Partie 1 · V
Marie-Jeanne était inquiète… En effet, il était une heure de l’après-midi et son mari qui était l’exactitude même n’était pas encore rentré.
En proie aux pressentiments qui n’avaient pas cessé de la tourmenter depuis l’apparition du Fantôme, et encore plus depuis l’assassinat de l’infortuné Sabarat, elle ne cessait d’aller et venir de sa cuisine, où elle s’efforçait d’empêcher le ragoût d’attacher au fond de la casserole, à sa petite salle à manger très simple, très propre et même assez coquette, avec ses meubles campagnards soigneusement astiqués. Et regardant mélancoliquement les deux couverts qui attendaient sur la table recouverte d’une toile cirée luisante, elle soupirait pour la vingtième fois :
— Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé un accident !
Lorsqu’on frappa à la porte…
— Mon Dieu ! pensa-t-elle, effrayée… Voyez-vous qu’on me le ramène sur un brancard !
Vite, elle s’en fut ouvrir…
C’était sa voisine, Mme Roublet, petite vieille au museau de fouine, et qui passait pour la plus méchante langue de tout le quartier.
— Ah ! c’est vous ! fit Marie-Jeanne sans enthousiasme.
La commère, qui tenait un journal à la main, pénétra dans la pièce, tout en grimaçant un mauvais sourire. Et d’un ton doucereux, hypocrite, elle demanda :
— Votre mari n’est pas encore rentré ?
— Non.
— Tiens ! Tiens ! ponctua Mme Roublet.
Et d’un air entendu, elle ajouta :
— Vous avez lu ce qu’on dit dans le journal ?
Et sans même attendre la réponse de Mme Gautrais, elle lui mit sous les yeux un article ainsi conçu :
L’inspecteur Ménardier semble de plus en plus convaincu que le bandit qui s’est introduit au Louvre a dû se ménager des complicités dans la place.
— Et après ? fit Marie-Jeanne en rendant le journal à la commère,
Celle-ci insinuait :
— Ça ne serait pas drôle si votre mari était soupçonné.
La plantureuse femme de ménage ne fit qu’un bond.
— Lui ! s’indignait-elle… Lui ! le plus honnête homme de la terre !…
Perfidement, Mme Roublet insinuait :
— On voit parfois des choses…
Tendant son index vers la porte, Marie-Jeanne, déjà tremblante de colère, s’écriait :
— Vous allez me ficher le camp d’ici.
— Vous n’êtes guère polie, madame Gautrais, protestait la commère.
— Et vous, ripostait l’épouse du gardien, vous n’êtes qu’une vieille rosse !
Et saisissant sa voisine par le bras, elle la fit pivoter vers la sortie… Mais Mme Roublet se débattait, criait, grinçait, cherchant même à mordre et à griffer sa robuste adversaire. Alors celle-ci, au comble de la colère, l’empoigna par le bras et, la courbant sur son genou, commença à lui administrer une magistrale fessée.
Une voix rude s’élevait :
— Ah çà ! qu’est-ce que ça signifie ?
C’était Pierre Gautrais qui venait d’apparaître.
Àsa vue, Marie-Jeanne reposa à terre Mme Roublet qui, à moitié pâmée de rage, haletait :
— Ce n’est pas une femme que vous avez, c’est une virago !
La ménagère, encore toute frémissante, ripostait :
— Elle venait me raconter que c’était toi le Fantôme du Louvre.
— Ce n’est pas vrai, protestait la voisine, c’est une menteuse !
— Menteuse toi-même, vieille toupie ! invectivait Marie-Jeanne.
Mais Gautrais, ouvrant la porte toute grande, ordonnait à la mégère :
— Sortez !
Mme Roublet s’empressa de déguerpir. Alors Gautrais, revenant vers sa femme, lui dit :
— Pas besoin de t’en faire pour une pareille sorcière !
— Avec la police, faut toujours se méfier, déclarait Marie-Jeanne.
Son mari s’assit près de la table… Et pensif, il reprit :
— Après tout, tu as peut-être raison.
— Il y a donc du nouveau ? questionnait la brave femme avec une pointe d’inquiétude.
— Voilà… Ce matin, l’inspecteur Ménardier, un rude fouinard… celui-là, m’a interrogé en présence de M. le conservateur en chef… Je lui ai dit tout ce que je savais.
— Et puis ?
— Il a pris des notes sur son calepin, fout en me regardant en coulisse… Oh ! cet œil !… un véritable œil de policier. On aurait dit qu’il fouillait tout au fond de moi… Alors il m’a demandé tout à coup : « Est-ce que vous n’étiez pas en mauvais termes avec le gardien Sabarat ? » Je lui ai répondu, ce qui est la vérité, qu’au contraire nous étions très bien ensemble… que je lui avais même proposé de passer la nuit dans la salle des Dieux barbares et que c’était lui qui avait refusé.
— Qu’est-ce qu’il a répondu à cela, le fouinard ?
— Rien.
— En ce cas, je ne vois pas ce qui peut te tracasser, mon pauvre vieux.
— Alors, tu crois qu’il te soupçonne ? s’écria la brave Marie-Jeanne, en fronçant les sourcils.
— Avec ces gens-là, il faut s’attendre à tout, grommela Gautrais.
— Je voudrais bien voir qu’on t’accuse, toi, mon homme !
Et redressant la tête d’un air combatif, la femme de ménage déclara avec importance :
— Heureusement que nous avons des amis dans la presse !
— M. Bellegarde… précisait Gautrais.
— Parfaitement ! appuyait Marie-Jeanne.
Et se penchant vers son mari, elle lui fit sur un ton de confidence :
— Il m’a demandé si tu ne pourrais pas l’aider à s’introduire, cette nuit, dans la salle des Dieux barbares.
— Pourquoi ?
— Probable que, lui aussi, il veut connaître le fin mot de l’histoire.
Impérieusement, Gautrais répliquait :
— Rien à faire !
Et comme sa femme insistait, il fit d’une voix courroucée :
— Je n’ai pas envie de me faire révoquer pour les beaux yeux de ton Bellegarde.
— C’est un très gentil garçon.
— Je m’en fiche !
— Il peut nous être utile.
— Je m’en contrefiche !!
Et tout en donnant un grand coup de poing sur la table, il martela :
— Et puis, en voilà assez ! Sers-nous le rata.
Marie-Jeanne, désappointée, se dirigea lentement vers la cuisine…
Gautrais aperçut le journal, qui était tombé à terre, et le ramassa.
Sur le seuil, la ménagère se retourna. Et, tout en considérant Gautrais qui, d’un air sombre, lisait l’article que Mme Roublet avait signalé à sa femme, elle hocha la tête et murmura tristement :
— Toi, mon bonhomme, tu ne me dis pas toute la vérité ! Et je parie qu’avant vingt-quatre heures d’ici, il va nous tomber une tuile sur la tête.
Et tout en pénétrant dans sa cuisine, elle répéta… le poing tendu vers cet ennemi invisible, imaginaire :
— Ah ! ce Fantôme ! ce Fantôme !
· · ·
Depuis le matin, le musée du Louvre, à l’exception de la salle des Dieux barbares, dont les portes avaient été hermétiquement closes, avait été rouvert au public qui, naturellement, s’y était précipité, dans l’espoir, d’ailleurs vain, d’y apprendre ou d’y voir quelque chose. Le mystère, en effet, demeurait impénétrable.
L’inspecteur Ménardier n’était cependant pas resté inactif.
N’ayant découvert dans le vieux palais, à la suite d’un minutieux examen, aucune trace d’effraction, l’habile limier en était arrivé à la conclusion logique que le ou les assassins de Sabarat devaient avoir un complice dans la place. Un moment, ses soupçons s’étaient même arrêtés sur Gautrais. Or, non seulement les renseignements qu’il avait recueillis sur le brave gardien étaient excellents, mais il avait encore acquis la preuve que ce dernier, au cours de la nuit du crime, n’avait pas quitté son domicile.
Donc, la piste Gautrais était mauvaise, et il était inutile de s’y attarder.
Persuadé qu’il avait à lutter contre un adversaire d’une rare audace et d’une habileté peu commune, Ménardier en était arrivé promptement à se convaincre que la première chose à faire était de rechercher d’abord comment il avait pu entrer au Louvre et en sortir avec une facilité qui tenait du prodige ; et il avait décidé de se livrer, la nuit prochaine, en compagnie de quelques agents triés sur le volet, à l’abri de tout œil inquisiteur ou de toute oreille indiscrète, à une exploration nocturne du musée.
Dans ce but, il avait prié M. Lavergne de lui confier les plans du palais, qu’il s’était mis à étudier avec la plus grande attention.
Jacques Bellegarde, plus que jamais décidé à élucider ce terrible mystère, avait agi de son côté…
Après être passé au Petit Parisien pour y prendre connaissance de son courrier, il s’était rendu au Louvre. Lorsqu’il y arriva, il était trois heures de l’après-midi. Son premier soin fut de se rendre à la salle des Dieux barbares ; mais il constata aussitôt qu’il était impossible d’y pénétrer. Deux agents montaient, en effet, une garde vigilante devant la porte d’entrée, qu’obstruait une barrière de bois improvisée, mais infranchissable.
Sans tenter de fléchir une consigne qu’il savait formelle, le jeune reporter rebroussa chemin, sans même prêter l’oreille aux propos plus ou moins abracadabrants qu’échangeaient les visiteurs ; et il résolut de se mettre tout de suite à la recherche du gardien Gautrais, comptant bien que celui-ci donnerait une réponse favorable à la requête qu’il lui avait fait adresser par Marie-Jeanne. Et s’engageant dans la galerie des Antiques, il se dirigeait d’un pas rapide vers la statue de la Vénus de Milo, qui détachait nettement, sur le fond noir, ses formes harmonieuses lorsqu’il s’arrêta, saisi de stupeur.
Assise sur un pliant, un album sur ses genoux et un crayon à la main, la charmante Parisienne dont il avait fait la connaissance la veille, boulevard Sébastopol, et qui, deux heures auparavant, avait provoqué, au restaurant des Glycines, la colère de Simone Desroches, contemplait d’un air extasié la divine statue.
Jacques eut une minute d’hésitation ; puis, s’avançant vers elle, et tout en la saluant avec beaucoup de déférence, il lui dit :
— Décidément, mademoiselle, nous sommes destinés à nous rencontrer… Je ne me présente pas, puisque j’ai déjà l’honneur d’être connu de vous.
— En effet, monsieur, répliquait Colette avec un gracieux sourire, j’ai vu votre portrait en tête de l’un de vos livres. J’ajouterai que je lis tous vos articles et je ne vous cacherai pas qu’ils m’intéressent vivement.
— Vous êtes trop indulgente, mademoiselle, reprenait le reporter. Aussi, j’espère que vous voudrez bien accepter mes excuses au sujet du fâcheux incident de tout à l’heure.
Il s’arrêta, un peu embarrassé.
Colette reprenait, toujours souriante, et feignant un certain étonnement :
— Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire.
Jacques sentit qu’il valait mieux ne pas insister ; mais désireux de continuer la conversation, il fit, tout en jetant un regard rapide vers l’album que Colette tenait sur ses genoux :
— Vous avez beaucoup de talent, mademoiselle.
La jeune fille éclata de rire. Et tout en présentant au journaliste une page de son album, que ne sillonnaient encore que quelques vagues traits de crayon, elle fit :
— Vous voyez… je n’ai pas encore commencé.
Un peu gêné de sa bévue et s’emparant de la première idée qui lui traversait l’esprit, Jacques reprenait :
— Alors, mademoiselle, vous n’avez pas peur des fantômes ?
Gaiement, Colette répliquait :
— Je n’y crois guère.
— Pourtant, il paraît qu’il y en a un au Louvre.
— Oui, je sais.
— Figurez-vous que j’ai résolu de lui donner la chasse.
— Eh bien ! bonne chasse, monsieur Bellegarde.
Et reprenant son crayon, la jolie Parisienne se remit à dessiner, signifiant ainsi à son interlocuteur que l’entretien, à son gré, avait suffisamment duré.
Jacques était trop bien élevé pour s’imposer davantage ; et après avoir salué la charmante artiste, il s’éloigna non sans regret, et même un peu rêveur.
Lorsqu’il eut disparu, un homme qui se dissimulait derrière une statue et semblait observer avec beaucoup d’attention les deux jeunes gens sortit de sa cachette.
C’était Claude Barjac.
S’approchant de sa fille qui, en l’apercevant, avait légèrement rougi, il lui demanda d’un air grave :
— Que te disait-il ?
Colette allait répondre… mais… surgissant tout à coup d’une salle voisine, Gautrais, l’air effaré, s’avançait vers Barjac, et, tout en enlevant sa casquette, il fit :
— Monsieur, je voudrais vous dire un mot.
D’un geste bref, le père de Colette l’invitait à parler.
Le gardien, sur lequel son interlocuteur semblait exercer un singulier ascendant, reprit aussitôt :
— Ce journaliste, qui parlait à l’instant à votre demoiselle…
— Oui, eh bien ?
— Il m’a fait demander l’autorisation de l’introduire cette nuit dans la salle des Dieux barbares…
— Et après ?
— En ce moment, il doit courir après moi pour chercher ma réponse.
— Eh bien ! ordonnait Barjac sur un ton impératif, rejoins-le vite et dis-lui que c’est entendu.
— Mais, monsieur ! balbutiait le gardien, littéralement ahuri.
— Fais ce que je te dis… imposait Barjac. Tu n’as pas besoin de comprendre.
Gautrais s’empressa de déguerpir.
Alors, Colette se levant et regardant son père avec émotion :
— Père… fit-elle… je ne voudrais pas qu’il arrivât malheur à M. Bellegarde.
— Tu t’intéresses donc à lui ? questionnait Barjac, fronçant les sourcils.
Visiblement troublée, la jeune fille répondit :
— J’ai lu ses articles… ses livres, et je lui trouve beaucoup de talent.
Barjac enveloppa de son regard profond sa fille, qui ajouta :
— Et je ne te cacherai pas qu’il m’est très sympathique.
Colette, timidement, baissa les yeux, tandis que sur les lèvres de Barjac errait un étrange sourire…
Pendant ce temps, Gautrais avait rejoint Jacques Bellegarde dans le vestiaire… Alors, se penchant vers lui, il lui glissa quelques mots à l’oreille.
Le jeune reporter parut très satisfait ; et, tout en lui serrant la main, il fit, également à voix basse :
— Alors, entendu ?
— Entendu, ponctua Gautrais d’un air sombre…