Scène V.
LA REINE, KOLLER.
LA REINE, la regardant sortir.
Vous l’avez entendue, Koller… ce soir à l’hôtel du comte de Falkenskield. Ce dîner ou doivent se trouver réunis et Struensée et tous ses collègues, c’est ce que j’allais vous apprendre quand on est venu nous interrompre.
KOLLER.
Eh bien ! qu’importe ?
LA REINE, à demi-voix.
Ce qu’il importe !… C’est le ciel qui nous livre ainsi tous nos ennemis à-la-fois. Il faut nous en emparer ou nous en défaire !
KOLLER.
Que dites-vous ?
LA REINE, de même.
Le régiment que vous commandez est cette semaine de garde au palais ; et les soldats dont vous pouvez disposer suffisent pour une pareille expédition, qui ne demande que de la promptitude et de la hardiesse.
KOLLER.
Vous croyez…
LA REINE.
D’après ce que j’ai vu hier, le roi est trop faible pour prendre aucun parti, mais il approuvera tous ceux qu’on aura pris. Une fois Struensée renversé, les preuves ne manqueront pas contre lui et contre la reine. Mais renversons-le ! ce qui est facile, si j’en crois cette liste que vous m’avez confiée et que je vous rends ! C’est le seul moyen de ressaisir le pouvoir, d’arriver à la régence et de gouverner sous le nom de Christian VII.
KOLLER, prenant le papier.
Vous avez raison, un coup de main, c’est plus tôt fait ; cela vaut mieux que toutes les menées diplomatiques, auxquelles je n’entends rien. Dès ce soir je vous livre les ministres morts ou vifs. Point de grâce ; Struensée d’abord, Gœlher, Falkenskield et le comte Bertrand de Rantzau !…
LA REINE.
Non, non, je demande qu’on épargne celui-ci.
KOLLER.
Lui moins que tout autre, car je lui en veux personnellement ; ses plaisanteries continuelles contre les militaires qui ne sont pas soldats et qui gagnent leurs grades dans les bureaux, ces intrigants en épaulettes, comme il les appelle.
LA REINE.
Que vous importe ?
KOLLER.
C’est moi qu’il désigne par là, je le sais, et je m’en vengerai.
LA REINE.
Pas maintenant !… Nous avons besoin de lui ! il nous est nécessaire pour nous rallier le peuple et la cour. Son grand nom, sa fortune, ses talents personnels, peuvent seuls donner de la consistance à notre parti… qui n’en a pas ; car tous les noms que vous m’avez donnés là sont sans influence au-dehors, et il ne suffit pas de renverser Struensée, il faut prendre sa place ; il faut s’y maintenir surtout.
KOLLER.
Je le sais !… Mais chercher des alliés parmi nos ennemis…
LA REINE.
Rantzau ne l’est pas, j’en ai des preuves ; il aurait pu me perdre, il ne l’a pas fait, et souvent même il m’a avertie indirectement des dangers auxquels mon imprudence allait m’exposer ; enfin je suis certaine que Struensée, son collègue, le redoute et voudrait s’en défaire ; que lui de son côté déteste Struensée, qu’il le verrait avec plaisir tomber du rang qu’il occupe ; et de là à nous y aider… il n’y a qu’un pas.
KOLLER.
C’est possible ; mais je ne peux pas souffrir ce Bertrand de Rantzau ; c’est un malin petit vieillard qui n’est l’ennemi de personne, c’est vrai, mais il n’a d’ami que lui. S’il conspire, c’est à lui tout seul et à son bénéfice ; en un mot, un conspirateur égoïste avec lequel il n’y a rien à gagner, et, partant, rien à faire.
LA REINE.
C’est ce qui vous trompe. (Rendant vers la coulisse à gauche.) Tenez, le voyez-vous dans cette galerie, causant avec le grand-chambellan ? il se rend sans doute au conseil ; laissez-nous ; avant de l’attirer dans notre parti, avant de lui rien découvrir de nos projets, je veux savoir ce qu’il pense.
KOLLER.
Vous aurez de la peine !… En tout cas je vais toujours répandre dans la ville des gens dévoués qui prépareront l’opinion publique. Herman et Christian sont des conspirateurs secondaires qui s’y entendent à merveille ; pour cela il ne s’agit que de les payer. Je l’ai fait, et maintenant à ce soir ; comptez sur moi et sur le sabre de mes soldats. En fait de conspiration, c’est ce qu’il y a de plus positif.
(Il sort par le fond en saluant Rantzau qui entre par la gauche.)