IX
Les chanteurs populaires, dit Walter Scott, ressemblent aux alchimistes qui changent l’or en plomb; ils corrompent à dessein les œuvres de l’auteur dont ils transmettent les chants à la postérité, au point de leur enlever leur esprit et leur style riginal.
Cette opinion nous semble bien exagérée. Les chants traditionnels sont, il est vrai, sujets à différentes altérations, mais qui n’ont rien de systématique. Le plus souvent elles sont le résultat du défaut de mémoire ou de quelque méprise des chanteurs, qui, substituent à des détails originaux d’autres traits empruntés à de vieilles chansons analogues tombées depuis longtemps dans le domaine public. Les lieux communs qu’on rencontre en si grand nombre dans toutes les poésies traditionnelles, et qui semblent cosmopolites, car chaque peuple peut les revendiquer, n’ont pas d’autre raison.
Il arrive aussi, en général, qu’au bout d’un certain nombre d’années, l’événement simple, naturel, historique que l’auteur a chanté, soit seul, soit en collaboration, s’est, en passant de bouche en bouche, singulièrement poétisé. La mort du héros du poëme, pour peu qu’il soit fameux, en entourant sa mémoire d’une espèce d’auréole populaire, y contribue plus que toute autre cause. On recherche, on répète jusqu’aux moindres circonstances de ses aventures; les plus inconnues sont les plus goûtées ; le noyau principal se grossit de la sorte de traits fort souvent inexacts, mais qui passent pour vrais, et qu’on écoute toujours avidement. D’un autre côté, la vie du même personnage dans le monde des âmes, ses rapports avec les humains, dont le peuple ne doute pas; cette existence commencée sur la terre et qui se poursuit au delà du tombeau, ouvrent une carrière nouvelle à l’imagination populaire.
Que fera la muse rustique? Elle a traduit dans la langue des vers la première partie de l’histoire ; elle est forcée de l’amplifier et de traiter la seconde. De là, sans doute, dans un cas, des substitutions, et dans l’autre, des développements et des additions inévitables; mais ces substitutions des continuateurs n’altèrent pas plus l’essence du chant primitif que des additions faites par l’auteur lui-même. Celui-ci greffe des tiges nouvelles sur un arbre qu’il a planté, ou accélère, par une culture plus soigneuse, la pousse de quelques branches moins vivaces ; ceux-là ressemblent à la nature, qui, par d’élernels renouvellements, remédie à ses propres pertes. L’arbre de poésie, parvenu à son développement complet, peut donc de temps à autre, quoique vigoureux et plein de sève, laisser tomber des rameaux morts, bientôt remplacés par d’autres; mais, tant qu’il est debout, il reste inviolable et respecté.
Pour peu qu’on se donne la peine de recueillir quelques versions d’un même chant populaire, après un certain laps de temps, et de les comparer, on acquerra la preuve de cette fidélité de la tradition. Parmi ceux que je publie, il en est dont j’ai réuni jusqu’à vingt variantes, qui m’ont offert un fond identique d’événements, de mœurs ou de croyances, au bout de trente ans. Les unes étaient riches, détaillées et complètes, les autres pauvres, dépourvues d’ornements, tronquées; tantôt elles ne différaient entre elles que par des strophes ajoutées, retranchées ou corrompues, ou seulement par quelques vers; tantôt par l’omission du prologue ou de l’épilogue, tantôt par de simples locutions, surtout par des noms altérés ; mais, je le répète, elles ne m’ont jamais offert ni modification intime, ni variation rhythmique de nature à préjudicier gravement, soit à leur fond, soit à leur forme.
Si nous avons contre notre opinion le sentiment de Walter Scott, nous sommes heureux de pouvoir lui opposer l’autorité plus grande encore des frères Grimm; ils sont même allés jusqu’à dire que « le peuple respecte trop ses chants populaires pour ne pas les laisser tels qu’ils ont été composés et tels qu’il les a appris. »
Il est pourtant une réserve dont l’expérience et les recherches comparatives font un devoir, même en présence de pareils maîtres; le respect du peuple pour ses vieilles cantilènes, et la bonne foi avec laquelle il les transmet, n’excluent pas certaines confusions qui étonnent les collecteurs sous la plume desquels elles tombent au bout de plusieurs siècles. Je veux parler de l’attribution si ordinaire des aventures d’un héros des vieux âges à un héros venu plus tard, par suite de leur rapport, soit de nom, soit de caractère. C’est bien le cas de dire que le mort saisit le vif, mais il faut avouer que s’il lui doit un heureux surcroit de vie et de popularité, c’est souvent au détriment de sa physionomie primitive et de la tradition historique. Ai-je besoin de remarquer que les interpolations ne diminuent cependant en rien la considération du peuple pour les gens qui le passionnent par le récit des grandes choses d’autrefois?