III
LES SIX SOUS DE LA TOURTE
C'est dans la ville de Chinon, célèbre par la bonté de son vin et la cruauté de son pavé, que m'arriva une aventure dont le succès fut tel que, de valet de comédie et portier pour garder la porte pendant que les autres se panadaient sur les tréteaux, je devins, en moins de rien, l'orateur de la troupe où j'avais placé ma fortune ou son _gracioso_, comme disent les Castillans.
J'avais donc été commis par le sieur de La Rapière pour veiller à ce que personne ne passât devant ma hallebarde sans cracher au bassinet et véritablement les affaires de notre illustre compagnie étaient en si mauvais état que je n'aurais pas laissé Dieu le père entrer autrement qu'en payant. Nous n'avions eu, depuis deux jours, que des ombres de déjeuner capables seulement de sustenter des ombres, comme celles que peint M. Scarron dans son _Virgile_, mais non des personnes humaines et bien endentées, et nous avions décidé de jouer ou de mourir, malgré le temps de froidure et de neige qui n'était point fait pour inciter les gens à prendre le plaisir du spectacle et plus propre à faire réfléchir sur les charmes du feu, du chaudeau et de la couette que sur les emportements d'Hérode, dans la _Marianne_ de M. Hardy.
Je songeais au vide des choses de ce monde et surtout à celui de mon estomac en considérant la place qui était devant le théâtre et où le gel étendait des blancheurs figurant assez bien les sucreries que Mme de Lafontette, ma mère, étalait sur des pâtisseries qui ne me revenaient que trop en mémoire, quand je vis de loin, à la faveur d'une torche de résine flambante, une table couverte d'un linge fort propre et sur laquelle on avait disposé dans un bel ordre des gâteaux qui auraient paru les plus appétissants du monde, même à un homme moins affamé que moi. Ces tentations étaient défendues contre les entreprises des fripons par la vigilance d'un gâte-sauces cerbère commis à leur garde, comme je l'étais moi-même à celle du tripot où la troupe se disposait à jouer _Wenceslas_ sous une température appropriée à cette pièce polonaise. Je n'eus pas plutôt jeté la vue sur cette table de proposition que mes regards n'eurent plus d'autre objet que ces délectables gâteaux et mes pensées d'autre occupation que de découvrir le moyen d'y tâter autrement que par la convoitise. Je balançai longtemps si, par des discours ou peut-être par une tirade empruntée à notre répertoire, je ne saurais attendrir le gâte-sauces et le persuader de me donner au moins une de ces tourtes au godiveau dont l'odeur arrivait jusqu'à moi avec une impertinence à ne pas supporter; mais je fis réflexion que si ventre affamé ne possède point d'oreilles et c'était le cas du mien, il ne devait guère avoir de langue non plus et que mon éloquence n'aurait point d'effet; je songeai ensuite à conquérir cette proie par la valeur de ma hallebarde et j'aurais peut-être suivi ce sentiment qui sentait furieusement pour moi les coups de bâton, si dans ce moment-là il ne s'était pas présenté devant la porte du tripot un de ces cavaliers aux bottes sonnantes, dont les moustaches longues et la rapière démesurée indiquent assez la profession qui est de couper les oreilles pour le compte d'autrui et les bourses pour leur sien propre.
Cet homme m'ayant demandé d'un ton fort rude si notre troupe allait commencer bientôt la comédie, je l'assurai que les comédiens ne pensaient à rien tant qu'à lever la toile, ce qui fit qu'il entra aussitôt après m'avoir jeté à la figure le prix de sa place qui était de six sous, ce gentilhomme se contentant d'être au parterre et d'entendre la tragédie debout sur ses deux pieds comme un simple croquant.
Mais je n'eus pas plutôt senti cette monnaie dans ma main qu'il me sembla qu'il m'était poussé des ailes pour voler vers l'objet de mes désirs et je compris soudain que le meilleur moyen de se procurer une tourte était encore de la payer, jugement qui m'eût semblé extraordinaire et audacieux une minute auparavant.
Laissant donc ma hallebarde posée en travers de la porte comme le simulacre et la représentation de moi-même, je franchis avec une merveilleuse légèreté l'espace qui me séparait du gâte-sauces et de ses tourtes et lui jetant mes six sous—ou plutôt ceux du pandour—avec une effronterie dont j'avais pu prendre l'exemple d'après moi-même, je saisis enfin cette pâte délicieuse qui bientôt, tant je la pressai amoureusement contre mes lèvres, mes dents et mon palais, ne fit plus qu'une avec ma personne et devint ainsi, par une insigne métamorphose, fille de gentilhomme et portière de comédie.
Mais à peine avais-je repris ma place à la porte et ressaisi ma hallebarde avec une vigueur plus nourrie que j'entendis sortir du parterre la plus gracieuse musique et les plus épouvantables jurements qui aient jamais résonné dans un théâtre. C'était mon brave qui apparemment, s'impatientant d'être tout seul et de ne voir point de comédie, s'occupait, par manière de passe-temps, à rompre tout autour de lui. Dans le même moment, je vis accourir le sieur de la Rapière, directeur de la troupe, en robe de chambre et en bonnet de coton sur la tête, me demandant pourquoi ce vacarme et si tous les diables d'enfer étaient déchaînés dans le tripot.
—C'est, lui dis-je, un spectateur qui s'impatiente de ce que les chandelles ne soient pas encore allumées et que l'on ne commence pas.
—Quoi! s'écria-t-il dans le dernier étonnement, il y a un spectateur?
—A telles enseignes que vous pouvez l'entendre d'ici et que le païen blasphème comme s'il était certain qu'il n'y a point d'autre monde.
Le bruit cessa un petit peu, mais nous entendîmes des sifflements horribles, comme si tous les serpents de la terre s'étaient réunis dans la salle et y faisaient leur ramage. La Rapière jura:
—Il siffle déjà!
Je lui répondis que cet homme-là avait bien la mine de concourir au dénouement des tragédies, mais à coups de pommes et de sifflets.
—Cela étant, commanda le directeur, va lui rendre ses six sous et qu'il s'en aille, et dis-lui que le roi Wenceslas n'est point fait pour des gueux de son espèce.
Je sentis à ces mots un frisson mortel me courir par les moelles, et je souhaitai que le sol, en s'enfonçant sous moi, me dérobât à cette péripétie.
—Va donc! cria la Rapière; fais sortir ce maraud et allons dormir; aussi bien le lit nous tiendra lieu de dîner et de souper.
Rassemblant alors mon courage, je fis au sieur de la Rapière une harangue lui démontrant par les arguments les plus forts et les preuves les plus frappantes le tort considérable qu'il se ferait et à sa troupe en ne donnant pas un spectacle qu'il avait fait annoncer à son de trompe et à coups de caisse par toute la ville, lui faisant voir, étendue sur sa tête, la vengeance des échevins desquels il avait obtenu permission par grâce spéciale et qui s'indigneraient d'avoir été gabés par un comédien; enfin, l'adjurant de ne point priver cette ville de la fortune singulière et inouïe qui lui était échue en amenant dans ses murs une compagnie aussi illustre que la sienne et surtout un acteur tragique tel que lui, capable d'effacer les plus grands noms de l'hôtel de Bourgogne ou du Petit-Bourbon.
A tous ces discours, il ne contredisait point, se contentant de répéter d'un ton de désespoir.
—Mais pour un seul, mon enfant, pour un seul homme, jouer _Wenceslas_!
Cependant ma crainte d'avouer mon vol et la difficulté de rendre la tourte étaient si fortes que je convainquis la Rapière et qu'après avoir bien pesté il commanda qu'on allumât les chandelles et que l'on se préparât à lever le drap sale qui servait de toile, ce qui fut fait dans un instant.
Au même moment, des cavaliers et des dames qui remarquèrent les lumières en sortant d'un souper se présentèrent à la porte, dans le dessein de voir les nouveautés tragiques de Paris, et furent ensuite suivis d'un si grand concours de monde qu'en rien de temps je vis la salle et mon escarcelle pleines, et que nous eûmes pour des semaines de quoi oublier nos jeûnes comiques.
Mais que pensez-vous qu'il arriva de l'auteur et de la cause d'un si beau succès? De portier je devins régisseur, moucheur de chandelles, souffleur et poète, et Zerbine regarda avec des yeux plus doux le fils de Pharasmane à qui son teint fleuri et ses lèvres purpurines valurent le nom de Bellefleur que j'ai toujours porté depuis.