II
Parmi les nombreux articles qu'a suscités ma précédente étude et qui nous montrent en pleine ascension la gloire comme la faveur de Baudelaire, il s'en est trouvé quelques-uns pour prendre la défense de Sainte-Beuve. Notamment l'âpre plaidoyer qu'a publié dans le Temps mon ami M. Paul Souday.
Il serait oiseux de discuter ici longuement les griefs personnels que m'oppose le sagace critique du Temps.
De ce qu'on est chroniqueur, romancier, auteur dramatique, s'ensuit-il que vous soient interdites la culture, la lecture et certaines prédilections littéraires? De ce qu'on admire chez Vallès le grand écrivain, le grand romancier, résulte-t-il qu'on doive endosser ses boutades, ses foucades, ses idées et qu'avec lui on doive renvoyer Baudelaire à l'asile ou Homère aux Quinze-Vingts? Enfin, parce qu'en maint endroit Barbey d'Aurevilly surcharge fâcheusement son style d'arabesques et de clinquant, parce qu'il écrivit sur Gœthe un pamphlet superficiel, parce qu'en une de ses phrases il se rencontre avec Sainte-Beuve, faut-il pour cela taire la rare clairvoyance de son étude sur les Fleurs du Mal et nier le contraste frappant avec le critique des Lundis? Sincèrement je ne le pense pas.
Sur le reste du débat, d'autre part, les faits et les documents que j'ai cités me paraissent répondre; et sans fol orgueil, je crois que l'interprétation que j'en ai donnée n'outrepassait ni la mesure ni la vérité.
Comme exemples, ne reprenons que les dates et les œuvres culminantes; en 1861, la seconde édition des Fleurs du Mal,--en 1869, l'édition des œuvres complètes.
En 1861, l'autorité littéraire de Baudelaire ne souffre plus conteste. Il apporte un recueil entièrement renouvelé, expurgé des pièces libres qui pouvaient effaroucher la critique officielle, augmenté de pièces inédites dont quelques-unes magistrales, comme le Voyage, ce joyau de la poésie française. A ce moment, pas de poète, pas de critique qui ne s'incline devant son talent. A ce moment, Leconte de Lisle, si sévère pour lui-même, si dur pour autrui, lui consacre un article, où, malgré la réserve des épithètes et ce quelque chose de tendu qu'avaient toujours ses louanges, on voit Baudelaire placé au premier rang, hors pair[31].
Si alors Sainte-Beuve résiste au mouvement, s'obstine dans son mutisme, ce n'est nullement malveillance ni même absolue incompréhension. C'est, comme le prouvent nos documents, qu'il tient Baudelaire pour un poeta minor ne méritant pas encore le dignus intrare dans la galerie des Lundis.
Or, comment appeler d'un autre nom qu'incompétence une telle faute de perspective, un tel manque de discernement et de sensibilité?
En 1869, les circonstances seront différentes.
D'abord, pour renseigner Sainte-Beuve sur l'importance réelle de «son jeune ami», toute l'œuvre de Baudelaire est là[32].
Non seulement les Fleurs du Mal, mais encore ces poèmes en prose auxquels, en passant il a décoché jadis un salut.
Non seulement l'œuvre d'imagination, mais l'œuvre critique: les salons de 1845, de 1846, de 1859, les études sur les caricaturistes, les articles sur les grands littérateurs du temps, pages saisissantes par la prescience et la hardiesse des aperçus, par l'esthétique sereine et stable qui s'en dégage,--modèles accomplis de cette critique intuitive où les poètes souvent excellent.
Bref, dans ces quatre volumes, Baudelaire révélé: le reflet constant d'un des génies les plus profonds, les plus variés, les plus originaux qu'ait produits la littérature.
A l'éclat d'une pareille œuvre, on a peine à croire que Sainte-Beuve ne distingue pas son erreur. Fermerait-il même les yeux pour ne pas la voir, que ses oreilles tinteraient de la rumeur d'éloges montant autour du nom de Baudelaire.
Quand je disais, en effet, que tout le monde littéraire attendait son article d'ensemble sur Baudelaire, je n'avançais pas qu'une conjecture. Lisez plutôt la préface de la bibliographie de Baudelaire par La Fizelière et Decaux. Sainte-Beuve y est cité, encensé, mais aussi mis en demeure.
«Quant à l'appréciation de ses écrits, déclarent les auteurs (en un style que pallie la bonne intention), quant à l'appréciation de ses écrits, elle appartient de toute nécessité à quelque grand critique habile comme M. Sainte-Beuve, par exemple, à faire courir le scalpel de l'analyse sur la fibre délicate d'une organisation poétique qui, chez Baudelaire, était prodigieusement exceptionnelle.»
Et tout le long de la préface, l'appel direct à Sainte-Beuve se poursuit, couvrant sous les fleurs une véritable sommation.
On sait la fin de non-recevoir qu'y opposa le critique des Lundis. Avertissements venus de l'œuvre, invites venues du monde des lettres, rien n'eut raison de son silence. Ici l'erreur n'étant plus invocable, on ne trouve plus guère d'explication que l'envie.
Etonnante certes, à première vue, chez ce vieux maréchal, si au-dessus de l'humble gradé Baudelaire. Mais on oublie que dans les lettres, hélas! il est deux envies: celle qui vise vos égaux et celle que vous inspirent vos subalternes, l'envie contre les gens de son bateau et l'envie contre le bateau qui suit. Or, des deux, qui jurerait que la seconde n'est pas fréquemment la plus douloureuse, la plus cuisante, la plus implacable? Et qui prétendrait que, si sujet à la première, Sainte-Beuve soit demeuré inaccessible à la seconde?
Pourtant une chance de défense subsistait, puisée dans la santé débile de Sainte-Beuve et la date de sa mort.
Durant cette année 1869, nous sommes au fait des tourments que lui infligea la maladie. Au mois d'août, ses souffrances s'aggravaient. En septembre il donna son dernier article. Il mourut le mois suivant.
En tenant compte de ces remarques, une hypothèse aussitôt se présentait. Les quatre premiers tomes de l'édition complète de Baudelaire étant datés de 1869, peut-être avaient-ils paru, sur la fin de l'année, quand Sainte-Beuve touchait à ses suprêmes moments. Des lors, comment reprocher à un agonisant le silence le plus pardonnable?
Si pénible que fût une enquête de ce genre funèbre, j'ai voulu en avoir le cœur net. J'ai consulté la Bibliographie de la France aux années 1868 et 1869. Et voici le résultat:
Dès la fin de 1868, nous le savons par ses écrits, Sainte-Beuve connaît à fond les Fleurs du Mal et les Poèmes en prose. Les Curiosités esthétiques, renfermant les salons et critiques d'art, paraissent en décembre 1868. L'Art romantique, contenant les études de mœurs et les critiques littéraires, paraît en février 1869.
De fin février à septembre, Sainte-Beuve disposait donc de six grands mois, de vingt-quatre Lundis, pour parler de Baudelaire. Durant ces six mois, il continua à se taire. De ces vingt-quatre feuilletons pas un seul ne fut accordé à Baudelaire.
Il me semble que cette fois la cause est entendue.
[Illustration: ornement fin de page]
APPENDICE
LES SENTIMENTS DE BAUDELAIRE POUR SAINTE-BEUVE
Au cours de l'étude qui précède, on a pu constater l'inaltérable attachement de Baudelaire pour Sainte-Beuve malgré les constantes défections du critique à son égard.
Il resterait à expliquer cette longanimité si contraire à ce que nous révèlent de Baudelaire ses correspondances et ses papiers intimes.
Sans s'y montrer positivement vindicatif, le poète ne cesse d'y attester une extrême sensibilité aussi bien aux bons procédés qu'aux mauvais. Éloges ou dénigrements, il note tout avec une perspicacité toujours en éveil. Se défiant même de la mémoire, cette négligente, qui oublie souvent en route les injures autant que les bienfaits, il avait institué dans ses carnets une rubrique spéciale intitulée Vilaines canailles, où il inscrivait les noms des personnes qui l'avaient desservi ou simplement déçu. Or, par un traitement privilégié, Sainte-Beuve ne figure sur aucune de ces listes vengeresses.
Bien mieux, en 1859, au moment où Babou manque de le brouiller avec le critique, dans la lettre affolée qu'il écrit à Poulet-Malassis, Baudelaire déclare: «Ce qu'il y avait dangereux là dedans, c'est que Babou avait l'air de me défendre contre quelqu'un qui m'a rendu une foule de services.»
Lesquels? On reste rêveur. On cherche et voici ce qu'on trouve jusqu'à cette date: trois refus d'articles sur Poe, une lettre privée sur les Fleurs du Mal, des conseils privés lors du procès. Secours bien minces. On cherche encore: on découvre deux lettres de Sainte-Beuve, l'une en date du 3 octobre 1852 mentionnant la recommandation d'un manuscrit à Véron, une autre lettre en date du 20 mars 1854 où Sainte-Beuve se récuse au sujet d'une demande d'appui au Moniteur. Et c'est tout.
Qu'un poétereau, à visées médiocres et doutant de soi, se fût abusé sur l'importance de ces menus services, l'illusion semblerait plausible. Mais chez Baudelaire, elle déconcerte.
Dans ses lettres, dans ses carnets, le trait dominant, permanent, c'est l'orgueil.
Non pas la petite vanité de l'homme de lettres qui puise toute sa force dans les louanges d'autrui, les publicités bruyantes, les succès immédiats--et s'effondre aussitôt que ces adjuvants cessent. Mais une foi intérieure et indéfectible en sa valeur personnelle, en son génie, en son œuvre, une prescience presque miraculeuse du rang où celle-ci atteindra. Dès 1847, quand il annonce les Fleurs du Mal sous son titre primitif Les Lesbiennes, le format que Baudelaire leur assigne d'autorité, c'est l'in-quarto--c'est-à-dire le format réservé aux grands chefs-d'œuvre consacrés[B]. En 1860, un an après l'incident Babou, il écrit à sa mère: «Plus je deviens malheureux, plus mon orgueil augmente.» Et dans une autre lettre: «Comme j'ai un genre d'esprit impopulaire, je gagnerai peu d'argent, mais je laisserai une grande célébrité, je le sais.» Et partout de même répétée, ressassée la certitude de la durée, de l'immortalité des Fleurs du Mal.
[B] Edition originale de Chien Caillou de Champfleury, Martinon 1847. Sur le 2e plat de la couverture: A PARAITRE INCESSAMMENT: Pierre de FAYIS, Les Lesbiennes, poèmes, un volume grand in-4.
Comment supposer alors que Baudelaire n'aperçoive pas la disproportion entre le sentiment qu'il a de sa grandeur et la taille que lui attribue Sainte-Beuve? Comment comprendre qu'il tremble à l'idée d'une brouille avec un protecteur si tiède et qu'il exagère, avec un si manifeste parti pris, une serviabilité si parcimonieuse?
Énigme qui n'est insoluble qu'à première vue et qui s'éclaire quand on analyse un à un les éléments de cet attachement étrange.
Sans parler de la première emprise de jeunesse, des premiers élans d'admiration qui durent s'atténuer secrètement lorsque Baudelaire prit pleine possession de son talent, il est évident que, dans cet attachement, l'intérêt eut une part.
Non que dans ses relations avec Sainte-Beuve, Baudelaire poursuivît un avantage personnel. Vraisemblablement, quoique sans grande confiance, il espérait, il ne désespérait pas qu'un jour, peut-être, à la longue, son tour de Lundi viendrait. Mais au peu que Sainte-Beuve lui avait accordé, à ces éloges retenus, et par raccroc, que le critique lui dispensait dans un coin d'article, Baudelaire était trop fin pour ne pas discerner que ce jour était encore bien lointain, bien incertain, si encore il devait jamais luire. Au surplus, son orgueil lui permettait d'attendre et lui défendait de demander plus. Une seule fois il fléchit, c'était en 1860, lorsque parurent les Paradis artificiels. Baudelaire alors nettement sollicita de Sainte-Beuve un article. Mais par les lettres récemment publiées dans la Revue de Paris, nous connaissons les dessous de cette défaillance. «J'ai plus que jamais besoin d'être soutenu, écrivait-il à Sainte-Beuve et je devais vous rendre compte de mon embarras.» Embarras signifiait le dernier degré de la détresse, misères physiques, misère pécuniaire, un homme à la dérive. Cette sollicitation dictée par l'angoisse resta, on le sait, sans résultat. Ce fut la première et la dernière.
Par contre, si peu quémandeur pour lui-même, nous avons vu que, en faveur de Poe, Baudelaire n'hésitait pas à harceler Sainte-Beuve. De 1856 à 1865, pas une année sans que Baudelaire ne revienne à la charge, ne caresse et ne relance le critique pour lui arracher l'article sur Poe. C'est chez lui le même acharnement qu'à demander de l'argent à sa mère pour Jeanne Duval. Avec la Muse noire, Poe avait fini par devenir sa grande charge, son grand devoir. Pour lui gagner Sainte-Beuve, il eût tout pardonné, il pardonnait tout au critique. Poe fut sûrement dans leur attachement un des liens les plus solides.
Mais en dehors de ces calculs--bien désintéressés--ce qui semble avoir le plus retenu Baudelaire à Sainte-Beuve, malgré déboires et déceptions, c'est Sainte-Beuve lui-même, sa fréquentation, sa société.
Si orgueilleux que fût Baudelaire, visiblement il avait été flatté par l'accueil affable de cet écrivain fameux, son aîné presque de vingt ans, maître de toutes les renommées littéraires de l'heure, et dont la porte ne s'ouvrait qu'à des pairs ou à des intimes.
«Un homme qui, malgré ma jeunesse relative, m'a toujours pris pour son égal!» écrivait-il fièrement à sa mère en 1865. Traitement peu commun de la part de Sainte-Beuve, si réservé, si en méfiance contre les intrus et les fâcheux.
Et effectivement, faute de services, il ressort de leur correspondance que Sainte-Beuve ne ménageait à Baudelaire ni une paternelle considération ni de délicats égards ni même des avis et des réconforts d'autant plus précieux qu'ils venaient de plus haut.
«Est-il permis de venir se réchauffer et se fortifier à votre contact? lui écrivait Baudelaire en 1865 (un mois après lui avoir adressée vainement Gordon Pym). Vous savez ce que je pense des hommes atonifiants et des hommes tonifiants. J'ai besoin de vous comme d'une douche.»
On se demande, du reste, dans quelle société Baudelaire si réfléchi, si épris de belles lettres, eût trouvé l'équivalent en agrément et en qualité de ce que lui offrait celle de Sainte-Beuve. Banville bien superficiel et funambulesque, Gautier pliant sous le feuilleton et, en ses propos, plus rapin que penseur, Leconte de Lisle absorbé dans ses transcriptions de l'antique, Poulet-Malassis bon lettré mais tout à ses échéances, Asselineau aimable polygraphe mais sans profondeur, Théophile Silvestre écrivain de haute marque mais toujours au dehors pour des inspections d'art, Flaubert à Croisset, Barbey d'Aurevilly, le tempérament le plus proche du sien, mais accaparé par le roman, le journalisme, les salons,--à la vérité, comme tous les esprits supérieurs, Baudelaire se trouvait très isolé dans son époque[C]. A défaut de Renan qu'il ne connaissait pas et qui d'ailleurs se désintéressait ouvertement des auteurs du jour, on conçoit que, pour un poète de cette envergure et de cette culture, la familiarité, même inefficace, de Sainte-Beuve ait été la planche de salut, le præsidium rêvé. Et l'on s'explique que pour le garder Baudelaire ait avalé tant de couleuvres.
[C] Au moment où se corrigent les épreuves de cette étude, la Revue de Paris, du 15 octobre 1917 publie une lettre de Baudelaire qui apporte aux remarques ci-dessus la confirmation du poète lui-même: «Excepté d'Aurevilly, Flaubert, Sainte-Beuve, je ne peux m'entendre avec personne. Th. Gautier seul peut me comprendre, quand je parle peinture.» (11 août 1862).
Cependant, à la digestion, ne lui laissèrent-elles pas quelques aigreurs? La négative serait aventurée.
Ouvrons en effet les Fleurs du Mal (première ou seconde ou troisième édition) et relevons les noms des dédicataires. L'ensemble du volume est dédié à Gautier, trois pièces sont dédiées à Victor Hugo, deux au sculpteur Christophe, une autre à Banville, une autre à Constantin Guys, une autre à Maxime du Camp.
Mais à Sainte-Beuve pas une seule, malgré les témoignages d'admiration que prodiguait Baudelaire, dans ses lettres, au poète de Joseph Delorme.
Consultons la Revue Fantaisiste où parurent de Baudelaire les Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains. Ces Réflexions ont pour sujets Banville, Barbier, Desbordes-Valmore, Pierre Dupont, Flaubert, Gautier, Victor Hugo, Leconte de Lisle, Le Vavasseur, Paul de Molènes, Pétrus Borel. Mais de Sainte-Beuve pas trace.
Compulsons le recueil des Poètes Français de Crépet où l'anthologie de chaque poète s'orne d'une étude sur son œuvre. Baudelaire a signé plusieurs de ces notices. Sainte-Beuve y a, bien entendu, la sienne. Mais elle n'est pas signée: Baudelaire. Elle est signée: Babou.
Feuilletons enfin les œuvres complètes de Baudelaire, fouillons, scrutons ligne à ligne. Dans les sept volumes, nulle part le nom de Sainte-Beuve n'est cité.
Omissions trop répétées pour qu'on les croie dues au hasard.
Il est plus probable qu'elles furent voulues et que, par ce mutisme obstiné, Baudelaire entendit rendre à Sainte-Beuve ce qu'on appelle «la pareille».
Ici s'accuse nettement la différence de procédés entre les écrivains de haute classe et les subalternes.
Négligé par Sainte-Beuve, un Babou s'exaspère, accuse, invective.
Un Baudelaire, au contraire s'en tiendra au silence, cette légitime représaille de l'artiste contre ceux qui se taisent sur lui.
[Illustration: ornement fin de page]
NOTES
[1] «Le second ami était et est encore gros, paresseux et lymphatique; de plus il n'a pas d'idées et ne sait qu'enfiler et perler des mots en manière de colliers d'Osages» (Article de Baudelaire dans l'Echo des Théâtres du 23 août 1846. OEuvres posthumes, Mercure de France, 1908, p. 293).
[2] La prédiction de Gautier sur Baudelaire est trop longue pour être citée en entier. Elle se termine ainsi: «Le Baudelaire fera long feu comme le Pétrus.» (M. DU CAMP, Souvenirs littéraires, t. II, p. 83 et 84).
A joindre cette autre opinion de Gautier sur le Baudelaire: «Théophile Gautier qui, dans l'intimité, a un vif sentiment critique, me disait en 1848:--Baudelaire est un beau vase qui a une fissure» (CHAMPFLEURY, Souvenirs, p. 145).
Il est à remarquer cependant que, dès 1845, la presque totalité des Fleurs du Mal était connue du monde lettré par les récitations qu'en faisait Baudelaire.
[3] OEuvres posthumes, Mercure de France, 1908, p. 54.
[4] BAUDELAIRE, Lettres, p. 492, 15 janvier 1866.
[5] En 1856, dans la Préface de sa traduction des Histoires extraordinaires, à propos d'un biographe de Poe, qui s'était permis, par une inconvenance étrange, de publier en tête des œuvres de l'écrivain un éreintement en règle de sa vie et de ses ouvrages, Baudelaire écrivait ces lignes indignées et mémorables: «Il n'existe donc pas en Amérique d'ordonnance qui interdise aux chiens l'entrée des cimetières» (Histoires extraordinaires, 1856, p. XX).
[6] BAUDELAIRE, Lettres, p. 190, 19 mars 1856.
[7] SAINTE-BEUVE, Correspondance, t. I, p. 210, 24 mars 1856.
[8] BAUDELAIRE, Lettres, p. 104, 9 mars 1857. J'ai omis de noter la réponse de Sainte-Beuve (Correspondance, t. I, p. 222, 11 mars 1857). Sainte-Beuve préfère qu'Edouard Thierry, rédacteur au Moniteur, parle d'abord de l'ouvrage. Quant à lui, il ajourne à une date vague, sous prétexte qu'il n'a pas encore «sa petite idée» sur Poe--malgré la publication de deux volumes contenant les plus célèbres chefs-d'œuvre du conteur. Cette seconde promesse d'article n'eut pas, d'ailleurs, plus de suites que la première.
[9] Revue des Deux Mondes, 1er juin 1855.
[10] Nouveaux Lundis, t. I, p. 400, et SAINTE-BEUVE, Correspondance, t. I, p. 219.
[11] BAUDELAIRE, OEuvres posthumes, Quantin, 1887 (éd. Crépet), p. 285.
[12] BAUDELAIRE, Lettres, p. 163, 14 juin 1858. «... Il y a des jours où les injures de tous les sots vous montent au cerveau et alors on implore son vieil ami Sainte-Beuve.» Le vieil ami Sainte-Beuve n'avait sans doute pas encore assez mûri «sa petite idée» sur Poe, car il persista dans le silence.
[13] Cet article, intitulé l'Amitié littéraire, avait paru dans la Revue Française. Il reparut dans un volume de Babou, intitulé Lettres satiriques et critiques, Poulet-Malassis, 1860. Le passage visant Sainte-Beuve se terminait par la phrase suivante: «Il glorifiera Fanny, l'honnête homme! et gardera le silence sur les Fleurs du Mal.» Toutefois, l'éditeur, sans doute sur la prière de Baudelaire, ayant supprimé la phrase, Babou la rétablit dans un Post-scriptum avec sommation à Poulet-Malassis de l'insérer.
[14] BAUDELAIRE, Lettres, p. 184, 21 février 1859.
A consulter également une lettre à Asselineau sur le même sujet (p. 185) du 24 février 1859.
[15] SAINTE-BEUVE, Nouvelle Correspondance, p. 153, 23 février 1859. A consulter aussi une lettre de Sainte-Beuve à Poulet-Malassis (p. 142), même date, même sujet. Sainte-Beuve demande à Poulet-Malassis de lui confier la fameuse lettre qu'il avait adressée à Baudelaire sur les Fleurs du Mal et qui, de 1857 à 1870, constitue sa grande pièce de défense, sa grande parade contre les accusations d'indifférence envers Baudelaire.
[16] BAUDELAIRE, Lettres, p. 187.
[17] BAUDELAIRE, Lettres, p. 269.
[18] SAINTE-BEUVE, Correspondance, t. I, p. 255, 3 juillet 1860.
[19] Causeries des Lundis, t. XV, p. 350. Lettre au directeur-gérant du Moniteur. Il est à signaler qu'une fois de plus, Sainte-Beuve justifie son silence en invoquant un article consacré à Baudelaire dans le Moniteur par Edouard Thierry. En 1858 il dit à Baudelaire: «Thierry parlera de vous.» En 1860: «Thierry a parlé de vous.» Ingénieuse combinaison qui instituait Thierry définitivement comme délégué aux affaires baudelairiennes et fournissait aux temporisations de Sainte-Beuve tantôt une prétexte, tantôt une excuse.
Il est en outre à noter que l'incident Babou-Sainte-Beuve se termina au mieux. En 1862, en tête des poésies de Sainte-Beuve publiées dans les Poètes Français de Crépet, parut une notice sur Sainte-Beuve, signée Hippolyte Babou et où l'encensoir n'était pas balancé de main morte (Poètes Français, t. IV, p. 357). Sur quoi, Sainte-Beuve, ne voulant pas demeurer en reste de politesse, accorda aux notices publiées par Babou dans ce recueil un paragraphe plus qu'obligeant (Nouveaux Lundis, t. III, p. 341).
Dans cette affaire il n'y eut donc qu'une victime: Baudelaire.
[20] Ce bel article parut d'abord dans les Articles justificatifs pour Charles Baudelaire, auteur des Fleurs du Mal (1857), imprimerie Dondey Dupré, p. 9. Il fut réédité dans Les OEuvres et les Hommes, 1862, t. III.
[21] Extrait de la notice de Banville, un des morceaux les plus complets et les plus profonds qu'on ait publiés sur l'OEuvre de Baudelaire. Banville, d'habitude si menu, si gracile, si papillonnant, y atteint, en maint endroit, à la force. Cette notice parut d'abord dans l'Album de la Galerie contemporaine, in-4, Baschet (vers 1877). Elle a été reproduite, en partie seulement, dans la récente édition des Fleurs du Mal, publiée par la librairie Fasquelle (1912).
[22] Nouveaux Lundis, t. I, p. 400 et 401.
[22 bis] Ce nom, ces mots n'étaient pas mis là sans intention. Dans un article récent du Mercure de France, M. Ernest Raynaud nous a révélé l'espèce de pacte d'échange qui s'était conclu à ce moment entre Sainte-Beuve et Gautier: Sainte-Beuve promettant un fauteuil d'académicien à Gautier contre un siège de sénateur que celui-ci lui assurerait. On devine le trouble qu'apportait dans ces combinaziones l'irruption ingénue de Baudelaire. Sainte-Beuve, il faut le reconnaître, se tira fort habilement de ce mauvais pas. Désigner Gautier comme le maître de Baudelaire, c'était du même coup amorcer sa candidature et ruiner celle de son jeune concurrent. Protester contre l'indifférence de l'Académie envers les poètes du jour, c'était poser des jalons pour une compensation prochaine en faveur de Gautier. Dès lors, l'échec de Baudelaire, soit par voie de scrutin, soit par voie de désistement, ne faisant pas de doute, on se trouvait en excellente posture pour pousser Gautier au premier fauteuil vacant. A tous égards, ce fut du plus joli travail académique et où il semble bien que Baudelaire n'ait vu que du feu.
[23] BAUDELAIRE, Lettres, p. 325.
[24] SAINTE-BEUVE, Correspondance, t. I, p. 285, 15 février 1862.
[25] Cependant Baudelaire avait envoyé les Histoires sérieuses et grotesques à Sainte-Beuve et spécialement attiré son attention sur ce livre, sans obtenir même un accusé de réception (Lettres, p. 426, 15 mars 1865 et p. 427, 30 mars 1865).
[26] A titre de curiosité, j'ai relevé les noms des poètes contemporains auxquels Sainte-Beuve avait consacré des articles entre 1857 et 1867, date de la mort de Baudelaire.
1857.--Théodore de Banville, Alfred de Musset.
1860.--Mme Desbordes-Valmore (OEuvres posthumes).
1861.--Victor de Laprade.
1862.--Calemard de Lafayette.
Même année, étude sur les Poètes français de Crépet qui fournit prétexte à des études sur Soulary, de Belloy, Coran--sans un mot sur Baudelaire, quoique celui-ci figurât dans le recueil.
1863.--P. Lebrun, Théophile Gautier.
1864.--Alfred de Vigny.
1865.--Charles Monselet. Même année, un article sur la Poésie française en 1865.
Sainte-Beuve s'y plaint du manque d'originalité des poètes nouveaux. «Je me dis: ceci est du Musset!» ou bien: «Ceci rappelle Victor Hugo» ou «Ceci est du Gautier, du Banville, du Leconte de Lisle--ou même du Baudelaire». Toujours les réserves tendant à réduire l'importance de Baudelaire. Ce même était bien du même au même.
Mais voici plus significatif encore. En 1862 Sainte-Beuve se chargea de préfacer les Poètes français de Crépet. Il rédigea, à cet effet, une introduction formant histoire de la poésie française. Arrivé au XIXe siècle il en conte les débuts--mais, en 1862, quelle déchéance! Il se lamente sur cette décrépitude, appelle à grands cris une Poétique nouvelle. «Et ce qui vaudrait mieux, ajoute-t-il, ce serait un exemple nouveau et vivant. La Nature seule peut créer le génie. A celui qui doit venir et en qui nous avons espérance, nous dirions....» Suit une prosopopée assez fade qui se termine ainsi: «Vous n'avez qu'à puiser au gré de vos inspirations, suivant votre habileté et votre audace;... vous fondrez tout à la flamme de votre génie; vous remettrez chaque chose à son point dans la trame du bel art, ô grand poète qui naîtrez!»
Invocation sincère mais plutôt oiseuse, puisque ce grand poète, à l'insu de Sainte-Beuve, était né depuis cinq ans déjà.
[27] BAUDELAIRE, Lettres, 1865, passim, p. 489 à 496.
L'appui de Sainte-Beuve semble s'être borné à certifier à l'éditeur Garnier la valeur littéraire de Baudelaire.
Dans une des lettres de Baudelaire à sa mère, publiées par la Revue de Paris (20 juillet 1865), le poète exprime assez exactement la nature de l'aide que lui prêta le critique des Lundis en vue de ce traité avec Garnier, qui, au surplus, ne devait pas aboutir: «Sainte-Beuve, que j'ai vu à mon passage à Paris, m'a dit qu'il se mêlerait un peu de la question.»
[28] SAINTE-BEUVE, Correspondance, t. II, p. 209. Il est, dans cette lettre, à retenir deux points: 1º Sainte-Beuve ne formule aucune promesse d'article; 2º Sa lettre est datée du 12 septembre, c'est-à-dire qu'elle ne fut écrite que douze jours après la mort de Baudelaire.
[29] A. DE LA FIZELIÈRE et GEORGES DECAUX, Essais de bibliographie contemporaine, Charles Baudelaire, librairie de l'Académie des Bibliophiles, 1868.
[30] Causeries du Lundi, t. XV, p. 527.
[31] Revue Européenne, 1861. Réédité à la suite des Derniers Poèmes, 1895.
[32] Il s'est produit ici une grave lacune dans le nomenclature des symptômes qui, à défaut de perspicacité, eussent dû avertir Sainte-Beuve de la place prise par Baudelaire dans la poésie française.
J'avais en effet oublié de mentionner parmi ces symptômes la notice de Théophile Gautier, insérée en tête de l'édition définitive des OEuvres complètes (1868).
Si défectueuse et restrictive que soit encore cette notice qui persiste à maintenir Baudelaire dans le cercle des poètes artificiels et subtils, le fait qu'un écrivain illustre comme Théophile Gautier, grand potentat du feuilleton, un des maîtres de la célèbre phalange romantique, eût assumé la charge de présenter Baudelaire au public et lui eût accordé l'honneur de soixante-quinze pages en texte serré, ne pouvait manquer d'attirer l'attention de Sainte-Beuve.
Il y avait là mieux qu'un acte de complaisance posthume, une véritable consécration.
Il paraît peu probable que l'importance de cette manifestation ait échappé à un esprit aussi avisé que Sainte-Beuve.
Mais il n'est pas impossible, par contre, qu'elle ait contribué, par choc en retour, à l'ancrer plus dans son silence.
[Illustration: ornement fin de page]
[Illustration: logo]
CHARTRES.--IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.
End of Project Gutenberg's Baudelaire et Sainte-Beuve, by Fernand Vandérem