‹ Barzaz BreizChapitre 41 sur 98 · III

III

Noménoë a fait ce qu’aucun chef ne fit jamais :

Il est allé au bord de la mer avec des sacs pour y ramasser des cailloux,

Des cailloux à offrir en tribut à l’intendant du roi chauve

Noménoë a fait, ce qu’aucun chef ne fit jamais :

Il a ferré d’argent poli son cheval, et il l’a ferré à rebours.

Noménoë a fait ce que ne fera jamais plus aucun chef ;

Il est allé payer le tribut, en personne, tout prince qu’il est.

— Ouvrez à deux battants les portes de Rennes, que je fasse mon entrée dans la ville.

C’est Noménoë qui est ici avec des chariots pleins d’argent.

— Descendez, seigneur ; entrez au château ; et laissez vos chariots dans la remise ;

Laissez votre cheval blanc entre les mains des écuyers, et venez souper là-haut.

Venez souper, et, tout d’abord, laver ; voilà que l’on corne l’eau ; entendez-vous?

— Je laverai dans un moment, seigneur, quand le tribut sera pesé. —

Le premier sac que l’on porta (et il était bien ficelé),

Le premier sac qu’on apporta, on y trouva le poids.

Le second sac qu’on apporta, on y trouva le poids de même.

Le troisième sac que l’on pesa : — Ohé ! ohé ! le poids n’y est pas ! —

Lorsque l’intendant vit cela, il étendit la main sur le sac ;

Il saisit vivement les liens, s’efforçant de les dénouer.

— Attends, attends, seigneur intendant, je vais les couper avec mon épée. —

Apeine il achevait ces mots, que son épée sortait du fourreau,

Qu’elle frappait au ras des épaules la tête du Frank courbé en deux,

Et qu’elle coupait chair et nerfs et une des chaînes de la balance de plus.

La tête tomba dans le bassin, et le poids y fut bien ainsi.

Mais voilà la ville en rumeur ! — Arrête, arrête l’assassin !

Il fuit ! il fuit ! portez des torches ; courons vite après lui !

— Portez des torches, vous ferez bien ; la nuit est noire et le chemin glacé ;

Mais je crains fort que vous n’usiez vos chaussures à me poursuivre,

Vos chaussures de cuir bleu doré ; quant à vos balances, vous ne les userez plus ;

Vous n’userez plus vos balances d’or en pesant les pierres des Bretons.

NOTES

Ce portrait traditionnel du chef dont le génie politique sauva l’indépendance bretonne n’est pas moins fidèle, à son point de vue, que ceux de l’histoire elle-même. Aussi, Augustin Thierry n’a-t-il pas hésité à le placer dans la galerie que l’histoire contemporaine nous a conservée, et qu’il a si admirablement restaurée. Celle-ci justifie par son esprit général, sinon par aucun trait précis, l’exactitude de l’anecdote. Avant Noménoë, depuis dix ans au moins, les Bretons payaient le tribut aux Franks ; il les en délivre : voilà le fait réel. Le ton de la ballade est au diapason de l’époque. Lorsque la tête du Frank chargé de recevoir le tribut tombe dans la balance, où le poids manque, et que le poète s’écrie avec une joie féroce : « Sa tête tomba dans le bassin, et le poids y fut de la sorte ! » on se rappelle qu’il y a peu d’années, Morvan, le Lez-Breiz de la tradition bretonne, disait, en frémissant de rage : « Si je peux le voir, il aura de moi ce qu’il me demande, ce roi des Franks, je lui payerai le tribut en fer. »

En regard de la chanson épique inspirée à la muse nationale par le libérateur de la Bretagne, on mettra la chanson satyrique composée dans l’abbaye de Saint-Florent contre Noménoë. Les moines franks des bords de la Loire ne purent lui pardonner la destruction de leur monastère, et pour se venger, ils inventèrent la fable suivante qu’ils chantaient en chœur :

« En ce temps vivait certain homme qu’on appelait Noménoë ;

« Il était né de parents pauvres ; il charruait lui-même son champ ;

« Mais il rencontra un trésor immense caché dans la terre ;

« Moyennant lequel il se fit beaucoup d’amis parmi les riches ;

« Puis, habile en l’art de tromper, il commença à s’élever,

« Si bien que, grâce à sa richesse, il finit par tout dominer. « etc.

Quidam fuit hoc tempore
Nomenoius nomine ;
Pauper fuit progenie ;
Agrum colebat vomere ;
Sed repevit largissimum
Thesaurum terra conditum ;
Quo plurimorum divitum
Junxit sibi solatium.
Dehinc, per artem fallere,
Cœpit qui mon successere,
Donec super cunctos, ope
Transcenderet potentia ,

Pauvre latin, pauvres rimes, pauvre revanche.