L’AVENTURE DE SARA
Samba Taraoré, ex-tirailleur sénégalais, et, pour l’instant, «garde-police» de la ville de Boké, capitale de la Côte des Graines, colonie française, avait coutume de dormir, chaque nuit, sur le sable doux de la plage, au-dessous de la promenade du gouverneur. Il s’éveilla, le jour où se passèrent les événements que je vais dire, un peu plus tôt que d’habitude, avec le sentiment vague de quelque chose qui n’allait pas. Le soleil n’était même pas levé. Sa main droite que Samba avait mise sur ses yeux, durant son sommeil, pour les protéger contre les poisons que verse la lune, retomba sur le gravier mou. Alors s’éleva un bruit singulier et farouche, et ce fut comme si le sol vert pâle, tout autour du grand nègre, devenait vivant et prenait la fuite: les crabes, les milliers de crabes nocturnes de la côte ouest-africaine, venaient de reculer subitement, apeurés par ce geste unique. Ils grouillaient, innombrables, hideux, rapides et pourtant maladroits, faisant entendre une espèce de sifflement furieux et confus. Pourtant, ce n’était pas à cause des crabes que «ça n’allait pas». Samba Taraoré connaissait bien ces bêtes immondes, il n’en avait pas peur. Mais du côté des jardins de «missieu directeur-la-douane» quelqu’un pleurait, quelqu’un de tout petit, tout faible--ça se comprenait à la voix, si menue, si grêle--quelqu’un pleurait parce qu’il avait mal.
Alors Samba, se rappelant qu’il avait pour devoir d’assurer l’ordre parmi les habitants de Boké, se leva pour aller voir.
Tout près de la grande case des douanes, accroupie au pied d’un manguier, une négrillonne gémissait. Elle n’avait pas dix ans. Sur ses deux seins nus, à peine formés, pareils aux pointes des poires sauvages, ses longs sanglots soulevaient des ondes légères, et plus haut que sa tête penchée, les vertèbres de son dos tremblaient sur sa peau noire comme une chaînette de fer sur une poulie.
--Y a pas bon? fit Taraoré.
Elle dressa la tête, et il la reconnut. C’était Sara, la petite _mousso_ que l’orphelinat anglais de Freetown avait cédée à madame Auguet, la directrice des douanes. Elle dit, d’un air d’épouvante:
--Non y a pas bon, pas bon, gagné mourir!
Se mettant tout debout, péniblement, petite chose douloureuse, poupée vivante et blessée, elle montra ses cuisses. Une étroite bande de guinée bleue, partant de sa taille maigre, ne les voilait qu’à moitié, et sur ces pauvres membres maigres, jusqu’aux rotules saillantes, jusqu’aux tibias apparents, coulaient deux ruisseaux de sang, deux affreux ruisseaux d’un sang à moitié caillé. Samba comprit. Mais il était musulman, et sa religion, ainsi que les usages, lui imposaient la plus grande réserve avec les femmes quand elles n’ont pas été achetées par un bon contrat, ou prises à la guerre. Voilà pourquoi il ne dit rien. Seulement il prit un galet de corail, marcha vers la porte fermée de «la case-la-douane» et commença de frapper contre les vantaux. M. Auguet, vêtu d’un vaste pantalon et d’une camisole de cotonnade rose, apparut sur la véranda du premier étage; et madame Auguet, en _tapa_ de mousseline légère, était derrière lui. Elle avait des cheveux déjà gris, et de bons yeux naïfs, restés jeunes dans sa figure ronde et claire, à peine hâlée par le climat.
--Pitite mousso Sara fini-cassée, dit brièvement Samba, d’une voix tranquille.
--Hein? cria monsieur Auguet.
--Pitite mousso Sara fini-cassée, répéta Samba Taraoré.
--Qu’est-ce qu’il dit? demanda madame Auguet, qui n’entendait pas encore bien le «français-tirailleur».
--Il dit, expliqua M. Auguet un peu blême, que Sara a été violée!
Il ajouta, parlant à Samba Taraoré:
--Va chercher monsieur Toubeau.
C’était le commissaire de police. Samba rectifia la position, fit le salut militaire comme un soldat blanc, et partit au pas gymnastique.
Madame Auguet avait pris Sara dans ses bras pour la mener jusqu’à sa chambre. Elle lui disait:
--Mon enfant, ma pauvre petite enfant, tu as bien mal?
Sara s’abandonnait. Elle laissait aller sa tête souffrante toute mouillée de larmes, et ses yeux, ses grands yeux bruns, si beaux et pas tout à fait humains qu’ont les noirs, ses yeux de petite bête innocente et martyrisée sans savoir pourquoi, s’emplissaient de langueur et de tendresse. Elle disait: «Mamma! oh! mamma, mamma!» C’est un mot qui est le même dans presque toutes les langues de la terre. Il naît tout naturellement à l’âge où les petits enfants commencent à sentir, dans leurs gencives brûlantes, le lancinement des dents qui veulent percer; c’est un cri de douleur: alors la mère vient. Et ils continuent à dire: «mamma» plus tard, toute leur vie, pour appeler leur mère. Voilà comment fut créé le premier mot, et le plus sacré, qui fut jamais balbutié par les enfants des hommes...
Ce fut quand elle ne pleura plus que les premières larmes montèrent aux yeux de la bonne madame Auguet. Sara s’endormit. Songez qu’elle n’avait pas pris de repos depuis... depuis la chose affreuse.
Elle s’éveilla pour voir, au-dessus de son front, un dolman blanc à boutons d’or, tout gonflé d’un ventre puissant, et deux moustaches noires qui frémissaient au souffle de paroles sonores. Elle poussa un grand cri.
--N’aie pas peur, dit madame Auguet, c’est le commissaire de police, c’est pour ton bien, qu’il est là.
Et monsieur Toubeau cria:
--Ah! la canaille! Quel est le cochon qui a fait ça? Allons, parle, petite. Tu l’as vu?
Mais Sara, les bras pendus au cou de madame Auguet, s’était remise à sangloter sans répondre.
--Voyons, continua le commissaire de police, c’est un noir, hein? Un de ces sales noirs?
Il lui avait pris les deux mains dans l’une des siennes. De l’autre, appuyant sur son crâne, il la forçait de le regarder, et la frêle face noire blêmissait d’angoisse.
--Tu ne l’as pas reconnu, tu ne l’as pas reconnu?
Elle fit signe que non, les yeux perdus dans ces yeux effrayants.
--Vous lui faites peur, dit madame Auguet.
--Elle ne dira rien, répondit le commissaire. Je les connais, elles sont toutes comme ça. Mais je saurai, je saurai, je vais faire mon enquête!...
Les devoirs de la politesse imposaient qu’on lui offrît à déjeuner. Il but auparavant une absinthe et un cocktail. Assis à la droite de la maîtresse de maison, il fit honneur aux mets, la salle s’emplit du bruit de ses exploits: on lui devait la sécurité de la ville. Une décoration coloniale brillait sur sa poitrine vaste, et parfois il la contemplait, la mime fière. Il parla aussi des vices des noirs.
--Et ceux des blancs? dit monsieur Auguet, d’un air triste.
--Les blancs? fit monsieur Toubeau. Est-ce que vous croyez que c’est un blanc, celui qui... Ah! je vous dis, un blanc, un noir, ça m’est tout un. Je ne connais que le devoir, moi, le devoir! Le cochon! Je vais faire mon enquête. A cinq heures, vous aurez du neuf.
· · ·
Il partit enfin, plein d’une indignation que le repas avait rendue plus haute et plus verbeuse. Mais on eut peine à découvrir Sara. Entre une chaise longue et la muraille, lovée en rond, pareille à une boule noire, elle s’était trouvé une cachette, une pauvre et dérisoire cachette d’animal sans défense; sa terreur semblait s’être accrue.
Madame Auguet dit à son mari:
--Laisse-moi avec elle, veux-tu?
Elle murmura encore:
--Les hommes lui font peur, _maintenant_.
Quand il se fut éloigné, elle fit ce qu’elle savait qu’il fallait faire, parce qu’elle était femme, et bonne, et maternelle. Elle prit l’enfant sur ses genoux, et Sara, redevenue une petite sauvage, la saisit bientôt des deux mains, l’enlaçant par le cou, le menton sur l’épaule de madame Auguet, les jambes cramponnées aux hanches de celle en qui maintenant elle se sentait sûre d’avoir une protectrice: car c’est ainsi que les mères, sur les bords de la Fatalla, où elle était née, portent leurs petits. Puis elle se laissa vêtir d’une belle étoffe qui ressemblait à une forêt: de belles fleurs jaunes et rouges sur un fond vert comme la brousse à la saison des pluies. Et quand Sara enfin consentit à croquer des morceaux de sucre, madame Auguet vit bien qu’elle n’avait plus peur. Alors elle lui demanda doucement:
--L’homme, l’homme de cette nuit, tu le connais?
--Moi y en a connaisse, dit Sara, et toi aussi, y en a connaisse.
--Je le connais? fit madame Auguet presque épouvantée.
--Oui, dit encore Sara, d’un signe. Y en a lui commandant, et manger ici.
Pour les noirs, tous les blancs qui ont un grade ou une fonction officielle sont des commandants. Madame Auguet eut un soupçon atroce: son mari, alors, son mari? Hélas, tout peut arriver!
--Dis-moi qui c’est, dis-moi qui c’est?
Dans son inquiétude, elle avait élevé la voix, et Sara, reprise d’un tremblement resta muette. Madame Auguet l’interrogea d’une voix moins âpre:
--Je suis là, voyons! Comment veux-tu qu’on te fasse du mal, puisque je suis là? Dis-moi qui c’est?
Sara montra une place, à la table desservie, et prononça:
--Lui faire assis--mangé là, tout près toi comme ça même.
--Le commissaire de police! cria madame Auguet, anéantie.
--Oui, dit Sara.
Et comme il n’arriva rien sur le moment, que le commissaire de police n’apparut pas tout de suite pour la faire mourir et la manger, ce qui était le fond de sa crainte, elle suça le reste de son morceau de sucre.
· · ·
Monsieur Toubeau, commissaire de police de la ville de Boké, revint à cinq heures comme il l’avait promis. Son front était couvert de sueur, ainsi qu’il convient quand on a travaillé honnêtement, et Samba Taraoré le suivait, pieds nus, mais ayant boutonné son dolman bleu sur sa peau noire, parce qu’il était de service.
--Je n’ai rien trouvé, déclara monsieur Toubeau, mais je trouverai. Ah! la brute: abîmer un enfant, un pauvre petit enfant! Je trouverai, je trouverai: quand ça serait le gouverneur! Et je vous l’amènerai là, vous savez, amarré des pieds et des mains: la canaille!
--La petite dit que c’est vous, souffla Madame Auguet, presque à voix basse.
Le figure du commissaire de police changea, il pâlit, il bredouilla, ses moustaches même semblèrent s’effondrer.
--Elle a dit ça, elle a dit ça!
Mais c’était un homme. Ce moment de faiblesse ne dura qu’un instant. D’un air posé, il reconnut:
--Eh bien! oui, c’est moi. Et puis après? Une négresse: c’est pas une affaire!
· · ·
Il s’en alla, toujours ferme et digne, rempart vivant de l’ordre et de la morale. Samba Taraoré avait fait demi-tour avec lui, et répétait en écho déférent:
--Pitite mousso Sara fini-cassée: pas une affaire!
· · ·
Monsieur Auguet réfléchit un instant, puis il dit à sa femme:
--Si tu es sage, ne raconte cette histoire à personne.
Mais elle me l’a racontée...
AU DELA DU BIEN ET DU MAL
Tout près de la rive où notre jonque était amarrée, des hommes passèrent, joyeux malgré la pluie sempiternelle, parce que l’alcool de riz ou l’absinthe du marchand chinois leur avait réchauffé le cœur. Des lumières brillaient, un clairon sonna: nous n’étions pas à deux cents mètres d’un poste de légionnaires.
C’est une chose triste, quand on a descendu le fleuve Rouge des jours et des jours, sur un sampan où l’on ne peut ni se tenir tout à fait debout, ni dormir tout à fait couché, c’est une chose triste de voir des maisons, de sentir l’odeur des cuisines et de ne pas oser pourtant passer une nuit sous un de ces toits. Mais, si j’ai pu conserver les meilleures relations avec mes amis de la légion étrangère, c’est à la condition de ne pas exiger d’eux des vertus qu’ils ne se soucient point d’avoir. Barnavaux et moi, nous aurions certainement trouvé un grand feu pour nous sécher, un bon lit, et peut-être--pour peu qu’on eût insisté--encore autre chose! Et il aurait été bien sot alors de nous plaindre, le lendemain, s’il avait manqué quelque petit objet dans nos cantines. Voilà pourquoi nous avions pris le parti de rester à bord. Sous la paillotte réservée aux rameurs, nos boys avaient fait cuire je ne sais quel brouet que nous mangions mélancoliquement, et nos épaules frissonnaient sous le froid nocturne. Il y avait des semaines que nous naviguions sur la rivière Claire et le fleuve Rouge, sans que le crachin, cette horrible bruine de l’hiver annamite, cessât de tomber. L’eau sous nos pieds, l’eau dans le ciel, l’eau dans l’air. Dans le ciel, les nuages la laissaient couler, pareils à d’énormes éponges grises; dans l’air, elle restait suspendue comme une poussière; sur le fleuve, elle roulait boueuse, rousse, sournoise, malicieuse, continuant, comme elle fait depuis des milliers de siècles, son travail de Pénélope, fabriquant avec une rapidité de bonne ouvrière des plaines plates où les indigènes plantent des ricins. Seulement, elle triche, met le sable à la base, le limon par-dessus, et puis s’amuse méchamment à reprendre le sable. Alors, le limon s’éboule, les ricins vont se promener, les tiges filent à la dérive, maintenues droites par leurs radicelles alourdies de terre. Durant le jour, cette procession de cadavres vous étourdit, vous endort; on a des raies dans les yeux, on les ferme. La nuit, ce perpétuel croulement, ce mauvais bruit mou, vous coupent le sommeil, au contraire, vous agacent, et si on a la fièvre, à force d’avoir respiré l’humidité, on se met à rêver tout éveillé qu’on est couché une fois pour toutes dans sa fosse, et que le fossoyeur est là, qui s’obstine, avec sa pelle, à tout petits coups...
· · ·
Je fis ouvrir par un boy la caisse aux bouteilles de porto, parce qu’il fallait réagir. Ah! pouvoir se coucher dans une demi-ivresse qui chasse le cauchemar, s’inventer un autre monde que celui où l’on est! Mais nous étions glacés jusqu’aux moelles, la flamme du vin ne nous réchauffait pas.
Tout à coup, nous entendîmes quelqu’un, sur la berge, qui disait:
--Vous n’offririez pas un verre de vin à un gentilhomme russe?
C’était une voix assez ivre, et qui voulait se faire canaille. L’ivresse était réelle, la canaillerie de l’imitation. On a beau faire, on reste toujours l’homme de son enfance, on parle comme on vous a appris à parler, quand on était petit. La voix se moquait d’elle-même, tout en disant vrai; elle tombait sur nous ironique, élégante, dégradée.
--... Vous n’offririez pas un verre de vin à un gentilhomme russe? répéta l’homme.
Je lui indiquai une place sous la bâche du sampan, et Barnavaux mit un troisième verre sur la table pliante. L’homme franchit le bordage d’un mouvement oblique et souple, comme un renard entrant dans un poulailler, et salua avec une aisance spirituelle.
--Ossip Dimitrief, dit-il, se présentant lui-même. Pour le moment, fusilier de deuxième classe au 2e de la légion.
Puis il s’assit et médita sur le goût de son porto. Ses doigts un peu tremblants, l’élargissement de ses pupilles, la teinte cireuse de son visage, tout révélait en lui le buveur d’habitude, qui marche droit et ne déraisonne jamais--jusqu’au jour de la folie pure ou de la mort. Il dit avec un rire sec:
--Je vous remercie: ce n’est pas un vin qu’on puisse trouver couramment ici, celui-là!
Il est très difficile d’expliquer à quoi on distingue un homme qui appartient à ce qu’on est convenu d’appeler le monde. C’est plutôt à ce qu’il ne fait pas qu’à ce qu’il fait, à ce qu’il s’abstient de dire qu’à ses paroles, au contrôle qu’il exerce sur ses gestes, ses yeux, sa bouche et tout son corps. Deux minutes ne s’étaient pas écoulées que je traitais ce légionnaire comme un homme du monde. Le pauvre Barnavaux, si ingénument communicatif quand nous sommes seuls vis-à-vis l’un de l’autre, devint muet, prit l’air maussade et sorti de lui-même qu’il a en présence des supérieurs, et de tous ceux «avec qui on ne peut pas causer». Ah! c’est une chose terriblement puissante que la caste, les similitudes d’éducation et de culture! L’homme qui était si bizarrement venu s’imposer à nous m’inspirait une indéfinissable méfiance, presque de l’antipathie. Il était étrangement pareil à cette bruine affreuse qui nous enveloppait: insaisissable et créateur d’obscurité. On ne pouvait voir plus loin dans son esprit que ce qu’il disait, et dans toutes ses paroles il ne faisait qu’exprimer, avec son dédain pour tous les hommes de la terre, le mépris qu’il avait de sa propre personne. Et pourtant, alors qu’il m’avait fallu des années pour me trouver en confiance avec l’honnête et rude Barnavaux, du premier coup cet inconnu éveillait en moi la mémoire de livres que Barnavaux n’avait jamais lus, d’hommes auxquels il n’aurait jamais osé parler, de femmes ayant des diamants sur leurs épaules nues et des fleurs au corsage. Des noms d’actrices en vogue et de salons très fermés, des souvenirs précis sur des personnages qui exercent encore une action essentielle sur les destinées de leur pays, cet alcoolique évoquait tout cela! Une curiosité violente me prenait de percer le mystère que contenait sa vie, je m’inventais déjà des romans: il y a quelques années, un navire de guerre étranger n’est-il pas venu chercher solennellement le corps d’un légionnaire mort en Algérie, et rendre à son cercueil les honneurs qu’on n’accorde qu’aux princes de sang royal? Je devenais impatient, inattentif. Il ricana de nouveau:
--Hein! n’est-ce pas, vous voudriez bien savoir qui je suis? Je vous l’ai dit: Ossip Dimitrief.
Je fis un geste pour dire que je ne lui demandais rien.
--Vous pensez que ce n’est pas mon vrai nom? Naturellement! Mais qu’est-ce qu’il vous apprendrait, mon vrai nom? Ce qui vous intéresse, n’est-ce pas, c’est mon histoire? Eh bien, ça me plaît quelquefois, de la dire. Ça me plaît, cette nuit!
· · ·
Barnavaux avait porté le photophore à l’autre bout du sampan pour éloigner les moustiques. L’ombre, sur le fleuve, était devenue si surnaturellement noire qu’on avait peur de se cogner à elle, comme à une chose à la fois massive et visqueuse. L’eau continuait à ronger les rives, et les mottes de terre tombaient toujours, avec leur insupportable petit bruit.
--... Oui, dit l’homme, j’étais quelqu’un, il y a dix ans. On me donnait de l’Excellence. Ce n’est rien: on donne chez nous de l’Excellence à bien des gens. Mais, enfin, au ministère de la guerre, j’étais la première personne après le ministre. Eh bien! maintenant que je n’ai plus un seul galon sur la manche, pas même un galon de laine, j’ai moins de peine, moins de répugnance à obéir que quand j’avais toute l’armée d’un grand pays sous mes ordres, et un niais, un niais unique, au-dessus de moi! Que m’importerait aujourd’hui de devenir caporal ou sergent, qu’est-ce que ça changerait? Mais alors, entre moi et la possibilité de faire ce que je voulais de plusieurs millions d’hommes, de les diriger, de les instruire, de former leur âme militaire, de dresser leurs corps à ma fantaisie, il n’y avait qu’un obstacle, une personne, entendez-vous, et un niais, je vous le répète!
»Max Stierner, un philosophe que vous avez peut-être lu, a écrit que tout anarchiste est un autocrate. J’ajouterai que dans tout Russe il y a un autocrate, et, par conséquent, un anarchiste. Je souffrais dans ma cervelle et dans ma chair d’avoir à exécuter les plans stupides d’un imbécile, et non pas les miens. Quand j’entrais dans son bureau, qu’il me fallait unir les deux talons, et prendre «une attitude militaire», les os me faisaient mal. Il le savait, j’en suis convaincu, et il éprouvait un plaisir double à me verser sur le crâne, comme il faisait à tout le monde, les deux ou trois phrases creuses qu’il prenait, ce général, pour des idées générales! Je vous dis que je suis sûr qu’il savait mon impatience et ma haine, puisque j’avais un sous-chef, c’est-à-dire un cafard, un espion, près de moi! Ce sous-chef avait les plus viles des vertus: eh quoi! des vertus de sous-chef. Il était bon fonctionnaire, il était bon père, il était bon époux, il était économe, il administrait proprement sa fortune, tandis que moi je n’avais plus à administrer que des dettes; il poussait le sens de la hiérarchie jusqu’à l’obséquiosité, avec moi comme avec les autres. Mais, quand j’avais le dos tourné, il disait que je n’avais ni la maturité, ni la prudence, ni la régularité de mœurs nécessaires pour remplir mes fonctions. Il le disait très certainement, puisque à sa place je l’aurais dit! Et je ne me gênais pas pour déclarer que sa plate et lâche honnêteté en faisait un digne homme, un tout à fait digne homme, un homme digne d’être garçon de bureau.
»Je nourris ces pensées durant de longs mois. Mes affaires s’embarrassaient, j’entrevoyais le moment où l’autre, le sous-chef, prendrait une place que les plaintes de mes créanciers allaient me faire perdre. C’est alors que je reçus la visite de l’attaché militaire d’une petite puissance des Balkans. Il me dit avec accablement:
»--Je viens de voir votre ministre, et il a brisé toutes mes espérances. Il faudra diminuer nos armements, dégarnir notre frontière. Il m’a garanti qu’on s’est assuré, ici, le consentement des autres puissances à ses intentions. Il faut bien alors que nous cédions!... Tant d’efforts faits en vain, tant de millions perdus, notre avenir national compromis!
»Je vous ai dit que j’étais énervé. Jamais je n’avais été d’avis de m’opposer au développement de ce petit État, et je savais--j’avais les dépêches là, sous ma main--que le grand chef mentait, qu’il n’y avait pas d’entente entre les puissances. C’était son bluff ordinaire, les sottises qu’il débitait, peut-être en y croyant, la main sur la poitrine.
»--Il se fout de vous! répondis-je.
»Je suis très net de parole et de pensée: vous le voyez bien? Mais ma rage me donna, ce jour-là, une netteté extraordinaire. Je me mis à lui démontrer qu’on s’était moqué de lui, qu’on le roulait, que son gouvernement n’avait qu’à tenir. «Ceci entre nous, n’est-ce pas, mon bon?»
»L’attaché militaire alla faire ensuite une visite à mon sous-chef. Ce que pouvait lui dire cet imbécile courtois, je riais de me l’imaginer! Quand j’entendis la porte de son cabinet s’ouvrir, j’ouvris ma porte pour avoir le plaisir d’entendre: «Toutes mes sympathies... Vous savez que personnellement...»
»Moi, je savais que personnellement ce serf de la plume ne pensait rien, n’avait jamais pensé.
»Le lendemain, le secrétaire du chiffre vint m’apporter, comme il le faisait tous les jours, la traduction des dépêches chiffrées envoyées par les attachés militaires à leur gouvernement, et communiquées par les bureaux du télégraphe. Vous savez qu’il n’est pas d’alphabet conventionnel qui ne cède à l’inquisition d’un spécialiste. Ces traductions, avant d’être transmises au ministre, devaient recevoir mon visa. J’en parcourus une ou deux avec indifférence, puis je blêmis:
Dépêche de l’attaché militaire X... au gouvernement de...
»... Il ne faut pas attacher à la conversation que j’ai eue avec le ministre, et que je vous ai télégraphiée précédemment, l’importance que je lui avais d’abord attribuée. J’ai pu heureusement me procurer les preuves...»
»Je jetai sur le secrétaire du chiffre un regard de bête aux abois. Il jouait avec un couteau à papier, d’un air indifférent. Je continuai:
«... me procurer les preuves dans une conversation avec...»
»Le nom--mon nom!--était en blanc. Pourquoi? Comment n’était-il pas traduit, là, avec le reste? Un espoir, un espoir encore bien pâle, auquel j’avais peur de m’attacher, m’apparut. J’eus le courage de demander, d’une voix froide:
»--C’est curieux, cette dépêche. Mais le nom de l’indiscret, pourquoi ne l’avez-vous pas donné?
»--Ah! voilà, fit le secrétaire. Dans le texte, il n’y a qu’un groupe de deux chiffres, évidemment convenu d’avance, et qui ne signifie rien pour nous. C’est dommage, car si on pouvait savoir d’où vient la fuite...
»J’étais sauvé, sauvé, sauvé! Il me sembla que je devenais plus fort, plus jeune, plus vivant! Et ce fut sans doute cette énorme vague de vie revenue qui excita mon cerveau,--je ne crois pas au démon, bien entendu, un autre y croirait,--car je dis tout de suite, sans réfléchir:
»--Mais je le connais, moi, le nom! J’ai entendu les derniers mots de la conversation, sans comprendre d’abord.
»Et prenant une plume, j’inscrivis le nom de mon sous-chef.
--Cochon! cria Barnavaux. Tu as fait ça, toi? Cochon!
Ce légionnaire si fin, avec son air d’officier supérieur, auquel il n’avait pas osé tout à l’heure adresser la parole, Barnavaux le tutoyait maintenant comme il aurait fait d’un condamné aux compagnies de discipline, ou d’un bagnard. L’autre cria:
--Oui, je l’ai fait! Oui, je l’ai fait! Et je ne sais pas encore pourquoi je l’ai fait. Cela ne me parut d’abord qu’une énorme plaisanterie contre ce plat crétin, qui se glorifiait de sa probité, de sa discrétion professionnelle, de la régularité de ses mœurs, de toutes ses qualités négatives de valet. Ce ne fut qu’après, dans la seconde qui suivit, que je me rendis compte que ce que j’avais fait, je ne pouvais plus le défaire! Toute la vie est comme ça; il n’y a rien qui ne soit irréparable. J’avais commis la veille une trahison sans m’en soucier, pour le plaisir. Les théologiens parlent de l’esprit de malice, celui qui vous fait commettre le mal pour le mal, sans utilité, parce qu’on est né pour le mal, ou qu’on a été possédé une minute par l’esprit du mal: j’avais agi par esprit de malice. Le plus fort, c’est que le soldat qui livre son fusil ou ses cartouches à un espion, la loi prévoit le fait et le châtie. Que son acte est peu de chose, pourtant! Moi, j’avais livré le secret de toute la politique de mon pays, les conséquences de cette indiscrétion étaient incalculables, mais quoi? Ce n’était qu’une indiscrétion, une gaffe, et celui auquel j’en avais fait endosser la responsabilité ne risquait rien que la révocation. Que dis-je, la révocation: il aurait fallu dire pourquoi on le révoquait, et on n’oserait pas. On l’enverrait dans un poste lointain, avec une note secrète qui briserait sa carrière, voilà tout. Et que l’État fût privé des services de ce sot, voyons, est-ce que c’était une perte? Tandis que moi! D’abord, j’étais _moi_, et ensuite une force, vous entendez, une force!
Je levai la main d’un air de dégoût. Il m’interrompit:
--Épargnez-moi-les... les bêtises vertueuses que vous allez dire. Je les connais, je me les suis dites à moi-même. J’ai un cerveau qui fabrique les idées en tous genres, un très joli cerveau, tout à fait complet. Je vous remercie, je n’ai besoin de personne. Et si vous insistez, j’ajouterai que j’ai très probablement agi ce jour-là pour la même raison qui m’inspire aujourd’hui l’imbécile lâcheté de parler, parce que le temps était mou, sale, humide. Il y a des heures où l’on n’est plus que de la vase, comme la terre sur laquelle on marche. On n’est plus soi. Eh bien, puisque je n’avais pas été moi, pourquoi me serais-je dénoncé? Je laissai aller les choses, et quand je fus interrogé, bah! je chargeai mon sous-chef en rappelant ses dernières paroles. C’était à lui à se défendre, après tout. Il se défendit très mal, parce qu’il n’avait rien à dire, et donna sa démission. Alors, je respirai.
»Huit jours après, j’étais tout à fait rentré dans mon assiette, j’avais même de l’orgueil, je m’élargissais dans ma puissance. Un matin, comme je chantonnais dans mon bureau, où je venais d’arriver, on m’annonça l’attaché militaire. Je n’avais pas pensé à l’attaché militaire: il savait, celui-là! J’aurais à supporter son regard. Eh bien, et puis après? Il avait de trop bonnes raisons pour ne pas parler! Il entra avec un petit sourire. Je lui fis tête par un autre sourire, je plastronnai!
»--... Eh bien, fit-il après vingt minutes de paroles insignifiantes, ça s’est très bien passé, l’autre jour. Vous êtes un malin, vous, et vous nous avez rendu le plus grand service: j’ai encore besoin de savoir...
»Je compris! Ce fut aussi net que s’il m’avait ferré une chaîne aux pieds. C’était bien simple: pour consentir à se taire, il exigeait que la complicité continuât! Ce que j’avais fait une fois pour le plaisir, il voulait que je le fisse tant qu’il lui plairait. Je me mis bien droit, et le dis:
»--Non! Vous entendez? Non, non, encore non!
»--Allons, fit-il, nous en recauserons. Il est tout à fait inévitable que nous en recausions.
»Il me regarda comme un homme regarde un chien en lui montrant un collier de force, et je rentrai le cou.
»--Oui, fit-il, nous en recauserons. Vous réfléchirez, cher ami.
»Et il s’en alla, en sifflant un air.
»Obéir, obéir, obéir! Et à lui! Et pour ça! Ah! non, non, non! Je pris une feuille de papier, et j’écrivis au grand chef: «Excellence...»
»Quand ma lettre fut terminée, je la cachetai et la mis dans ma poche. Je ne l’envoyai qu’au moment même où je franchis la frontière. Trois jours après, j’avais pris un engagement à la légion, chez vous. On disparaît comme un noyé, dans la légion. J’ai disparu.
L’homme avait terminé. Aucun de nous deux ne prononça une parole. Il se leva et vit que nous restions assis, sans bouger un doigt. Il eut encore un petit rire, et dit:
--Allons, donnez-moi un dernier verre de porto.
Je pris une bouteille pleine dans la caisse et la lui tendis, sans répondre, comme à un mendiant importun. Il blêmit, et la jeta dans le fleuve obscur.
--Idiots! cria-t-il, idiots! Une taupe, dont les trous vous ont fait trébucher, vous l’écraseriez, n’est-ce pas? Eh bien, les trois quarts des hommes ne sont que des taupes, de nuisibles et méprisables taupes. Idiots!
· · ·
Il enjamba le rebord de la barque, et disparut dans la nuit.
LES PIGEONS
--Tu viendras?... Je t’en prie, tu viendras? Toute la nuit déjà, hier, je t’ai attendu.
Barnavaux mit une piécette dans la soucoupe que madame Edmée lui tendait en parlant, et fit signe, les mains contre les oreilles, que la musique de l’orchestre l’empêchait d’entendre. Mais il mentait. Décolletée très bas dans un corsage de soie gris perle, cuirassé de paillettes d’acier qui dissimulaient l’usure de l’étoffe, madame Edmée le regardait d’un air d’adoration triste, d’insistance canine, de désir et de jalousie. Elle ne cachait pas plus son amour douloureux que sa peau meurtrie. Un réseau très fin de petites rides, à l’endroit où le cou rejoignait l’épaule, montrait qu’elle avait commencé de vieillir. Mais sous le fard et la poudre, avec ses yeux bruns, mouillés et tendres, elle était encore bien belle. Les camarades de Barnavaux, venus avec lui dans ce café-concert de Saïgon, la considéraient ardemment.
Mais lui? Eh bien, quoi, ce n’était plus du nouveau. Pour les hommes tels que Barnavaux, issus de souche paysanne, obéissant à d’antiques traditions sans même le savoir, il n’y a guère de fidélité gardée qu’aux femmes qui vivent au logis, font la soupe, veillent aux hardes. Alors elles tiennent leur mâle, et le mâle se laisse tenir, parce que ça se doit et qu’il y trouve son intérêt. Les autres femmes? Si elles ont des béguins, tant pis ou tant mieux, ça dépend. Elles peuvent donner de l’argent? C’est vrai, mais pour le prendre, il faut en avoir besoin. Et Barnavaux en avait. Il rentrait de la campagne de Chine avec sa masse, sa part de prise, les profits du pillage, enfin. Le pillage, la chose la plus légitime du monde: qui peut le plus peut le moins, le droit de tuer suppose celui de voler.
Et justement, au moment où il avait des louis plein sa ceinture, et même, chose extraordinaire, des billets, au moment où il pouvait s’offrir toutes les femmes, les blanches et les jaunes, madame Edmée, la chanteuse-charmeuse du concert Européen refusait son argent, mais entendait l’avoir à elle toute seule, toutes les nuits et tous les jours? Barnavaux se sentait malheureux comme un enfant qu’on force à jouer trop longtemps au même jeu. Pourtant les camarades avaient l’air de l’envier. Il eut de l’orgueil. Et sans répondre directement, il demanda:
--Quand passes-tu?
--J’ai déjà passé, répondit-elle. Mais il y a le numéro des enfants, et c’est moi qui finis, avec mes pigeons... Viens me rejoindre chez moi après, Barna, je t’en prie. Barna, mon loup, ma joie!
Barnavaux, encore hésitant, pencha tout le corps vers la droite, afin de placer son front brûlant sous le ventilateur, dont les quatre ailettes tournaient si vite qu’on n’apercevait plus rien qu’un tourbillon blanchâtre dans l’air alourdi par la fumée de tabac. Il embrassa d’un coup d’œil l’étrange spectacle qu’offrait ce café-concert exotique: le Japonais qui occupait la scène, les pieds en l’air sur une échelle qu’il équilibrait d’une main, jonglant de l’autre avec trois boules; la grosse chanteuse valaque, en robe de satin noir, assise contre la toile de fond, attendant son tour, les mains sur les genoux; ce public presque uniquement masculin, sauf quelques femmes de fonctionnaires et de colons; et dans une loge, leur faisant face singulièrement, trois gros Chinois riches, qui leur jetaient des regards où la concupiscence se mêlait au mépris. Les toilettes de ces femmes, les robes bleu de ciel des Chinois, étaient les seules taches nuancées, tous les Européens étant vêtus de blanc, d’un blanc sec qui semblait rebondir sous la lueur des lampes électriques.
--Eh bien! c’est bon, finit par dire Barnavaux. Après la représentation alors, chez toi.
Madame Edmée le remercia, d’une caresse heureuse qui effleura sa nuque aux cheveux tondus ras. Elle ne rentrait en scène que pour la fin, et s’assit sur une chaise, se faisant bien petite aux côtés du soldat qu’elle aimait. Barnavaux ayant posé sa cigarette près de lui, elle s’en empara passionnément, pour la finir.
--Tiens, dit Barnavaux, c’est le tour de tes deux gosses, maintenant.
Le rideau, qui s’était baissé pendant que le Japonais valsait sur une seule main, venait de se relever. Deux enfants se faisaient vis-à-vis devant la rampe; un petit garçon de douze ans, vêtu en incroyable, la petite fille plus jeune encore, dans le costume de madame Angot: le prince Paul et la princesse Armide, disait le programme. Et c’était une chose délicieuse, amère et pitoyable à la fois. Ils n’étaient pas fardés, eux! Ils étaient si frais, si tendres, si jolis, ils avaient des yeux si rieurs et candides, au fond, bien que déjà creusés par les longues veilles, les misères du métier, et tout ce qu’ils avaient vu, et tout ce qu’ils savaient! Et ils chantaient des obscénités d’une petite voix nette, cette voix déchirante d’argent fêlé qu’ont les enfants qu’on fait chanter trop tôt.
C’est ton chou, Lise, ton chou, Ton chou qu’il m’faut pour mes deux sous...
Voilà ce que disait le prince Paul, et on lui avait appris des gestes pour souligner la sottise et l’ignominie des paroles. Et il vaut mieux ne pas dire ce que la princesse Armide répondait. Il y a des lois, en France, pour empêcher que les enfants se fatiguent et se salissent dans les théâtres. Aux colonies, on les applique ou on ne les applique pas. On a autre chose à faire que de s’occuper de baladins presque toujours étrangers, qu’on ne reverra jamais, qui amusent--et il y a si peu, si peu d’occasions de s’amuser, tant de maux plus graves, tant de vices qu’on ne corrige pas... Le prince Paul et la princesse Armide étaient de trop petits personnages pour qu’on s’inquiétât d’eux.
--Ça me dégoûte! cria Barnavaux. On devrait les coucher, ces gosses. A quelle heure, qu’on les couche?
Madame Edmée ne comprit pas. Elle aimait bien ces deux petits, mais il fallait vivre. Ils faisaient le métier qu’elle avait toujours fait. Elle ne savait pas mieux.
--J’ m’en vais, répéta Barnavaux. Si c’est pour voir des gosses qui disent des choses qu’ils ne devraient pas savoir, j’aime mieux aller à Cholon. Au moins, à Cholon, c’est des gosses chinois: alors, c’est naturel, c’est permis. Mais des enfants de blanc, nom de Dieu!
--Barna, dit madame Edmée, ne t’en va pas!
Quand elle l’avait près d’elle, elle était sûre au moins qu’il n’était pas à d’autres. Elle n’était pas seule, avec son horrible crainte de vieillir et de n’être plus aimée. Ah! il s’en fallait de si peu de temps pour que personne ne pensât plus à l’aimer, n’osât plus!
--Barna, où vas-tu?
--A Cholon, j’ai dit, cria Barnavaux rudement, chez les Chinois.
Il prit son casque et partit, chavirant des verres.
Madame Edmée se leva sans adresser un mot aux amis du soldat. Il était parti: le reste de l’univers ne l’intéressait plus. Par une petite porte, dissimulée derrière le bar aux cocktails, elle regagna les coulisses, et malgré la chaleur torride son corps tremblait comme dans un grand froid. Armide et Paul avaient déjà enlevé leurs costumes. Paul remettait un mauvais «marin» de toile bleue. Armide, les bras en l’air, comme une petite femme, attendait que l’habilleuse annamite lui passât un sarrau vert-liberty. Harassée de fatigue, elle demanda:
--Quand c’est, qu’on s’en va?
--Après mon numéro, tu sais bien, répondit madame Edmée sèchement.
--Ah! fit-elle, il faut encore attendre le 9!
Madame Edmée, sans répliquer, tira la lustrine noire qui couvrait la cage où ses pigeons somnolaient. Réveillés par l’éclat éblouissant des lampes, ils agitèrent leurs ailes, piquant du bec le grain imprégné d’une très légère décoction d’opium qu’on venait de déposer pour eux dans une augette. Ils se laissèrent prendre ensuite un à un, et mettre sur un perchoir de bambou. Ils étaient plus de vingt, leurs couleurs chantaient toutes ensemble, le rideau se leva, et madame Edmée les porta sur la scène.
Un grand pigeon blanc d’argent, celui qui vacillait au sommet du perchoir, prit son vol, plana, vint se poser sur sa tête. Il y demeura ferme, ses pieds de corail enfoncés dans les cheveux, le col gonflé, le bec ouvert, les ailes battantes. Deux autres, d’un bleu profond, s’arrêtèrent sur les épaules nues; tout le reste de la troupe prit son essor, monta d’un coup jusqu’aux frises, redescendit la tête basse, les ailes raidies, les plumes de la queue en éventail: et dans un cercle toujours le même autour de la charmeuse, ils tournoyaient infatigablement.
Les uns semblaient dorés. D’autres étaient comme des coquilles de nacre changées en oiseaux; on n’aurait pu dire les nuances de leurs ailes, de leur cou, de leur ventre. Ils s’entre-croisaient, se mêlaient, peuplaient l’air d’un spasme aérien, et séparés un instant se rejoignaient encore. D’autres semblaient des taches de pourpre et de sang douées de vie, de vol et d’amour. Leurs tourbillons se rapprochaient. Ils effleuraient la robe, les seins, la face pâmée qui demeurait au milieu d’eux comme un soleil fixe au centre d’astres clairs; et quand madame Edmée renversait la tête, le pigeon blanc étendait ses ailes toutes grandes, et tirait, comme s’il eût été assez fort pour l’enlever jusque dans la nue.
Elle vibrait toute, et véritablement. Ce jeu qu’elle avait appris, elle le vivait jusqu’aux sanglots, elle en faisait le poème passionné de son corps de désir; elle s’abîmait dans un vertige où ses sens attendaient, attendaient, et réalisaient presque l’objet de leur attente. Un pigeon vert diapré croula sur sa poitrine, y resta frissonnant, accroché des deux pattes, le col tendu, le bec à ses lèvres. Un autre, noir, rose et feu, tomba comme une pierre, demeura crispé sur sa nuque. Il battait lentement des ailes, sa gorge frémissante roucoulait avec douceur; elle tendit les deux bras, et toute la troupe, abandonnant l’air qui sonnait, couvrit la femme droite et pale d’un manteau d’ailes et de volupté.
· · ·
Armide et Paul s’étaient endormis dans un fauteuil de rotin, où ils étaient couchés côte à côte, les yeux fermés et les bras mous. On n’entendait pas leur souffle, mais seulement le bruit de leurs lèvres qui parfois s’entre-choquaient. Quand madame Edmée, un manteau sur sa toilette de théâtre, les réveilla tous deux, ils ne tenaient plus sur leurs jambes. Elle les conduisit par la main jusqu’à l’hôtel, les déshabilla, et ils reprirent leur somme sur le lit unique qu’ils occupaient dans sa chambre. A son tour, elle se coucha, mais elle ne pensait qu’à Barnavaux.
»Où est-il? pensait-elle. Qu’est-ce qu’il fait? Est-ce qu’il viendra?
De grandes ondes soulevaient sa gorge, elle se sentait humiliée, triste à mourir. Pourquoi vivait-elle encore? A quoi ça servait-il, de vivre? Et, dans sa torpeur douloureuse, il lui semblait voir les pigeons tourner encore autour d’elle, mais pour l’attirer en bas, dans un abîme noir où elle étouffait. Enfin la porte de l’hôtel claqua, il y eut des pas d’homme. Elle connaissait le pas de Barnavaux. Elle ne connaissait plus au monde que le bruit de ce pas: c’était lui!
--Barna, cria-t-elle, ah! que tu es bon!
Elle avait envie de se mettre à genoux. Barnavaux avait couru les bouges de Cholon. Il avait bu du champagne comme un chef, du whisky comme un Anglais, et il exhalait aussi cette odeur fine de chocolat bouillant qui est celle de l’opium. Il n’avait pas fumé l’opium pourtant; cette ivresse-là ne lui disait rien. C’est trop lent, c’est trop délicat, il faut rester couché sur une natte. Mais c’est si amusant d’aller dans les fumeries bousculer les Chinois qui rêvent auprès de la petite lampe et du bambou divin! Ses yeux brillaient. Il était gai, assez gris, mais toujours solide. Et l’amour de cette femme l’exalta enfin comme un dernier triomphe.
--... Tout de même, fit-il, tout de même!
Il s’assit, fier comme un maître. Madame Edmée s’allongea, la tête sur sa poitrine, et leurs deux cœurs bondissaient. Tout à coup, il entendit une petite voix claire qui demandait:
--C’est qui?
Alors il vit Armide. Le bruit de ses pas l’avait réveillée, et elle regardait, à la lueur de la lampe. Il se dressa, tout interdit.
--Dors! fit madame Edmée d’une voix fâchée à la petite Armide, en allant vers le lit.
--Ah non! cria Barnavaux, non. Pas ça, nom de Dieu! Pas ça!
--Barna! dit encore madame Edmée, d’une voix suppliante.
Mais il avait déjà bouclé son ceinturon. Et claquant la porte, il s’éloigna pour jamais, sombre et semblable à la nuit.
· · ·
Le vent soufflait du nord-ouest: un vent froid, mais régulier, qui ne fatiguait pas la _Devonia_. Le grand navire piquait son chemin tout droit, sans rouler, sur l’eau clapotante.
Le Passager, bien emmitoufflé dans ses couvertures avait installé sa chaise en rotin à l’arrière, dans le couloir qui sépare le bordage des vitres du salon des premières, sous le vent, et au sud par conséquent. La chaîne du gouvernail passait dans une espèce de rigole, près de lui, et quand le timonier changeait de direction, cette chaîne bien huilée, glissant sur des galets de fonte, ne faisait entendre qu’un ronflement contenu. L’arbre de l’hélice, vissant dans l’onde inerte ses quatre ailes frémissantes, ébranlait toute cette grande nef d’une rumeur perpétuelle, mais plus sourde encore. A l’avant, dans une des cages de l’oisellerie, des pigeons roucoulaient. Et tous ces bruits étant monotones, le Passager allait s’endormir.
Une voix lui dit:
--Monsieur, ne dors pas. Je veux te demander quelque chose.
Alors, ouvrant les yeux, il vit une petite fille blonde qui portait un sarrau vert-liberty. Le sarrau était élégant, la petite fille était jolie, mais elle avait des bottines jaunes très fatiguées, et son air n’était pas celui d’une petite fille riche, car il était insolent: et les enfants des riches sont confiants, heureux, sûrs d’eux-mêmes, parce qu’on ne leur a jamais fait de mal; ils ont la mine de petits rois, certains d’être obéis; mais ils n’ont pas l’air insolent. L’insolence est le défaut des collégiens auxquels on impose une règle qui les révolte, des enfants pauvres, qui ont le cœur orgueilleux et sensible, des méchants, des faibles, et plus généralement des malheureux. C’est une forme de la susceptibilité.
Et la petite fille avait des yeux bien tristes à voir, encore purs, mais déjà savants et désabusés.
Le Passager demanda:
--Comment t’appelles-tu?
Elle répondit:
--Armide. Tu me connais bien, monsieur, c’est moi qui ai inventé les courses d’écrevisses, à bord. Et c’est toi qui as gagné la poule, la grande poule, tu sais!
Le Passager savait très bien. Avant le départ de Southampton, le coq avait acheté des écrevisses vivantes, que la petite fille avait vues grouiller dans une manne. Alors elle avait organisé tout un système de courses, drôlement, des courses qui étaient devenues à la mode. Un tas de viande formait le but; des planches, qui rayonnaient tout autour, constituaient des secteurs. A l’extrémité de chacun des secteurs, on mettait une écrevisse affamée. Il était rigoureusement interdit à chacun des parieurs de pousser la sienne ou de la faire changer de chemin, si par malheur elle ne se dirigeait pas à reculons vers le but. Mais on avait le droit de la nourrir à part, de la soigner, de l’entraîner, de lui donner des excitants, de corrompre le coq pour qu’il fournît des renseignements sur la bête à choisir, et de la lui payer plus cher qu’au marché. On n’imagine pas le haut prix que peut atteindre, sur un navire, une écrevisse de course.
Le Passager avait gagné la poule, la grande poule, la _Queen Victoria’s Pool_, pour laquelle avaient combattu les meilleurs animaux de Ramon Ramirez: don Ramon Ramirez, le gros éleveur de la Plata, moins fier de ses deux cent mille bœufs et de ses innombrables moutons que du magnifique haras d’écrevisses qu’il entretenait à bord de la _Devonia_: la première bassine en fer blanc, à babord, entre le poste d’équipage et la boucherie. Il y avait aussi le haras du colonel yankee Mac-Kinnon: douze bêtes en pleine forme, nourries spécialement de rognons de veau. Mais l’Amérique du Nord n’avait pas pu tenir le coup contre la Plata, et la Plata elle-même avait été battue par la France, représentée par le Passager: ce qui est glorieux, bien que le commandant ait refusé de signaler le fait dans son livre de bord. Le Passager sentit qu’il avait une dette de reconnaissance à payer. Il demanda:
--Mademoiselle Armide, qu’est-ce que tu veux?
Elle répondit:
--Prends-moi dans tes bras, et lève-moi jusqu’à une des fenêtres du salon, pour que je regarde.
Il rejeta ses couvertures, se mit debout, et la prit dans ses bras comme elle avait voulu. Alors de ses yeux avides, elle contempla l’intérieur du salon.
--Que c’est beau! dit-elle.
· · ·
Comme dans tous les paquebots, le salon occupait l’arrière entier du navire. Les trois rangées de tables, deux le long des murailles, une au milieu, étaient déjà servies pour le dîner. Elles éclataient d’argenterie, de verres en cristal, teintés d’émeraude pour les Johannisherg et le Rudesheimer, taillés à facette et clairs comme des diamants pour les autres vins. Il y avait sur la table d’honneur un surtout en biscuit de Sèvres qui représentait une galère traînée par des cygnes, et les parois de la salle, entre chaque fenêtre, supportaient des tableaux. Parmi des palmes et des fougères, volaient des oiseaux brillants comme des pierres précieuses; des navires entraient à pleines voiles dans des ports enchantés; sous des cieux couleur d’or, à la cime d’un grand palais fait de plusieurs étages de colonnes, et dont les pieds plongeaient dans la mer, une dame belle comme une fée avait l’air d’attendre, et de chanter. En face du piano, à l’autre extrémité du salon, montait tout droit le grand escalier, avec sa rampe de marbre où des statues de femmes dressaient des lampadaires; et sur un large panneau, dans le vestibule, un grand artiste avait peint Amphitrite et son cortège. Le corps de la déesse, à demi voilé par les flots, apparaissait comme une grande fleur rose entrevue dans un brouillard un peu vert. Des tritons, des dauphins, des nymphes l’entouraient; et l’un de ces tritons, espèce de monstre à figure d’homme, couvert d’algues, huileux et lustré comme un morse, gigantesque et servile, offrait à sa maîtresse un morceau de corail, arraché sans doute à l’abîme, et dont l’éclat rouge et mouillé tremblait de lumière.
Armide répéta:
--Que c’est beau, que c’est beau, là-dedans!
Le salon des grands paquebots est une espèce de saint-des-saints où les petits enfants ne sont pas admis, pour diverses raisons, dont la principale est qu’ils ont le mal de mer imprévu. Ils sont locataires d’un domaine particulier, qui est la coupée. C’est là que se retrouve leur table, présidée par une _Stewardness_ de confiance, et servie par leurs bonnes particulières, qui sont des deux sexes, car les Chinois et les Hindous sont d’excellentes bonnes d’enfants, et c’est évidemment pourquoi la coutume providentielle de leurs pays veut qu’ils aient une robe sur les jambes, et non pas un pantalon comme les vrais messieurs blancs. C’est là aussi qu’ils peuvent jouer à cache-cache au milieu des malles, et parfois descendre dans la cale avec le maître calier. Voyage plein de délices, ce lieu étant obscur et terrible.
L’administration sur les paquebots de dimensions restreintes leur livre aussi le _spardeck_, comme aux grandes personnes de première et de seconde. Mais il y a cependant une hiérarchie entre les membres de cette jeune population, selon le billet payé par leurs parents. D’abord ils ont conscience d’appartenir par cela même à des milieux sociaux différents. Mais surtout ceux dont les parents sont en première peuvent entrer quelquefois, durant l’après-midi, dans ce salon magnifique, sous la direction et la responsabilité des auteurs de leurs jours. Devant leur verre de sirop ou de limonade, ils se sentent émus, mais fiers, et ils retournent se vanter auprès des autres, les pauvres petits diables qui n’ont pas vu ces grandeurs.
Le Passager, tandis qu’il tenait mademoiselle Armide à bout de bras, réfléchit à ces choses, et tira ses conclusions. Mais il n’en dit rien. Il se contenta de demander:
--Qui est ta maman?
Mademoiselle Armide, qui avait vu tout ce qu’elle voulait voir, se laissa glisser à terre. Elle savait que les grandes personnes font toujours payer leurs gentillesses en posant des questions. La première, c’est «Comment t’appelles-tu?» La seconde, surtout quand c’est un monsieur qui interroge, c’est «Comment s’appelle ta maman?» Les braves gens qui n’ont pas de malice ni d’imagination ajoutent généralement ensuite: «Quel âge as-tu?» Et aussi «Sais-tu lire?» Mais il y en a de plus indiscrets. Armide avait dix ans, elle savait lire. Elle était prête à répondre là-dessus. Mais à cause de son expérience de la vie, elle se méfiait d’une conversation plus longue, et même la première question ne lui était pas agréable. Cependant elle répondit:
--Maman? C’est madame Edmée, la dame en bleu qui est sur le pont.
Et puis elle pensa qu’il faudrait bien le dire, puisque les bonnes savaient, et qu’on en parlait sur le bateau. Elle ajouta:
--Mais moi, je m’appelle la princesse Armide, et mon frère le prince Paul. C’est ça qu’on met sur les affiches. Nous allons à New-York, pour jouer.
--Dans un music-hall? fit le Passager en souriant.
--Oui. Tu as bien vu les pigeons de madame Edmée? Paul et moi, nous chantons. Nous sommes des artistes, une troupe, comprends-tu?
Armide était soulagée d’avoir expliqué d’un seul coup une situation si difficile. Du reste le Passager avait l’air bon, et quand il se pencha pour l’embrasser, elle avança la tête avec condescendance. A ce moment, ils entendirent des arpèges. Quelqu’un, dans le salon, s’était mis au piano, et les accords montaient jusqu’à eux, clairs sur les notes hautes et presque étouffés sur les basses. Les yeux de la petite fille devinrent plus brillants.
--Tu ne pourrais pas, dit-elle, tu ne pourrais pas me mener dans le salon? Je serai sage.
Le Passager la prit par la main en souriant, et ils descendirent le bel escalier. Armide, avançant doucement parmi les tables, parvint jusqu’au piano.
--Je connais ce qu’il joue, le monsieur, dit-elle. C’est un air de madame Edmée, une danse espagnole. La danse est gaie, mais les paroles ne le sont pas.
L’accompagnement, qui sonnait toujours les mêmes notes, imitait le bruit de tambourins qui se hâtent pour suivre le chant des guitares; et la mélodie, enlacée dans ces bonds sonores, allait lente et prisonnière comme une femme en deuil au milieu d’une ronde de fous.
--Chante, si tu sais, petite Armide, dit le Passager.
--Je ne sais pas chanter haut, murmura-t-elle, mais je vais te dire...
En la torre mas alta De Castel Martin E’ un pajaro, y canta Coplas en latin. Y en ellas dice Che los enamorados Siempre estan triste.
--Et ça veut dire?
--Écoute!
En la tour très haute De Castel Martin Est un rossignol qui chante Des vers en latin, Et dans ces couplets il dit Que les amoureux Toujours sont tristes!
--Mademoiselle Armide, fit le Passager, les petites filles de dix ans ne doivent pas parler d’amour. Particulièrement pour dire que c’est une chose triste. C’est pécher deux fois. Nous allons prendre un verre de limonade, et faire une partie de dames.
--Je veux bien boire de la limonade, répondit Armide, surtout si tu appelles mon frère. Mais pourquoi ne vas-tu pas aussi causer avec madame Edmée? Personne ne lui parle, sur le bateau.
· · ·
Voilà comment le Passager fut présenté à madame Edmée, et cela fit un petit scandale parmi les passagères, parce que madame Edmée n’était même pas une actrice, même pas une chanteuse de café-concert, ni une écuyère de cirque... Elle avait peut-être été un peu de tout cela, dans le temps; mais des gens se souvenaient bien de l’avoir vue, dans des bouges à matelots et à soldats, jonglant avec ses pigeons. Alors on fut choqué: et c’était si naturel de se choquer! Madame Edmée était ce que la cruelle humanité méprise le plus au monde: une femme très amoureuse et pauvre, à son dernier amour. Depuis qu’un soldat insouciant et rude l’avait abandonnée, elle était retournée d’Asie en Europe, au hasard d’une carrière misérable, elle allait maintenant d’Europe en Amérique, toujours plus désemparée. Il lui semblait vivre dans un de ces cauchemars où l’on se sent tomber, tomber indéfiniment, et où l’on se dit: «Je ne pourrai respirer que lorsque j’arriverai en bas. Mais en bas je serai brisé.» Avoir à la fois le corps voluptueux et l’âme sentimentale, c’est contre nature. L’âme est atteinte de toutes les souillures et de toutes les déceptions du corps; on meurt après n’avoir jamais été qu’à l’agonie. Madame Edmée sentait se rompre une à une toutes les fibres vitales de sa chair et de son cœur, et elle était comme tous les malades, elle ne parlait au Passager que de sa maladie. Ah! on avait bien tort de pincer les lèvres et de se scandaliser, il n’y avait pas de quoi!
Et puis, et puis... Un navire est un lieu honnête par force, à la manière des petites villes. Alors que chacun, sur un espace de quelques centaines de pieds carrés, doit vivre sous les yeux de tous; que les cabines ont presque toujours deux hôtes du même sexe, qui ne se connaissaient pas souvent avant d’embarquer, se surveillent et se jalousent, croyez-vous qu’il soit si facile d’outrager la morale? Et cependant on est désœuvré, les hommes sont plus nombreux que les femmes, les journées sont longues, les après-midi, autour des chaises longues, propices aux flirts. Mais les soirées étoilées, ou luneuses, ou éclairées par les rayons bleus des lampes électriques, ne font le plus souvent qu’exaspérer les galanteries sans les assouvir. Ces grands paquebots se ruent dans l’amertume des vagues au milieu d’une atmosphère tourbillonnante de désirs, mais quand le Seigneur, dont les desseins sont impénétrables, les fait sombrer à jamais, il n’a pas à pardonner à beaucoup de pécheurs. Sa face paternelle n’a pas à se voiler, quand il regarde les flots, aussi fréquemment que lorsqu’il laisse errer ses regards sur les grandes cités, les buissons et les champs. Et j’espère qu’il a pu les recueillir tous dans son sein, les passagers de la _Devonia_, tous, les millionnaires, les aventuriers, les enfants innocents, et cette histrione aussi, qui avait péché jadis, ah! oui, beaucoup péché--mais elle avait été si malheureuse!
· · ·
Le soir venait. Le globe rouge du soleil entra dans la mer de l’Ouest. Et devant lui l’eau était mauve, puis elle devint comme un champ de scabieuses, puis comme un immense parterre de sombres pensées. Un vent frais se mit à souffler du côté du ciel d’où montaient lentement la lune et les étoiles.
--A quoi ça sert-il, qu’il y ait tant d’eau, dis, monsieur? demanda le prince Paul au Passager.
--Je ne sais pas, répondit-il. Le soleil la fait monter en nuages, les nuages retombent en eau dans la mer, et ça recommence.
--Oui, fit madame Edmée, ça recommence. Et à quoi ça sert-il, que ça recommence, à quoi?
--Je ne sais pas, répéta le Passager. Auparavant, du temps des religions, on croyait savoir. Mais maintenant on ne sait plus rien.
Il mit la main sur les cheveux blonds d’Armide.
--Il y a les enfants, dit-il, qui se remettent à aimer la vie, comme les petites vapeurs qui sortent de l’eau aiment le ciel--et ça recommence.
--Mais qu’est-ce que ça nous fait, à nous? répéta madame Edmée sauvagement.
--Rien, répondit-il, sinon que nous avons peur de retomber dans la mer de l’infini--de mourir. J’ai peur, moi, de mourir, avoua-t-il en frissonnant. J’aime à penser, à mettre en ordre des pensées, comme les enfants aiment à voir le monde naître sous leurs yeux en images... et c’est affreux, affreux, de savoir qu’on ne pensera plus!
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Le brouillard, ce cinquième élément... C’est comme ça que l’appellent les Anglais. Mais la _Devonia_, presque sans ralentir sa course, piquait sa route dans le brouillard, malgré le danger, parce que c’est l’habitude, et aussi que le temps, c’est de l’argent. Seulement, sa sirène criait, en longs meuglements horribles. Imaginez un taureau formidable, impossible, un taureau long de plus de cent mètres, haut comme une maison, hurlant avec sa gorge de fer et ses poumons de fer, sans arrêter: «J’ai peur de vous, ayez peur de moi!... J’ai peur de vous, avez peur de moi!...» Voilà ce qu’elle disait, la sirène, tandis que le grand navire, vibrant, tremblant, irrésistible, se ruait dans les vagues. Le froid des banquises septentrionales, passant sur les fonds de Terre-Neuve, gelait l’humidité sur les mâts et les planches, et les bœufs destinés à la boucherie, groupés sur le pont, entre les cuisines et le poste d’équipage, dressaient leur tête obtuse, se demandant où pouvait se cacher ce monstre de leur race, qui mugissait si fort et qu’ils ne voyaient jamais.
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La princesse Armide et le prince Paul se glissèrent timidement entre ces bêtes paisibles, traînant un gros tapis de laine destiné à garder du froid les pigeons de madame Edmée. Ils aperçurent bientôt la cage, adossée au mur des cuisines. Les pigeons somnolaient en grelottant, le col sous leur aile ployée. Le grand mâle couleur d’argent, celui qui se posait, dans les représentations, sur la tête de madame Edmée, ouvrit l’œil une seconde, puis se remit à dormir, grelottant toujours.
A ce moment, la _Devonia_ sortit brusquement du brouillard. Ce fut comme si elle avait été ravie, à des milles et des milles, dans un pays nouveau, un paradis où y aurait eu enfin de l’air et un ciel. Les bonnes petites étoiles se mirent à palpiter. De la passerelle d’arrière une voix cria un commandement, et la sirène s’arrêta net, avec une espèce de hoquet, comme si quelqu’un l’avait prise à la gorge. La _Devonia_ bondit dans l’écume, précipitant encore sa course. Les deux petits histrions se regardèrent.
--On va pouvoir dormir! dit Paul.
--Qui, répondit Armide, la grosse bête ne crie plus, et il n’y a pas de représentations sur les bateaux. On n’a pas besoin d’attendre le 9, le numéro de madame Edmée, pour aller se coucher. On peut dormir jusqu’à New-York.
--Chic! dit Paul.
Ils se sentaient heureux. Habitués à la mer par leurs vagabondages, ils considéraient ces traversées comme des espèces de vacances dans leur rude métier. Quelques minutes plus tard, dans leur cabine des secondes, ils dormaient à poings fermés. Madame Edmée les regardait âprement, avec des yeux tristes, mais sans larmes. Elle songeait au soldat qui l’avait quittée, son dernier amour, à la vieillesse qui venait, à la peine et à l’inutilité de vivre.
Or, ce fut cette nuit même, où son cœur désespérait, que sonna la fin de sa misère.
· · ·
Car ce fut cette nuit-là que la _Devonia_ fut heurtée par la lourde épave qui roulait vers le nord sous l’opacité de l’eau plate et sournoise, l’épave naufragée qui s’amusait à faire de nouveaux naufrages, exactement comme les vieux pécheurs que leurs crimes ont envoyés au diable, et qui reviennent sur terre pour ruiner les âmes et les tirer jusqu’aux abîmes d’où eux-mêmes ne sortiront plus. Juste au moment où le ciel était devenu très clair, très beau, tout plein d’étoiles, où la sirène venait de se taire, où la _Devonia_ n’avait plus peur, la chose hypocrite et perfide lui creva le ventre, s’accrocha dans ses entrailles, et la fit basculer. La _Devonia_ eut une agonie d’une demi-heure à peine, avec des spasmes et des sanglots. Mais ses sanglots étaient les explosions qui faisaient sauter ses cloisons étanches, et ses spasmes lui arrachaient la membrure. Paul et Armide n’eurent pas trop peur, pourtant, quand deux matelots en tricot bleu vinrent les prendre dans leurs bras pour les mettre dans un canot que ses palans largués firent aussitôt descendre à la mer.
C’est à ce moment-là qu’ils virent le Passager monter sur le pont. Il était presque nu, et tout glacé. Quelqu’un lui cria:
--Prenez garde!
Mais quand il leva les yeux, il était trop tard. Le tronçon de mât qu’on laisse encore sur les paquebots pour hisser les pavillons et les signaux, venait de se briser en trois morceaux, dont deux tenaient légèrement ensemble et se rapprochèrent en tombant, comme les branches d’un compas gigantesque. Ces formidables mandibules le saisirent par le milieu du corps. Elles le broyèrent tout doucement, tout doucement... Lui qui avait si peur de mourir, de ne plus penser! Que pensa-t-il, durant ces affreuses, ces longues secondes? Qu’est-ce qu’on pense, qu’est-ce qu’on voit, quand on meurt?
On avait détourné les yeux d’Armide et de Paul. L’horreur de ces choses était trop grande pour leur âge, ils ne la perçurent pas. C’est là une grâce que la Providence fait aux enfants, comme aux créatures innocentes des bois et des prairies. Tout ce qu’ils virent, ce fut la grosse madame Ramirez, une passagère des premières, la femme de l’éleveur de la Plata, élargie encore par une ceinture de sauvetage à la hauteur des seins, et cramponnée au cou d’un petit lieutenant pas plus haut qu’une botte, sec, mince, léger comme un fétu. Elle lui criait: «Sauvez-moi, oh! sauvez-moi!» Un hippopotame embrassant une chèvre!
Et alors, au sein de cette terreur, le grand rire convulsif de tous ces naufragés! Ce sont des rires qu’on n’entend qu’à ces minutes-là, quand les machines humaines se détraquent. Armide et Paul rirent comme les autres, mais souffrirent moins pendant qu’ils riaient. Il y eut des hommes et des femmes qui sur place en moururent, parce que leur cœur n’était pas en ordre, ou que l’alcool et les voluptés leur avaient depuis longtemps cassé les nerfs: il faut être très sain pour supporter l’attaque brutale des grands périls, plus sain que la plupart des civilisés... Quand madame Edmée fut descendue à côté des deux enfants, elle agonisait.
· · ·
Le canot dériva sept nuits et sept jours. Il fut recueilli après par la goélette _Hilda_... C’est pour ça qu’on a su les choses. Et ils étaient trente-cinq, là dedans, qui s’en allaient petit à petit. A la fin, ceux qui étaient encore un peu en vie étaient si faibles qu’ils ne se débarrassaient plus des morts. Mais ils ne souffraient pas beaucoup, excepté ceux qui burent de l’eau de mer--car il y avait un peu de biscuit à manger, mais pas d’eau douce à boire--et qui devinrent fous. Il y eut Bazoille, le gabier, qui se mit dans la tête qu’il entendait des matelots appeler dans la cale, où on les avait enfermés: et il n’était pas ponté, le canot! Sous les planches que Bazoille, hagard et furieux, frappait des pieds et des poings, il n’y avait rien, rien que la mer, deux mille mètres d’abîme et de bêtes sans nom qui cherchaient leur nourriture! Mais il n’entendait pas, quand on lui parlait, il n’entendait que son rêve; c’était plus triste pour les autres, mais après tout meilleur pour lui; et ça devait être un brave homme, ce Bazoille, puisque la folie qui lui vint, ce fut de penser aux autres. Seulement, il prit une hache pour crever les planches et parvenir aux camarades. Voilà pourquoi on voulut l’attacher. Il enjamba le plat-bord, et ce fut fini de lui. Elle ne fit presque pas de bruit, l’eau vorace, en l’avalant, et nul ne regarda. Personne ne regardait plus personne. On avait trop froid. Les gens n’avaient pas eu le temps de se vêtir en quittant le bateau, ils étaient presque nus. Sous des toiles goudronnées, au fond de la barque, ils s’entassaient pareils à ces bêtes de boucherie que dans des chariots barbares on mène aux abattoirs, attachées par les pattes, et roulant les unes sur les autres. La plupart, ayant perdu le courage de réagir, ne remuaient déjà plus; et pourtant leur cerveau fonctionnait encore. Aussitôt que le froid a bien engourdi les extrémités, qu’on ne sent plus l’onglée, la douleur disparaît, la mort remonte tout doucement, sans même qu’on songe à se plaindre, vers le cœur et vers la tête, qui sont pris les derniers. Tels ces vases remplis de plomb fondu que les imprimeurs retirent des braises, et dont ils négligent de se servir à temps. On y voit encore une ou deux places où le métal bouillonne, tandis que le reste est déjà immobile et durci. C’est tout ce qui restait de madame Edmée; elle avait perdu connaissance. Armide et Paul, dans les bras l’un de l’autre, résistaient mieux. Il y a tant de vie dans les enfants! La nature veut si fortement qu’ils ne meurent pas avant le temps qu’elle accorde aux humains! Mais ceux-là, leur doux petit corps, leur corps si délicat, si pur, si tendre, leur corps fleuri était devenu presque noir, et leurs yeux s’étaient si affreusement élargis! Ils ne se doutaient de rien, heureusement; ils avaient sommeil, voilà tout, plus sommeil que dans tous les autres instants de leur vie misérable, où ils n’avaient jamais pu dormir quand ils voulaient;--et voilà qu’ils ne pouvaient plus fermer leurs paupières paralysées.
Tout à coup, Paul dit, d’une voix presque inintelligible:
--Les pigeons!
Au-dessus du canot, des ailes planaient. Armide et Paul les reconnurent. Elles leur paraissaient pourtant plus grandes, plus confuses qu’ils ne les avaient jamais vues, et comme entourées d’ombre. Elles tournoyaient, toujours plus proches, elles vissaient leurs spirales dans l’air, au-dessus de cette coque hésitante, où personne ne ramait depuis bien longtemps. Oui, c’était les pigeons! Selon la coutume, on avait jeté à la mer, faible secours pour ceux que le choc de l’épave y avait précipités, leurs cages d’osier, après les avoir ouvertes. Alors, ils avaient pris leur vol, les oiseaux d’aventure. Ils avaient cherché, cherché, en cercles toujours plus vastes, une terre pour se nourrir, une fontaine où se désaltérer. Mais ces jours étaient pis que ceux du déluge! Aussi loin que leur force avait pu les porter, ils n’avaient rien vu, rien que les vagues amères et les glaçons sinistres. Voilà pourquoi ils revenaient, vaincus, vers leur point de départ. Cette pauvre petite chose de désastre qui tremblotait sur les eaux funestes, ils la prenaient pour un abri. Des hommes, il y avait des hommes sur elle! Ils croyaient, sans doute, que les hommes, qui savent donner, quand ils veulent, la mort aux créatures, peuvent aussi toujours les nourrir et les abreuver. Les pattes repliées, les plumes humides, abaissant leur essor épuisé, ils venaient demander du secours avec confiance. Sans pouvoir la comprendre, ils frôlèrent cette agonie. Le grand pigeon d’argent, à la gorge amoureuse, reconnut madame Edmée. Il s’abattit vers elle, éployé sur son cou, pour la dernière fois.
--... Les pigeons, répondit Armide, qui délirait. C’est leur tour, le dernier numéro. Alors, c’est fini, on va bientôt partir!...
· · ·
Et ce fut bientôt après, comme elle avait dit, qu’Armide et Paul s’en allèrent au pays où l’on dort toujours.
LA VICTOIRE
A Rudyard Kipling, qui écrivit _La plus belle Histoire du monde_.
Barnavaux, après sa dernière campagne dans le nord du Tonkin, avait été renvoyé en France. On l’avait fait valser, suivant l’usage, de Toulon à Cherbourg, de Cherbourg à Rochefort, puis comme il est nécessaire, à ce qu’il paraît, que Paris soit une espèce de musée militaire où les badauds peuvent contempler des échantillons de toutes les armes, il était devenu l’un des hôtes de la prison-caserne du Cherche-Midi. C’est là que je le trouvai, un dimanche, assis sur un banc de pierre, dans la cour. Barnavaux n’était pas de service, et pourtant n’était pas sorti! Les galons de sergent ornaient sa manche, et il s’aperçut que je les considérais avec quelque étonnement.
--Oui, dit-il, répondant à mon interrogation muette, je me suis décidé à les avoir. Savez-vous mon âge? Trente-cinq ans! Je suis vieux, horriblement vieux, il me semble que j’ai sur les épaules toute la vieillesse du monde. C’est fini: Je ne suis plus bon pour faire un soldat, il faut bien que je fasse un sergent.
--Barnavaux, répliquai-je, si vous n’avez pas le respect de la hiérarchie, même quand il s’agit de vous, je crains pour votre salut éternel. C’est le péché contre le Saint-Esprit, le seul qui ne sera point pardonné.
--Vous ne me comprenez pas, fit-il. Je veux dire que si j’ai pris les galons, et si je les garde--car ça n’est pas dur, de se faire casser, ah! non, ça n’est pas dur!--c’est pour la retraite, pour devenir domestique du gouvernement quelque part, avec une livrée au lieu d’un uniforme. Je donnerai des numéros aux rentiers qui font queue, au ministère des finances. Ou bien je serai huissier, avec un habit noir et une chaîne d’argent, assis derrière une table verte, un buvard rouge et un plumier noir. Ça s’appelle être devenu «un modeste serviteur de l’État». J’ai lu ça dans les journaux.
--Eh bien, dis-je, vous ne serez pas à plaindre.
--Non, je ne serai pas à plaindre. Ça vaudra mieux que le métier, le chien de métier que je fais depuis douze ans.
Quand Barnavaux dit du mal de la carrière, c’est qu’il est vraiment hors de lui-même. Il continua:
--Regardez où nous sommes. Avant, on m’a dit, c’était un hôtel habité par un grand seigneur. Après, on y a mis des soldats. Maintenant, on y juge des prisonniers, de pauvres diables de prisonniers. Et bientôt, on va tout démolir, pour faire passer un boulevard. Le vide à la place du plein, quoi! C’est la même chose pour l’infanterie coloniale. Elle fout le camp, l’infanterie coloniale! Avant c’était des soldats, aux marsoins, maintenant c’est des escarpes. On peut faire un soldat avec un escarpe, je ne dis pas. Seulement, il faut qu’il apprenne que l’honneur du corps, ça peut tenir lieu de tous les autres honneurs. Pourquoi n’apprennent-ils plus ça? Pourquoi est-ce qu’on ne leur apprend plus?
Nous étions en plein été. Le soleil tapait dur sur les pavés de la rue. On respirait l’infâme relent qui sort au mois de juillet des égouts desséchés. Barnavaux dit encore:
--Vous rappelez-vous l’Annam en été? Il fait plus chaud, bien plus chaud qu’ici, mais ça sent le jasmin, et aussi cette plante, vous savez l’ylang, dont l’odeur vous reste si longtemps dans les doigts, quand on en brise une tige, rien qu’une tige?
Il m’inquiétait: il faisait de la philosophie, presque de la politique, il avait le mal d’un pays qui n’était pas le sien. Je sentis qu’il fallait changer le cours de ses idées. Je l’emmenai loin, très loin, à pied, et le fis déjeuner sur les bords de la Marne, sous une tonnelle, au milieu de pêcheurs à la ligne doux et silencieux. Il se leva de table un peu rasséréné, et les hasards de la route nous conduisirent, près de Champigny-la-Bataille, au Théâtre de la Nature.
C’est dans un grand vieux jardin, où personne n’était entré depuis 1870. Peut-être qu’on s’y est battu, il y a trente-sept ans; les murs en sont ébréchés, comme crénelés, et quand les figurants y tirent des coups de fusil, on a un petit frisson, on pense à des choses déjà lointaines et très terribles. Mais maintenant, je vous dis, ce n’est plus qu’un vieux jardin paisible et magnifique. Il y a du lierre et des mousses autour des grands arbres, plus tragiques et plus beaux que n’importe quel décor. Les acteurs jouent adossés à une colline, au milieu de l’herbe; ils montent un escalier en véritables pierres, parmi de vrais rochers, et c’est dommage seulement qu’au-dessus d’eux il ait fallu planter une toile peinte sous prétexte de représenter une forteresse dont le besoin ne se fait pas sentir. On jouait une pièce dont le sujet, je pense, avait été emprunté à l’aventure sinistre de ces deux officiers, qui, envoyés en mission dans la boucle du Niger, voici quelques années, refusèrent d’obéir à un ordre de rappel, et massacrèrent le colonel chargé de les ramener en arrière. Seulement, la scène avait été transportée de l’Afrique centrale au Sahara, et si ça commençait comme un drame antimilitariste, brusquement ça devenait du Corneille.
L’officier criminel, la brute qui venait de faire fusiller tous les notables d’un village après leur avoir promis la vie sauve pour leur faire poser les armes, l’homme de proie que l’alcool et le sang affolaient, brave, odieux, hideux, bouffonnant au milieu des meurtres, se dit, quand il apprend qu’il est désavoué:
--On me met hors la loi? Soit, je vais rester ici, et me tailler un royaume. J’ai pris ce pays, je le garde.
Il se croit sûr de ses spahis indigènes. Il appelle donc le sous-officier Bachir, et lui explique ses plans:
--Sidi lieutenant, répond Bachir, nous t’aimions. Nous te regardions comme fait d’une autre essence que nous. Tu m’aurais dit de mourir, je serais mort sans hésiter. Mais maintenant! Quand les camarades auront reconnu les cadavres de ceux que tu nous as fait tuer, les cadavres de camarades! ils te tueront. Eh bien, il ne faut pas que des hommes à la solde de la France tuent de leurs mains un officier français... Voilà ton revolver.
--Mourir! fait d’Épernon, mourir avec ce coffre-là! Tu ne m’as pas regardé.
Alors il se met à chanter, ce fou, à chanter de vieilles chansons:
Nous n’irons plus au bois, Les lauriers sont coupés
Ah! oui, ils sont coupés, pour un condottiere comme lui. Et même dans ce moment où il refuse de se tuer, on sent bien qu’il décide en lui-même que le suicide est la seule porte de son destin.
--Est-ce que tu crois que j’avais besoin de toi, mon bonhomme, de toi, pour savoir ce que j’ai à faire? Et ça donne des conseils, et ça oublie son grade! Maréchal des logis Bachir, pas de familiarités!
Et ce dernier mot, vous savez, c’est bien! Barnavaux gronda de joie quand il l’entendit, et qu’il vit le sous-officier reprendre «une attitude militaire».
--Maréchal des logis Bachir, vous avez le commandement de la colonne.
--Bien, mon lieutenant.
--Vous la reconduirez à In-Salah, par petites étapes, vingt kilomètres. Il est inutile de fatiguer les chevaux.
--Bien, mon lieutenant.
--Vous ferez votre rapport sur... sur tout ce qui est arrivé.
--Bien, mon lieutenant.
--Maintenant, repos... Adieu, Bachir!
Et Bachir, plié en deux, lui baise la main, à l’arabe... Il n’y a plus rien qu’un coup de revolver, quelque part dans la brousse.
· · ·
Le soleil était descendu très bas dans l’ouest. A travers les branchages et les feuilles vertes, du fond du ciel couleur d’or clair le vent soufflait, tout doux, très frais, pacifique. Et on peut blaguer les théâtres en plein vent, parce que maintenant il y en a beaucoup, beaucoup: on n’y a pas pourtant les mêmes impressions que lorsqu’on a un toit sur la tête, et un lustre avec des ampoules électriques. C’est plus rude, et c’est plus profond. Il y a des mots qui se cognent aux arbres, et qui vous en reviennent plus graves, plus forts et plus déchirants... Tenez: à Paris, pour voir des lutteurs se prendre à bras le corps, il faut aller dans des baraques ou dans des cafés-concerts. En Suisse, ils luttent sur une prairie verte, au flanc d’une montagne: alors ils ont l’air d’accomplir des choses commandées par une religion. C’est aussi la pensée qui vous vient, dans ces théâtres qui ont le ciel pour coupole: les paroles prennent de la majesté.
--Eh bien? dis-je à Barnavaux.
Barnavaux est un homme simple. Il avait la gorge un peu serrée. Il répondit en se mouchant:
--Celui qui a fait ça... celui qui a fait ça n’est pas une moule. Il sait à peu près où c’est, le désert: il les place à peu près bien, les Touareg Hoggar, Azdjer ou Aoullimidden. Et puis c’est beau, comme c’est arrangé à la fin, ça m’a fait quelque chose. Seulement quand ces hommes refusent de suivre leur chef--et je sais bien de quoi il veut parler, ça n’est pas au Sahara que c’est arrivé, cette affaire-là, mais au Soudan, n’est-ce pas, il y a quelques années?--Eh bien, ça n’est pas pour les raisons qui sont dans la pièce que les Sénégalais sont restés fidèles! Le drapeau, l’honneur militaire, ils ne savent pas ce que c’est, ou ils ne le comprennent pas comme nous. Mais je sais bien ce qu’ils ont pensé, moi, je le sais... J’y étais.
--Eh bien? demandai-je.
--C’est compliqué. Je ne suis pas fort sur les mots, ce n’est pas ma partie. Enfin, je vais vous dire: pour ces Sénégalais, _y en avait contrat signé Sénégal_. Voilà.
--Vous avez raison, je ne comprends pas, lui dis-je.
--Il y avait un contrat signé au Sénégal, continua Barnavaux. Donc ces noirs voulaient rentrer au Sénégal pour toucher le prix du contrat. Et c’est là qu’ils avaient leurs femmes, leurs champs, leur patrie, quoi! Et ça, c’était une première raison pour eux de ne pas vouloir rester là-haut, sur le Niger à jouer aux grands chefs. Mais ce n’est pas tout. Il y avait aussi _la force du papier_. C’est très difficile à vous expliquer, mais voilà: quand un marabout donne à un tirailleur musulman un gri-gri, une amulette pour le protéger contre les balles, ou pour le faire aimer des femmes, ce sont les paroles qu’il a écrites sur ce papier, le marabout, qui _forcent_ les événements, qui obligent les fusils à ne pas faire de mal, et les femmes à aimer. Eh bien, le contrat qu’ils avaient avec la France, il était sur un papier, un papier qu’ils considéraient comme tout aussi puissant et mystérieux que ceux que font les marabouts--et ils croyaient que s’ils manquaient à l’engagement marqué, il leur arriverait malheur, en ce monde même... Des esprits, probablement, qui vengeraient la désobéissance, qui viendraient les tirer par les pieds... Je suppose que c’était comme ça aussi, un serment, jadis, pour les Européens, quand ils n’étaient pas civilisés.
--Et c’était tout de même ça qu’on appelait l’honneur, Barnavaux, répondis-je.
--Oui, dit Barnavaux en rêvant. C’était peut-être bien ça qu’on appelait l’honneur.
Ces idées étaient pour lui très difficiles à suivre. Il continua, ayant l’air d’avoir peur de ce qu’il découvrait en lui-même.
--Alors, maintenant qu’on n’y croit plus, à ces magies, à ces sorcelleries, à ces religions, à ce qu’il y a de beau dans les mots, et d’effrayant, c’est eux qui ont raison, tous ceux qui vivent aujourd’hui, et ne pensent qu’à eux-mêmes, les gens riches, les révolutionnaires, les marlous nouveau jeu de l’infanterie coloniale? C’était eux qui avaient raison, ceux qui ont tué leurs frères d’armes, là-bas, au Soudan, pour se faire empereurs? Alors, c’est moi qui avais tort? J’ai été un imbécile, un imbécile!
Il frappa du pied contre le vieux sol plein de ruines sur lequel l’herbe triomphante avait poussé.
--J’ai été mis dedans, oui! Douze ans j’ai roulé ma bosse et risqué ma peau là-bas, dans des pays que je ne puis oublier, parce que je me disais: «Allons, encore aujourd’hui, je ne suis pas mort!» Ce sont ces pays-là qu’on a dans la mémoire, dans l’œil, dans le sang, ceux où l’on a eu peur de mourir! Et ils ne m’ont pas donné de pain, et je ne les reverrai plus jamais: ils seront comme les rêves que je faisais quand j’étais petit, chez mon père le chauffeur de fours, à Choisy-le-Roi. Je rêvais que je mangeais de la galette chaude, et je me réveillais l’estomac creux.
· · ·
Ah! ce n’était pas commode, de répondre à Barnavaux! Jadis, quand les Gaulois et les Germains couraient le monde, ils entraînaient avec eux leurs femmes, leurs petits--et ceux qui s’étaient battus victorieusement sur un champ de bataille, le lendemain ils en défrichaient la terre, elle était à eux. Combien c’était différent de ce qu’on voit aujourd’hui, ces migrations de jeunes guerriers et de jeunes femmes: pas de vieillards, pas de pleutres, pas d’inutiles! Quelles belles races, quelles belles aristocraties elles devaient faire! Mais Barnavaux, lui, avait l’impression de s’être battu douze ans pour rien, ou pour d’autres, ce qui, dans son opinion, revenait au même. Depuis un siècle, tous les Français, tous, ont des ambitions individuelles, et ne veulent plus travailler pour d’autres que pour eux. Si on ne garde pas cette idée bien présente, on ne comprendra rien à ce qui se passe aujourd’hui. Les Français du peuple ne sont plus assez ignorants pour obéir comme ces beaux chevaux bien domptés qui font gagner des fortunes à leurs propriétaires, et meurent chevaux de fiacre; mais ils ne sont pas devenus assez savants, assez _anoblis_, pour connaître qu’ils ont un intérêt dans les intérêts de la maison, de cette belle, vieille et noble maison où ils vivent, la première du monde... et ils ne savent plus se dévouer. Barnavaux se pénétrait de la même idée qui possède maintenant et trouble la plupart: qu’on ne le traitait pas avec justice, et qu’il avait travaillé, lutté, pour la peau! Ah! Comment lui dire, comment lui dire?...
· · ·
Quand nous eûmes dîné sous la même tonnelle où nous avions déjeuné le matin, je l’emmenai jusque chez moi. Il savait où étaient les choses. Sur ma cheminée, il atteignit tout de suite une grosse pipe annamite en étain, de celles qu’on fume en laissant un charbon allumé sur le fourneau.
--Écoutez, lui dis-je. Je voudrais vous lire une histoire que j’ai écrite. Et je voudrais aussi vous expliquer comment elle se rapporte à vous... à nous tous ici, en France et en Europe.
--De quoi ça parle? demanda-t-il.
--Vous le verrez. Ça se passe à une époque dont vous n’avez qu’une vague idée. Mais vous comprendrez, à la fin.
Il posa la braise ardente sur le tabac, tira une bouffée, et tendit l’oreille.
· · ·
--... Stachys, dit à voix basse Agabus, as-tu encore de ces châtaignes sèches que tu as prises à Tarente? Donne-m’en. Je te passe une heure de mon quart de sommeil, cette nuit.
Stachys, lâchant sa rame d’une main, essaya d’atteindre la panetière qui pendait à son côté droit. Un coup de fouet lui cingla l’épaule, et il se remit à ramer, sans gémir.
· · ·
Dans l’ombre, avec ses membrures apparentes, la carène de la galère semblait la carcasse renversée d’un léviathan. C’était une trirème. Les thranites, sur le pont, abrités du soleil par une tente, manœuvraient à trois des avirons longs et minces comme les pattes d’une araignée nageuse. Esclaves solides, à l’épreuve de la crainte, ils savaient rester impassibles, les jours de bataille, sous les traits lancés, du haut des navires ennemis, par des archers placés dans les châteaux d’avant et d’arrière. La confiance qu’on avait en eux leur donnait des privilèges, en faisait comme l’aristocratie des galériens. Ceux d’en bas les enviaient. Accouplés deux par deux, les zygites ne pouvaient même pas dresser la tête sans se heurter aux solives du pont; enfin chaque thalamite, encore au-dessous, tirait seul une rame lourde, qui sortait par des sabords ronds, presque au ras de l’eau.
Et, à six pieds de la quille, la traversant dans toute sa longueur, il y avait une longue planche sur laquelle perpétuellement courait un homme: Hérodion l’_incitator_, le garde-chiourme. Ancien gladiateur condamné jadis aux galères pour meurtre, comme les autres il avait ramé, ployé sous les coups, haleté dans la chaleur puante. Lui-même ne savait pas comment il avait pu survivre à tant de compagnons fourbus qu’on avait détachés de leurs bancs pour les jeter à la mer. Enfin, pour le récompenser de ne pas mourir, et parce qu’il était fort et féroce, on l’avait nommé _incitator_. Un fouet en cuir d’hippopotame du Nil à la main, il frappait à droite et à gauche, tout le jour, allant et venant infatigablement sur sa planche, comme un fauve enfermé.
Stachys était au troisième banc des thalamites, tout au fond de la cale. Il se sentait à peine malheureux, tant son esprit s’était affaibli. Les jours, dans cette espèce de cave marine, et dans les baraques où on entassait les rameurs après les campagnes, se distinguaient mal des nuits: il les comptait à peine. Cependant, après le repas de midi, le sang battait plus vite dans ses tempes. Alors il se rappelait la ville de Joppéa, où il était né. Des palmiers et des orangers descendaient une colline; la verdure déferlait jusqu’à la mer, noyant des maisons à terrasse et des huttes de terre, précédées d’un portique de bois. Dans une de ces huttes, il avait dormi avec sa mère, quand il était tout petit. Plus tard, il avait appris à lire le grec, il était devenu économe d’un bon maître. Puis, il avait volé dans les comptes, et on l’avait vendu à un proconsul romain, pour les galères. Mais la régularité de son existence misérable endormait presque toujours ses souvenirs, et, la vie ou la mort lui étant devenues à peu près indifférentes, il ne s’inquiétait plus que de choses très puériles. Un jour, un des zygites, au-dessus de lui, avait glissé, et resta suspendu par la chaîne de son pied. Stachys en riait encore.
On n’enlevait jamais cette chaîne aux rameurs, tant qu’ils restaient dans la trirème. Leurs excréments tombaient dans une mare d’eau de mer, au creux de la cale, et, tous les matins, des esclaves vieux ou infirmes venaient vider cette eau et ces immondices avec des seaux de cuivre. Les rameurs méprisaient beaucoup ces malheureux, et les frappaient sournoisement avec les fers de leurs chevilles. Dans le fond de leur âme obscure ils nourrissaient une jalousie contre eux, parce que ce travail infâme n’était pas fatigant.
Aucun des thalamites n’avait de haine contre Hérodion. Une habitude leur était venue de recevoir des coups; comme des chiens, ils avaient besoin d’être commandés. Leur vie consistant à ramer, le garde-chiourme était le cerveau qui guidait le geste perpétuel de leurs bras; mais ils détestaient les zygites, qui abusaient de leur situation au-dessus d’eux pour leur donner des coups de talon, et l’estime avec laquelle Hérodion parlait des esclaves de pont, le vélum qui les couvrait, la noblesse des dangers qu’ils couraient au soleil, les jours de combat, toutes ces choses les emplissaient de rage.
La trirème marchait aussi la nuit, mais plus lentement. On arrêtait un rang sur trois, et chaque équipe pouvait ainsi dormir quelques heures.
On était parti d’Ostie, on marchait vers l’Est. Stachys n’en savait pas plus. Il faisait éternellement sombre dans la galère, où le jour n’entrait que par les trous des rames. Mais un matin, une voix cria des commandements.
· · ·
Hérodion frappa plus fort, et la trirème marcha plus vite. Parfois, on faisait arrêter un côté ou l’autre des rameurs; la nef virait alors sur place, si vite que les têtes en tournaient; et cet étourdissement causait une espèce d’ivresse, une sensation de plaisir et d’angoisse, comme lorsqu’un chariot descend très vite une pente raide. On entendait aussi de grands bruits sur le pont. Des cuirasses se heurtaient, des boucliers, froissés, tombaient avec fracas. Enfin, des buccins mugirent, et la mer en retentit. D’autres buccins, plus loin, répondaient. On eût dit des taureaux qui s’appellent dans la campagne. Il y avait dans l’air de la gaieté et de la terreur.
--C’est une grande bataille, là-haut, dit Stachys, une grande bataille!
La souple lanière en cuir d’hippopotame lui mordit les reins. La nef frémissait tout entière. Les galériens soufflaient très fort, en mesure. Hérodion hurlait, le cou gonflé, les yeux hors de la tête. Agabus, tout à coup s’abattit au fond de la cale, la bouche dans les eaux immondes, les joues violettes. Un vaisseau s’était rompu dans sa poitrine. Hérodion sauta, et lui sortit la face de la sentine, afin qu’il n’étouffât pas. Les galériens furent touchés, parce que leur maître avait soin des hommes.
--Apollon, murmurait Stachys. O Soleil d’Héliopolis!
Il sortait des flots une longue clameur, des mots grecs, des mots latins, des mots syriaques et égyptiens, des gémissements d’hommes qui se noient ou qui agonisent dans les blessures.
--C’est une bataille, une grande bataille...
Brusquement, ce fut dans la cale comme une explosion. Toutes les rames, d’un côté de la nef, se brisaient à la fois, heurtées par une autre galère, qui avait tenté d’éperonner celle de Stachys, et qui manquait son coup. Les galériens poussèrent tous ensemble une effroyable plainte, et roulèrent les uns sur les autres, comme fauchés, jambes brisées, poitrines défoncées. Du sang jaillit aux murailles, du sang coula sur les bancs. Les éclats de bois avaient volé comme des flèches dans cet encombrement humain. Stachys avait un œil crevé.
Cela dura longtemps. Puis tout s’apaisa, après de grands cris. Les esclaves de corvée descendirent pour enlever les morts. Ils lavèrent les bancs, et il y eut à manger. Mais Stachys ne mangea pas. Il avait la fièvre et souffrait beaucoup. Comme le soleil, maintenant, entrait par les sabords de gauche, il comprit que la galère allait vers le Sud. Et elle suivit cette direction six jours durant.
Or, le matin du septième jour, elle s’arrêta. Et les thalamites, qui connaissaient toute la Méditerranée, bêtes de trait ayant acquis la singulière divination des lieux qu’ont les bêtes de trait, comprirent, sans même qu’Hérodion le leur dît, à cette odeur de l’eau dormante qui n’est la même dans aucun port, qu’ils venaient d’entrer dans le port d’Alexandrie. Il devait y avoir sur les môles une infinie multitude. Une énorme rumeur s’étendait au loin; un _you-you_ de femmes, qui commençait sur un ton très aigu, baissait par degrés, puis remontait pour mourir enfin, et des voix d’hommes, où l’on distinguait parfois, prononcés à la grecque, les mots: OKTABIANOS KAISAR.
La trirème était tout près d’un quai haut comme une muraille, et voilà que les galériens distinguèrent, contre la membrure du bateau, sur le pont, sur la face des eaux, la chute de quelque chose de très doux, d’une pluie plus calme que la vraie pluie. C’était lent, nacré, voletant. Hérodion, monté à demi sur le pont, par l’écoutille, cria:
--Ce sont des roses, des roses, des roses! C’est le peuple d’Alexandrie qui jette des roses!
Et, du pied, il poussa une moisson de pétales sur les galériens.
Doucement, doucement, les pétales descendirent. Sur les épaules nues et lacérées, doucement ils se posèrent. Leur couleur fut mêlée à celle des meurtrissures, leur odeur à l’odeur de la sentine.
Et les malheureux, ébahis, du fond de leur crépuscule éternel, élevèrent la voix tous ensemble:
--Hérodion, Hérodion, pourquoi le peuple d’Alexandrie jette-t-il des roses?
Alors Hérodion cria très haut:
--Tas de brutes! C’est pour la victoire que NOUS AVONS remportée, à Actium!
· · ·
--Oui, dit Barnavaux, je comprends. C’est eux qui avaient gagné la bataille, les pauvres bougres qui ramaient à fond de cale, dans la vermine, sous les coups. C’est eux! mais à quoi ça leur a-t-il servi, à quoi? Ils ne le savaient pas eux-mêmes... Personne ne l’a su, avant vous.
--Si répondis-je, on l’a su. On l’a su parce qu’Actium, ce fut peut-être la plus grande bataille qui se soit jamais vue: Il s’agissait de savoir qui seraient les maîtres du monde: les gens d’Asie et d’Afrique, ou ceux d’Europe; nous! Barnavaux, nous! S’ils n’avaient pas vaincu, ces gens qu’on rossait dans la galère, nous aurions travaillé pour les autres.
--Les autres? fit Barnavaux. Les Arabes, les noirs de là-bas, sur le Nil, les hommes de Syrie, avec leur gros nez en bec de pioche? c’est eux qui auraient été les maîtres. Si on n’avait pas foncé dessus, c’est eux qui auraient foncé sur nous? Oui, c’est vrai: on ne pouvait pas les laisser tranquilles, on ne pouvait pas. Quand il y a un peuple qui reste tranquille, l’autre avance. Quelle blague, la paix, quelle blague! On se bat tout le temps de peuple à peuple, de monde à monde, même pendant la paix. On se bat en gagnant plus d’argent. On se bat en faisant plus d’enfants. On se bat avec des douaniers. Et la guerre qu’on se fait avec des lances, des flèches, des fusils, des canons, des bateaux d’acier, ça n’est que l’aboutissement nécessaire de toutes ces guerres qu’on appelle la paix. On n’arrive à la vraie guerre que parce qu’elle est moins dangereuse, moins affamante, moins meurtrière, moins détestable que les hypocrites guerres de la paix. C’est bien cette guerre-là qu’ils ont faite, les rameurs d’Actium: et s’ils n’avaient pas été vainqueurs, ils n’auraient même plus trouvé à gagner leur vie en ramant pour porter des ballots. Les autres, les ennemis, les Nègres, les Arabes, les Syriens, les Jaunes du fond de l’Asie auraient pris leur place. Mais la gloire, alors, la gloire... c’est le pain!
Il s’arrêta un instant, presque ébloui:
--Pourquoi est-ce qu’on ne nous explique jamais ça, en France? Dites, dites: moi, moi Barnavaux, j’ai réellement fait du pain, de la vie, de la gloire?
--Je le crois, répondis-je.
25 novembre 1907.
FIN
TABLE
Pages Marie-faite-en-Fer 1 L’Ile aux Lépreux 27 Barnavaux vainqueur 45 Le Romancero 67 La Nef morte 87 L’Homme qui a vu les sirènes 113 L’Attaque 131 Le Japonais 151 La Justice 165 L’Aventure de Sara 201 Au delà du bien et du mal 215 Les Pigeons 237 La Victoire 283
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