mais je n’avais plus d’yeux que pour cette chose brave et légère qui s’en allait sur les vagues, les vagues énormes et pourtant aplaties par-dessus, comme si le vent, après les avoir soulevées, les écrasait. Elle allait, elle allait! Comme, sur la face tranquille d’une mare, les pattes d’un insecte aquatique qui sait où il va, et y va tout droit, tout naturellement, les avirons enfonçaient à peine dans l’eau furieuse. Bientôt ils demeurèrent immobiles: on repêchait l’homme à la mer. Quelques secondes après, le canot s’arrêtait une seconde fois: il recueillait les hommes de la barque. Sauvés! Ils étaient sauvés! Le canot tourna, mit le cap vers Cherbourg. Je battis des mains. Les yeux clairs de Barnavaux riaient de joie des deux côtés de son nez mince. Mais comme c’est une âme simple, il dit tout de suite:

--Il faut aller boire quelque chose au _Caveau des Dessalés_, sur le port. Et quand ceux de la barque de sauvetage passeront, on les invitera. Ça vaut ça!

· · ·

Quand Barnavaux eut englouti d’une gorgée un grand verre de calvados brûlant, épicé de clous de girofle et de citron, il dit:

--J’ai vu un autre sauvetage, dans le temps, mais les sauvés, c’était pire que des fantômes.

»Je me rappelle. Il y a plus de dix ans, mais je me rappelle! A cette époque, j’étais redescendu, en convalescence, de l’hôpital de Mévatanane, à Madagascar, jusqu’à Majunga, et pour m’utiliser, on finit par me prêter à Plévech, qui n’était pas plus marin que moi, puisqu’il était douanier, mais qu’on avait tout de même chargé de surveiller la contrebande de la poudre, entre Béravine et Maintirane. C’est vrai que les mercantis hindous et les Arabes de Zanzibar arrivent de l’autre bout du monde, pour vendre de la poudre aux Sakalaves, mais je déclare ignorer encore comment Plévech aurait pu s’y prendre pour les en empêcher, avec sa mauvaise barque et ses quatre matelots indigènes ramassés à Majunga! Quant à moi, je représentais les fusiliers marins, le corps de débarquement, toute la force armée, et c’était suffisant puisque nous n’avons jamais vu l’ennemi: mais c’était les idées de l’administration, et il ne faut jamais discuter les idées de l’administration.

»Ah! la drôle de navigation! Nous avions vent debout tout le temps à cause de la saison. Plévech et moi, on savait tous les deux vaguement qu’il existe une chose qui rappelle tirer des bordées, et qui sert à faire avancer les bateaux à voiles, même quand le vent est contraire. Nos matelots sakalaves n’en connaissaient pas beaucoup plus long que nous, et d’ailleurs ils nous laissaient faire, par respect pour les fantaisies sacrées de l’homme blanc.

»Donc nous partions. On amarrait les écoutes, à droite, à gauche, au petit bonheur, pour voir ce que ça donnerait: ce ne donnait pas grand’chose de bon. Le vent parfois faisait pouffer les voiles, puis les laissait retomber, comme une femme fait pouffer sa robe, et recommence, et s’en va.

»Le bateau avançait, il tournait, il revenait, il repassait par les mêmes places, il croisait son sillage, il dessinait des nœuds de cravate. Nous suivions invariablement la côte, par crainte de nous perdre. On s’arrêtait chaque soir, pour dîner et dormir dans la barque, mais à l’ancre, tout près de terre--j’appelais ça coucher à l’étape--et très souvent nous avions reculé au lieu d’avancer. Alors nos Sakalaves nous appelaient: _machicoures!_ ce qui veut dire, dans leur langue: «agriculteurs», et doit être par conséquent un mot excessivement outrageux pour des marins. Mais nous n’étions pas marins, et cette insulte nous laissait froids.

»Ces jours-là, ces premiers jours-là! Ils ont été les plus heureux de ma vie. Je m’éveillais exprès pour en jouir, dès potron-minet; et je vois encore le beau ciel du matin, couleur d’orange mûre, le falot de la barque, à notre avant, encore allumé, mais pâli par l’aurore brillante, et à l’arrière, notre pilote sakalave, droit, indifférent et noir, la main sur sa roue.

»Presque partout il y avait des récifs de corail, qui laissaient de grandes lagunes d’eau tranquille entre eux et la côte. Ces récifs de corail, c’était aussi pareil que possible à des remblais de chemin de fer, effondrés par places, et alors la mer entrait par une espèce de canal; plus souvent intacts, et alors ils gardaient une hauteur presque parfaitement égale. Le bruit des vagues qui brisaient dessus vous tenait compagnie, vous empêchait de vous ennuyer, et pourtant vous rendait presque somnambule. De l’autre côté des lagunes, c’était la grande terre: quelquefois une large bande plate, qu’on voyait de loin. Sur le ciel, de grands arbres avec des fleurs, des fleurs bleues, des fleurs mauves, des fleurs jaunes, et par dessous, des trous verts, des trous attirants, des espèces de caves taillées dans cette verdure, et qui avaient l’air d’être en cristal vert... Je ne peux pas vous expliquer; les mots, ce n’est pas mon métier. Et tout ça, c’était vide d’hommes: rien que des rats, des crabes, des fleurs, des oiseaux et des abeilles; et les oiseaux criaient pour s’amuser, non par peur.

»Mais l’eau, surtout l’eau, dans l’intérieur de ces lagunes! Si transparente, qu’on voyait le fond à quinze ou vingt mètres; toute plantée, branchagée, feuillue d’arbres de corail qui fleurissaient, violets, verts et roses; des poissons sautant, dansant, jouant à travers cette eau presque aussi légère et lucide que l’air, des poissons de toutes les couleurs: des rayés, des tachetés, des gros, des petits, les uns couverts d’épines, d’autres comme des oiseaux-mouches, d’autres avec des becs, comme des perroquets. Dans le fond, de grandes huîtres ouvertes, montrant leur nacre changeante et claire, des pétoncles bleues, des conques toutes tortillées et de tous les roses, des petits coraux tout roses. Et aussi des poissons féroces, qui chassaient les autres... Une nuit, je me souviens: j’ai été réveillé par le mot malgache qui veut dire «requin», et j’ai vu, au clair de la lune, un de nos matelots indigènes, avec sa mâchoire faite comme une gueule, se penchant sur le plat-bord, un trident à la main.

»D’autres fois, les lagunes manquaient. La côte, ravagée par les souffles du large, ou stérile parce que les rivières n’y arrivaient pas, restait presque nue. On ne voyait pas toutes ces belles choses, mais seulement deux ou trois palmiers maigres, qui ressemblaient à un bouquet de poils sur un vieux balai; et alors, Plévech et moi, on riait, on disait des blagues au paysage. On n’était pas fous, on n’était pas saouls: c’était pure joie de se sentir si vivants et si libres, et de savoir qu’on allait bientôt retrouver d’autres paradis terrestres, d’autres aquariums naturels, d’autres volières sans cage.

»La seule chose que nous ne pouvions pas nous expliquer, c’est que nos indigènes avaient l’air beaucoup plus satisfaits quand il n’y avait ni coraux, ni lagunes, ni aquariums, ni paradis terrestres. Ce n’était pas crainte d’échouer: par deux brasses on avait du fond plus qu’il n’en fallait. Notre première conclusion fut qu’ils étaient des imbéciles: un imbécile, c’est, avant tout, quelqu’un qu’on ne comprend pas. Puis celui qui parlait le mieux le français, Rainebouze, nous expliqua que sur ces récifs il ne venait que des gens de mauvaise vie: des sorciers, des matoutouas, c’est-à-dire des âmes en peine, et des kinoulys, qui sont des goules horribles, couvertes de chair à moitié décomposée, qui mangent les hommes. J’en conclus qu’ils étaient véritablement des imbéciles, et un matin, avec une veille voile, je m’habillai en matoutoua pour leur faire peur. Mais Plévech ne fut pas content. Il me dit qu’après tout son père et sa mère croyaient aussi à toutes sortes de loup-garous, et qu’il était vexé quand on blaguait ces choses-là.

»Il avait aussi dans l’idée, sans le dire, que ça porte malheur.

»Le soir de cette même journée, nous jetâmes l’ancre dans un de ces canaux qui menaient à une lagune. Nous nous étions boudés tout l’après-midi. Je me souviens aussi qu’il avait fait très chaud. Nous étions fatigués, on ne se parlait pas. Ni l’absinthe même, ni le dîner n’y changèrent rien d’abord. Et voilà que, tout à coup, nous fûmes envahis par une espèce de joie sans cause, surnaturelle, extraordinaire, presque terrifiante. Avez-vous fumé l’opium? On devient léger, léger, on n’a plus de corps. C’était dix fois comme si nous avions fumé l’opium. Plévech me dit:

»--Est-ce qu’on nous a mis sur une montagne? L’air n’a plus de poids. Il me semble que je suis à deux mille pieds au-dessus de la mer. Et sens-tu comme il fait frais?

»Je lui répondis:

»--Je sens qu’il fait frais. Mais je sens aussi l’odeur du pays, l’odeur de France.

»--Oui, dit-il, l’odeur de chez nous en été, l’odeur de l’air fouetté par la bonne pluie d’orage. Qu’est-ce que c’est, mais qu’est-ce que c’est? Et regarde: ces brutes de noirs ont peur.

»Oui, ils avaient peur! Ils regardaient l’eau, devenue subitement d’un vert sombre que je n’avais jamais vu encore. Il y a des personnes dont les yeux se foncent quand elles vont se mettre en colère: c’était ça! Ils regardaient le ciel aussi, un ciel sans nuages et sans vent, avec seulement, à l’Ouest, une teinte cuivrée très étrange: quelque chose comme un chaudron mal récuré, à la fois sale et brillant. Je dis à Plévech:

»--Il fait plus que frais, maintenant. Je gèle!

»En plein canal de Mozambique, il nous tombait sur les épaules un froid de Sibérie. Mais comme Plévech allait répondre, il fut presque renversé par nos quatre Sakalaves, qui tombaient sur les écoutes, abattaient le bau de la barque, la laissaient complètement vide et rasée. Et, au même instant, j’entendis les piailleries aigres d’une bande de mouettes qui fuyaient vers la terre, puis une espèce de gémissement énorme qui venait de tous les côtés du ciel: c’était le vent qui faisait crier la mer!

»Il était venu brusquement, plus vite qu’une locomotive de train express, et l’eau criait sous lui, je vous jure: une espèce de grande lamentation qu’elle poussait sans s’arrêter; et déjà, de l’autre côté du récif, les vagues tombaient les unes sur les autres comme des maisons dans un tremblement de terre. Je compris: c’était un cyclone, le terrible cyclone de l’Océan Indien, qui parfois, transporte des navires à une demi-lieue dans l’intérieur des terres, sur le dos d’une lame. J’eus l’idée de sauter par-dessus bord et de gagner le récif. Plévech me dit:

»--Pour quoi faire? Les vagues passent par-dessus. Restons ici. Cette lagune, c’est comme un port, où nous serions contre le quai.

»Les Sakalaves, qui pourtant nageaient comme des poissons, paraissaient du même avis. Ils s’étaient couchés au fond du bateau et ne bougeaient plus. Pourtant Rainebouze, qui savait un peu de français, leva la tête et dit:

»--C’est la nuit des morts! Ils reviennent!

»Et alors, Plévech, qui n’était pas entré dans une église depuis sa première communion, et qui lisait les brochures de la Confédération générale du travail, fit un grand signe de croix. Rainebouze ne fit pas de signe de croix, mais il prit, dans le coffre, une poule attachée par les pattes, lui trancha le cou d’un seul trait de couteau, et laissa couler tout son sang dans la mer. Plévech fit un geste d’assentiment et se fit des marques sur la poitrine avec ce sang. Il était redevenu tout à fait sauvage, Plévech. Et il avait quatre mille ans de moins!

»Notre barque s’accrochait dans l’encoignure du chenal comme un moineau blotti entre un toit et une cheminée. Le cyclone passait heureusement par-dessus, tant elle était petite. Un plus grand navire, donnant plus de prise, eût été perdu. Ce n’était pas un vent qui allait droit devant lui, le souffle de cette tempête. L’air virait, virait, virait, comme s’il avait tourné au bout d’une fronde. L’eau virait sous lui, presque aussi vite, comme si elle avait été la pierre de cette fronde. Elle se creusait jusqu’au fond. Elle arrachait des coquilles, des coraux, des morceaux de ces arbres de pierre, que nous avions vus. Et tout à coup le vent se calma, l’air se fit horriblement, impossiblement immobile, tandis que les vagues roulaient toujours, formidables. Je dis: «Comme il fait clair!» Nous étions au milieu d’un affreux puits noir, fait de nuages qui continuaient à tourbillonner, mais au-dessus de nous, le ciel était devenu pur, invraisemblablement pur! On y voyait des étoiles que les yeux des hommes n’aperçoivent jamais: il paraît que c’est comme ça quand on est juste au centre du cyclone. Et ces étoiles tranquilles, ces étoiles qui se moquaient de nous, éclairaient l’eau furibonde. C’est à ce moment-là, juste à ce moment-là que j’entendis la voix de Rainebouze:

»--Les matoutouas! La grande _lakane_ (la grande pirogue) des matoutouas de la mer!

»Puis il se coucha, la figure sur le plancher. Et je l’ai vue, la grande lakane des matoutouas! Vous ne le croyez pas, vous, qu’il puisse sortir des navires du fond de l’eau, excepté des sous-marins; moi, j’ai vu, cette nuit-là, un grand navire sortir du fond de la mer, et flotter! Un grand navire démâté, sauf pour un tronçon à son arrière, qui était plus haut que le reste, et fait comme une maison: tout plein de coraux, doublé de pierre, consolidé de varechs tordus comme des lianes, cuirassé de grands coquillages et peuplé, oui, peuplé de grands crabes furieux d’être dérangés, de poissons plats qui bondissaient et retombaient dans la mer, d’horribles vers, longs comme mon bras, roses et blancs, qui se tordaient, et puis... et puis les matoutouas! Par de grandes brèches ouvertes, ce trois mâts, naufragé depuis peut-être trois siècles et remonté par miracle, vomissait des torrents d’eau sale, se vidait, s’allégeait; et voilà que nous vîmes, à travers ces torrents, un squelette, des chaînes aux tibias, dégringoler, rester suspendu un instant, et tomber dans la vague; puis un autre, et un autre, et un autre: une cascade de squelettes et de vieilles ferrailles. Et quelquefois un des grands crabes se laissait couler à son tour. Le trois-mâts avançait lourdement vers le récif, cahotant comme un chariot trop lourd. A chaque lame qui le prenait sur son dos, l’eau qu’il renfermait, passant de l’avant à l’arrière, cognait contre ses murailles pourries, en faisait tomber de grands pans, avec d’autres squelettes et d’autres ferrailles; et il avançait toujours, pourtant, cahin-caha, vers le récif, _vers nous_!

»Sa quille gratta le roc, s’élança de nouveau, frappa une dernière fois un grand coup, dont le récif retentit comme une cloche creuse et sonore, et s’affaissa si vite qu’il me fit penser à une personne qui tombe sur les genoux. L’avant s’éparpilla tout de suite en un tas d’horreurs que les lames se mirent à piler dans de l’écume. Le château d’arrière demeura debout plus longtemps, montrant vaguement, dans cette nuit lumineuse, des chambres ouvertes pareilles à ces plans qu’on publie quelquefois dans les journaux, et qui représentent des intérieurs d’appartements, au cinquième, avec les meubles et les gens qui les habitent. Les meubles? De vieux canons que les coraux avaient encroûtés, une espèce de coffre long qui pouvait avoir été un lit, des choses en métal rongé, instruments de capitaine marin, sans doute. Les habitants? un homme dont une poutre en tombant avait broyé les os; et au milieu de tout ça ces grands vers dont j’ai parlé, qui remuaient, rampaient, rentraient dans l’eau noire en agitant la pointe de leur tête aveugle!

»Le temps que ça dura? Je ne sais pas. Ce fut très court, peut-être. Après ce grand calme épouvantable, le vent avait repris. Le reste de ce bateau magique,--de ce bateau contre nature, doublé de pierre, naufragé et surnageant, chargé d’un équipage de morts enchaînés, feuillu de varechs, vivant et trépassé--s’en était allé par morceaux. Mais la mer nous apporta encore la figure sculptée à son avant, du temps qu’il était un bateau comme tous les bateaux, au lieu d’un abominable revenant. Je suppose que c’était une déesse païenne, ou une sainte. Mais on n’en voyait presque plus rien. La tempête ou la vieillesse lui avait enlevé le bas du corps, les tarets lui avaient mangé le crâne; deux seins rongés, un creux à la place du cou, un grand nez demeuré par hasard, tandis que les yeux s’étaient effacés: c’est tout ce qu’on voyait: l’image d’une chouette, bien plus que d’une femme. Et c’est drôle et terrible, quand j’y pense, que le temps puisse faire même des statues ce qu’il fait des femmes: une chose qui fait peur.

»Mais Plévech, à moitié fou, jura qu’il en avait vu comme ça dans les grottes de son pays, près des pierres levées, et Rainebouze dit que c’étaient les mêmes que les sorciers mettent dans son pays à l’intérieur des tombes. Plévech répétait tout le temps: «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!» et Rainebouze, qui avait été à l’église de Majunga, répétait: «Amen!» dévotement. Mais il arrangea ensuite des graines pour faire _sikidy_, c’est-à-dire un charme; il tua une autre poule, et Plévech imita ses gestes, parce qu’il avait très peur qu’après tout, ça ne fût la vraie religion, celle de Rainebouze, tandis que celle des chrétiens, il n’est pas bien sûr qu’elle soit restée bonne contre les esprits.

»Moi, je n’osais pas réfléchir. Ce ne fut que trois jours après, quand la houle fut tout à fait calmée, que je demandai à Rainebouze:

»--Le bateau des matoutouas qu’est-ce c’était?

· · ·

»Rainebouze me regarda d’un air très sérieux et très fier:

»--Esclaves, dit-il, des esclaves! Tout plein d’esclaves, dans la grande lakane. Pour Bourbon. Attachés avec des chaînes. Volés à Madagascar par les blancs. Mais Madagascar n’a pas voulu les laisser aller, et leurs ombres ont soulevé la mer, à la fin, et leurs ombres ont ramené leurs os dans leur pays!

»Je compris ce qu’il voulait dire: le bateau des négriers enlevant ces Malgaches, il y a deux ou trois siècles, puis poussé à la côte par un cyclone, et coulant. Ces pauvres diables de nègres, les fers aux pieds, noyés comme des rats sans pouvoir monter sur le pont, et, trois cents ans plus tard le retour de leurs squelettes à la terre où dormaient leurs ancêtres et leurs fils.

· · ·

J’interrompis Barnavaux:

--Mais le trois-mâts, comment avait-il ressuscité, le trois-mâts?

--Est-ce que je sais? répondit Barnavaux. Les grands tourbillons d’eau l’avaient arraché du fond. Ensuite des gaz, probablement, dans la cale. Et puis enfin... j’ai vu, quoi, j’ai vu!

· · ·

A ce moment, les matelots de la barque de sauvetage passèrent, les épaules roulantes, bien tranquilles, mais avec cet œil élargi, surhumainement clair, qu’ont les hommes qui ont travaillé dans le danger, et vaincu. Barnavaux les appela pour prendre un verre. Ils tirèrent les bancs sous leurs cuisses, après avoir salué. Et je leur dis ce que Barnavaux venait de conter.

--Je ne sais pas si c’est vrai, fit le patron, mais quand j’étais sur l’_Épervier_, à Santiago, dans le Pacifique, j’ai vu une goélette naufragée depuis je ne sais combien de temps, qui était sortie de l’eau, une nuit de tempête.--On l’avait mise dans une espèce de musée.--Il y a dans la mer des choses, des choses... plus de choses que l’imagination des hommes n’en peut inventer.

· · ·

Et je ne le contredis point, parce que j’ai connu, à Zéilah, l’homme qui a vu les sirènes.