XVII
LA BATONNADE SCAPIN
M'étant remis en route après cela le lendemain, la chaleur du jour m'engagea au bout de quelque temps à rechercher l'ombre d'un couvert. Je pris en conséquence un sentier détourné de la route qui, s'enfonçant insensiblement parmi des bosquets fort touffus, me conduisit dans une solitude si délicieuse que je balançai un moment si, renonçant pour l'heure à pousser plus loin mon voyage, je ne descendrais pas de cheval, pour me livrer sur ces gazons épais aux douceurs du repos. On n'entendait que le bruit des oiseaux; un lent et doux zéphyr agitait les feuilles des arbres et chatouillait mon cœur d'une certaine peine, douce et tendre, qui paraissait l'atmosphère même de ces beaux lieux confidents.
Dans le moment que je considérais un spectacle si charmant, j'aperçus, au bout d'une allée, une petite maison que l'art et la nature semblaient s'être, de concert, étudiés à rendre agréable. Je fus si transporté de cette vue, que je me délibérai aussitôt de m'avancer vers ce bâtiment, jugeant qu'il ne pouvait être que la demeure d'un honnête homme, et qu'il fallait, pour l'avoir choisie, un mérite extraordinaire.
Cependant, comme j'étais descendu de cheval et que je faisais quelques pas dans l'avenue, je vis bientôt venir à moi une jeune personne qui me parut moins une mortelle qu'une divinité. Sans être grande, elle avait dans son port toute la majesté qu'on peut souhaiter chez une princesse, et sa façon de marcher était si belle et si fière, que l'on pensait qu'elle exécutât quelque pas de danse quand seulement elle foulait d'un pied léger l'herbe fleurie des prairies. M'étant approché pour la saluer, je vis qu'elle avait le plus beau teint, une bouche incarnate, le nez fait sur le modèle des Grâces, avec sur tout cela des yeux bleus et si doux, qu'ils donnaient à l'esprit la saveur que le goût trouve au miel. L'éclat du soleil l'avait contrainte de couvrir d'une paille rustique ses cheveux, les plus blonds du monde, et elle portait en ses mains, parfaitement belles et aussi jolies que si on les avait faites exprès, un bouquet de fleurs des champs qui avaient bien la mine, encore qu'elle vînt de les cueillir, d'avoir moins de fraîcheur que le coloris de ses joues.
—Je vois bien, madame, lui dis-je, que ma présence dans ce jardin est fâcheuse, et je vous prie d'excuser, là-dessus, mon incivilité; mais, appelé chez un gentilhomme de ce pays pour une affaire qui n'est pas de grande conséquence, je me suis égaré durant la chaleur et laissé entraîner ensuite par l'envie de me mettre à l'ombre et la tentation de ces arbres si frais. Souffrez cependant, madame, que je vous exprime mon ravissement d'une rencontre aussi agréable. N'imaginez pas qu'en parlant ainsi j'ai dessein de vous offenser, mais considérez, au contraire, qu'un aveu si dépouillé d'artifice et peut-être si prompt marque assez le désordre de mes esprits et la confusion de mes sens.
La belle, à ces mots, montrant une rougeur nouvelle, fit un mouvement pour fuir et, en même temps, elle laissa échapper les fleurs qu'elle tenait entre ses bras; me précipitant pour les ramasser, je les tendis à cette nymphe en m'écriant:
—Madame, si je n'ai point été le maître du sentiment qui m'a fait parler, je serais au désespoir qu'il vous ait paru moins respectueux que l'embarras qui y succède et que, jusqu'ici, je n'avais jamais ressenti.
Je ne voudrais pas jurer et encore moins gager qu'une déclaration si précieuse ne fût pas, dans mon souvenir, fournie par la mémoire d'un rôle autrefois débité devant les chandelles; mais, pour nous autres comédiens, la fiction se mêle si étroitement à la réalité, qu'il n'y a rien qui ressemble chez nous davantage à la passion qu'une phrase bien déclamée, ni à la vertu qu'une tirade bien apprise. J'aurais peut-être poursuivi ce discours singulier, si cette jeune personne ne m'avait répondu avec beaucoup de modestie qu'en changeant de propos je lui montrerais, mieux que par toutes les protestations, que j'étais mortifié de l'avoir chagrinée.
Comme elle achevait ces paroles, un tendre incarnat vint, encore une fois, rehausser la blancheur de son visage; mais le regard qu'elle me jeta faisait paraître assez qu'elle ne m'en voulait pas de l'avoir provoqué. Après cela, elle me demanda, sans doute par manière de contenance, quel était ce gentilhomme chez qui j'allais et le nom de sa terre, parce qu'elle connaissait bien le pays tout à la ronde et qu'elle m'indiquerait le chemin puisque je l'avais perdu.
—Madame, lui répondis-je, le seigneur que je dois voir se nomme M. de La Maisonfort, et le château qu'il habite est du nom de Rochefitte, que ce cavalier prit autrefois pour suivre à l'armée le roi en Flandre.
La belle fit un ris malin et m'apprit que j'étais à la vérité assez éloigné du but de mon voyage, mais qu'en suivant un chemin dérobé qu'elle m'enseignerait je parviendrais assez rapidement chez M. de La Maisonfort, et qu'au surplus je rencontrerais beaucoup de cavaliers sur cette même route, parce qu'il y avait une fête au château de Rochefitte et qu'on y donnait la comédie, avec les violons, parce que Mlle de La Maisonfort devait épouser bientôt M. le marquis des Guirandières, que c'était une affaire faite et qu'il n'y avait plus à revenir là-dessus.
Elle cessa de parler en disant cela et laissa paraître un peu d'ennui, qui se traduisit par des soupirs et quelques pleurs venant humecter sa paupière. Il ne me fut pas malaisé de comprendre qu'elle prenait quelque part à ce prochain hyménée, et je jugeai aussitôt que ce marquis, trop fortuné et sans doute infidèle pour une autre, était l'objet de ces regrets et la source de ces larmes.
Plein de tristesse et dévoré de jalousie, comme si j'avais sujet d'avoir l'une et l'autre, j'allai délier la bride de mon cheval, qui était attaché à un arbre, et je pris congé de la belle mystérieuse avec une précipitation où le souvenir du marquis entrait pour quelque chose.
Après avoir fait plusieurs détours par des sentiers qui me parurent un second labyrinthe, j'arrivai devant un château d'une belle apparence, et qui était tellement illuminé à l'intérieur, que la quantité de feux qui sortaient par ses fenêtres forçaient à reculer jusqu'au fond des bosquets les ombres de la nuit. Un agréable concert de violons et de luths se faisait entendre et l'on devinait bien, aux bruits des vaisselles agitées dans les cuisines et aux fumets succulents qui s'en échappaient, que l'estomac n'aurait pas moins de part aux réjouissances qui se préparaient que les oreilles et les yeux.
Sitôt que je me fus fait connaître à M. de La Maisonfort pour le comédien qui venait aider des lumières de son art les personnes de qualité disposées à se donner le plaisir de paraître en public, à la manière des baladins, ce seigneur me mena avec de grands éclats de joie dans une salle magnifiquement préparée, où l'on avait élevé une estrade pour jouer la farce de Scapin, et où je vis un gros gentilhomme déjà habillé du long pourpoint de Géronte, et qui faisait le bouffon et le vieillard avec des mines comme s'il eût eu besoin de cela pour paraître les deux. Mais que devins-je en apercevant auprès de lui ma divinité du jardin et en apprenant à des signes certains que ce comédien de fortune n'était autre que le marquis épouseur, ce château la façade de la petite maison autour de laquelle la belle malicieuse m'avait fait tourner et retourner, et cette noce celle de cette Galathée avec ce Polyphème. Je pensai étouffer de rage et de dépit.
Dès que nous eûmes commencé de répéter, je vis que mon rival était le plus sot des hommes et je compris la tristesse que j'avais remarquée dans les yeux de ma princesse. Elle-même qui jouait dans la pièce, avec des grâces non pareilles, le personnage de Zerbinette, marquait si bien par ses regards et ses silences le dégoût que lui inspirait une telle union, imposée par la cupidité d'un père, que, ne pouvant plus supporter un sort si fâcheux et si contraire, je me résolus d'y mêler un dénouement de ma façon. Je dis au marquis que c'était la scène de Géronte et de Scapin qu'il fallait le mieux étudier, parce que c'était là qu'éclatait particulièrement l'art des deux comédiens, et l'ayant persuadé de se mettre dans le sac que je fermai en l'assurant que c'était la tradition de Molière, je lui servis une bâtonnade qui n'était pas dans la pièce.
M. des Guirandières criait au travers du sac, comme s'il eût été Géronte lui-même; M. de La Maisonfort, me jugeant pris de frénésie, me tirait par mes basques en jurant comme un Suisse, et sa fille riait aussi fort et aussi haut que si elle eût été, en effet, Zerbinette, la supposée Égyptienne. A la fin, le marquis, rompant ses entraves de chanvre, s'enfuit si courroucé qu'il ne voulut rien entendre aux raisons de M. de La Maisonfort,—et vraiment je ne sais de quelle sorte ce seigneur eût pu en donner,—et c'est ainsi que par mon artifice je sus rompre cet hymen odieux... en même temps que les côtes du marquis.