‹ BelphégorChapitre 24 sur 40 · Partie 3 · IV

Partie 3 · IV

Àla villa de Chantecoq, tandis que Gautrais continuait avec ses deux danois à monter une garde vigilante autour de la maison, le détective, Colette et Jacques, qui avait gardé son travestissement de Cantarelli, achevaient de dîner sous la véranda.

— Il est étrange, observait la jeune fille, que le baron Papillon ne t’ait pas encore répondu.

— Il n’y a rien de surprenant à cela, déclarait le détective.

» Son concierge m’a affirmé qu’il rentrerait très tard dans la soirée. Peut-être n’a-t-il pas encore reçu mon pneumatique ?

— C’est fort possible ! opinait le reporter.

— Si tu téléphonais ? proposait Colette.

— Comme tu es pressée ! plaisantait le limier.

— J’ai tellement hâte de te voir triompher de Belphégor… répliquait Colette avec une nervosité qui n’était pas dans ses habitudes.

— Eh bien ! je vais voir ! déclarait Chantecoq en se levant.

Jacques et Colette, demeurés seuls, échangèrent un regard qui en disait plus long que bien des phrases. Et cet échange délicieux et muet des sentiments qui étaient en eux mit dans leurs yeux une expression de tendresse infinie.

Ce fut Colette qui, la première, rompit le silence.

— Je ne saurais vous dire, commença-t-elle, combien j’ai hâte de voir se terminer cette affaire au gré de nos désirs…. Cela me peine beaucoup, en effet, de penser que l’on vous accuse.

Bellegarde répliquait :

— Votre père a parié, cet après-midi, avec son ami Ferval qu’avant huit jours il lui aurait livré Belphégor… et il ne m’a pas caché qu’il comptait bien le démasquer avant ce délai…

» M. Chantecoq n’est pas homme à s’avancer à la légère.

— C’est vrai.

— Je crois donc fermement que ses prévisions se réaliseront à la lettre… Et voilà pourquoi vous me voyez si tranquille.

— Je voudrais l’être et je ne le suis pas, soupirait Colette.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai la conviction que Belphégor n’a pas dit son dernier mot et qu’il se débattra furieusement avant de se laisser prendre.

— Nous sommes de taille à nous défendre.

— N’est-ce pas par miracle que, par deux fois, vous avez échappé à ses coups ?

— À présent, je me tiens sur mes gardes.

— J’en conviens, mais nous avons affaire à un ennemi si redoutable !

— C’est vous qui parlez ainsi ! s’étonnait le journaliste. Votre père, cet après-midi encore, me faisait un vibrant éloge de votre bravoure. Il me racontait même qu’après la lettre menaçante que le Fantôme du Louvre lui avait adressée, lettre dans laquelle il vous mettait en cause, c’était vous qui aviez exigé qu’il continuât la lutte.

— Comme toujours, mon père vous a dit la vérité.

— Alors, je ne comprends pas !

Incapable de dissimuler plus longtemps sa secrète angoisse, la fille du détective s’écriait, en un élan de franchise qui remua profondément le journaliste :

— Je regrette de vous voir mêlé à cette aventure… car s’il vous arrivait malheur, je ne m’en consolerais jamais.

— Mademoiselle Colette ! s’écriait Jacques… Non, vraiment, je ne mérite pas l’intérêt que vous me témoignez.

— Mais si… monsieur Jacques !

— Pourtant, vous ne me connaissez que depuis très peu de temps.

— Je sais que vous êtes le talent, l’honneur et la loyauté mêmes… Je sais que vous avez aussi beaucoup de caractère… une grande volonté… et surtout…

Elle s’arrêta comme si elle hésitait à prononcer les mots qui montaient de son cœur à ses lèvres.

— Et surtout ?

— Que vous n’avez qu’une parole… Et puis…

— Et puis ?…

— Que vous ne revenez jamais sur une décision, si grave, si… pénibles même que puissent être pour vous ses conséquences.

— C’est vrai… reconnaissait Bellegarde… en approchant sa main de celle de Colette.

Mais Chantecoq revenait, interrompant ce dialogue, prélude à la chanson d’amour qui semblait prête à s’envoler de leurs lèvres.

Chantecoq annonçait :

— Personne ne répond de chez le baron Papillon.

— C’est bizarre ! fit le reporter. En admettant même qu’il soit absent, ainsi que sa femme, il doit y avoir des domestiques dans la maison.

— Je le redemanderai tout à l’heure, fit le détective en reprenant sa place.

Et il ajouta, en remarquant l’air soucieux qu’avaient pris subitement Jacques et Colette :

— Rassurez-vous… Je trouverai toujours le moyen de pénétrer jusqu’à lui, et cela dans le plus bref délai.

Marie-Jeanne apparut.

— Ces messieurs et dames sont-ils satisfaits ? demanda-t-elle d’un air épanoui qui prouvait qu’elle s’attendait à de légitimes compliments.

— Votre dîner était parfait ! répliquait Colette.

— Moi… déclarait Chantecoq, j’ai repris trois fois du canard au porto.

— Et ma croûte aux fruits ?

— Délicieuse !… affirmait Bellegarde.

— Je suis bien contente ! affirmait l’excellente Mme Gautrais…J’avais un peu peur… Car je ne suis pas encore très habituée à la maison.

» Mais, mademoiselle, il faudra que je vous demande d’acheter quelques ustensiles qui me font défaut.

Et elle scanda :

— Nous autres, cuisinières, nous sommes comme qui dirait des musiciens… Si on veut que ça marche, faut nous donner de bons instruments…

— C’est entendu… acquiesçait Chantecoq… Vous n’aurez qu’à donner, demain matin, à mademoiselle la liste des objets dont vous avez besoin, et elle vous les fera envoyer aussitôt.

— Merci, monsieur Chantecoq.

La brave Marie-Jeanne allait se retirer ; mais elle s’écria :

— Ah ! j’oubliais les journaux… Excusez-moi.

Et après avoir déposé près du détective quelques feuilles du soir, elle se retira en disant :

— Vous verrez… quand j’aurai bien tout ce qu’il me faut, qu’est-ce que je vous ferai comme cuistance !

Chantecoq s’empara d’un journal, l’ouvrit et le déplia.

Bellegarde et Colette allaient en prendre chacun un autre ; mais, tout à coup, le grand limier lançait en riant :

— Ce pauvre Ménardier… quel entêté ! Décidément, il veut se couvrir de ridicule.

Il tendit la feuille à Bellegarde et, tout en lui indiquant du doigt un passage, il ajouta :

— Si vous voulez vous régaler, dégustez cela !

Jacques s’empara du journal et lut l’entrefilet suivant :

« L’inspecteur Ménardier a découvert l’identité de l’un des complices de l’assassin du Louvre qui ne serait autre qu’un jeune journaliste connu. L’arrestation du coupable serait imminente. »

– Vous ne trouvez pas qu’il va fort… ce cher inspecteur ?… lançait ironiquement Chantecoq.

Jacques ne lui répondit pas… Il continuait sa lecture… Soudain ses traits se contractèrent sous l’emprise d’une violente émotion intérieure.

Le grand détective, surpris, reprenait :

— J’espère que cela ne va pas vous empêcher de dormir ?… Vous ne supposez pas que Ménardier vous a repéré et qu’il va venir vous arrêter chez moi ?

» Tout cela est du bluff, mon cher ami… pas autre chose !

Toujours sans dire un mot, Jacques déposa le journal sur la table… Son visage trahissait plus que de la préoccupation… de la douleur !

Tandis que Colette considérait le journaliste avec anxiété, Chantecoq demandait :

— Qu’avez-vous, cher ami ?

— Un malaise subit, fit Bellegarde en portant la main à son front.

— Je vous le répète, insistait Chantecoq, vous n’avez rien à craindre de Ménardier.

» Si j’avais le moindre doute à ce sujet, j’aurais déjà pris toutes les précautions nécessaires.

— Non ! ce n’est pas cela ! déclarait le journaliste… Je ne me sens pas très bien… voilà tout… Et je vous demande la permission de me retirer.

Colette chercha son regard et ne le rencontra pas.

Jacques se leva… salua son hôte… et rentra dans la maison d’un pas mal assuré.

— Mon Dieu ! fit Colette en pâlissant.

— Qu’as-tu ? interrogeait son père.

La jeune fille murmura :

— Si Belphégor l’avait empoisonné ?…

— C’est impossible ! déclarait le roi des détectives d’un ton incisif.

— Cependant…

— Réfléchis un peu… Je n’ai pas quitté Bellegarde depuis ce matin… Je suis sûr qu’il n’a rien absorbé au dehors, et je pense que tu ne vas pas accuser cette brave Marie-Jeanne d’être la complice de Belphégor ?

— Oh ! non, père ! Mais je me demande si ce misérable n’aurait pas, à l’insu de cette brave femme, réussi à glisser un toxique dans nos aliments ou dans notre boisson.

— En ce cas, rétorquait le grand limier, nous serions empoisonnés tous les trois.

Colette n’insista pas. Machinalement elle prit le journal que Jacques avait laissé et en commença la lecture.

Tout à coup, elle tressaillit… et, comme frappée au cœur, elle eut un faible cri… Mais il était si douloureux que son père lui arracha le journal et chercha à découvrir ce qui avait bien pu causer à son enfant un si profond chagrin. Tout de suite il fut fixé. À quelques lignes au-dessous de l’entrefilet qui annonçait l’imminente arrestation de Jacques, il découvrait ceci :

« Mlle Simone Desroches, l’auteur d’un poème intitulé « Beaux rêves », a été frappée, la nuit dernière, d’un mal subit qui ne laisse malheureusement que peu d’espoir de la sauver ».

Chantecoq dirigea ses yeux vers sa fille.

Colette, qui avait beaucoup de peine à retenir ses larmes, s’écria :

— Je comprends ! Il l’aime encore !

Affectueusement, Chantecoq attira sa fille contre lui…

La nuit était venue… et les rumeurs du dehors n’arrivaient plus que très atténuées jusqu’à la villa du détective.

Soudain, celui-ci dressa l’oreille… Il lui semblait avoir entendu, de l’autre côté de la maison, dans la partie du jardin qui donnait sur l’allée de Vergy, un bruit de pas faisant grincer les petits cailloux de l’allée. Presque en même temps, des aboiements de chien s’élevaient.

Chantecoq s’écria :

— C’est Gautrais, sans doute, qui se promène avec ses danois.

— Mon père, fit Colette en se dressant. C’est lui… lui qui s’en va… la retrouver !

Chantecoq se précipita… suivi par Colette, au comble de l’angoisse… Et rejoignant Gautrais, il lui demanda :

— Tu as vu M. Bellegarde ?

— Oui, monsieur… à l’instant même.

— Où est-il ?

— Il vient de partir… Même qu’il ne doit pas être loin.

Le détective courut vers la porte d’entrée, l’ouvrit… se pencha au dehors… Bellegarde avait déjà disparu.

Revenant vers Gautrais, le grand limier lui demanda :

— Était-il toujours camouflé ?

— Non ! répliqua l’ancien gardien du Louvre, il avait sa tête et ses habits ordinaires.

— Tu es stupide ! grondait le détective… Tu n’aurais pas dû le laisser partir.

— Je ne savais pas, monsieur…

— C’est juste ! J’aurais dû te donner la consigne.

Colette, affolée, s’exclamait :

— Il va se faire arrêter !

Mais sur un ton d’énergique assurance, Chantecoq lui répliquait :

— Rassure-toi… Je veille !

Àbout de courage, la jeune fille laissa tomber sa tête sur l’épaule de son père en murmurant :

— Mon pauvre Jacques !

Page 1