‹ Bismarck et la FranceChapitre 8 sur 16 · III

III

LES ILLUSIONS DE NAPOLÉON III APRÈS SEDAN.

Un de ces documents confirmatifs, comme les derniers temps en ont tant produit, est venu entre les mains du directeur de la revue allemande _Nord und Sud_, qui l’a publié dans l’été de 1906. Ce sont des lettres adressées par Napoléon III, durant les quelques années qui séparèrent sa déchéance de sa mort, à une femme d’une grande intelligence et d’un dévouement éprouvé pour sa personne, la comtesse de Mercy-Argenteau. Les détails de fait apportés par cette correspondance, à d’autres égards singulière, ne sont pas nouveaux. On savait que l’empereur déchu n’avait pas perdu l’espoir de remonter sur le trône et que, malgré le désastre et la maladie, il avait retrouvé en exil cette humeur aventureuse et ce goût des entreprises risquées qui avaient poussé le prétendant sur le chemin de Strasbourg et de Boulogne. On a déjà donné plusieurs fois dans la presse des récits de ces plans qui se formaient à Chislehurst pour restaurer l’Empire. Cette correspondance nouvelle fait savoir que la comtesse de Mercy-Argenteau, Française de naissance (elle était la petite-fille de Mme Tallien) mais Autrichienne par son mariage,--son mari, il est vrai, se fit naturaliser plus tard,--avait mis ses relations et son activité au service de la cause bonapartiste et fut plusieurs fois chargée de missions importantes. C’est elle qui remit à l’empereur Guillaume une lettre que Napoléon III lui avait confiée en la priant «de porter, comme la colombe, un message de paix».

Les tentatives faites par Napoléon III auprès de Guillaume Ier et de Bismarck n’aboutirent d’ailleurs pas. Ce qu’il est intéressant de retenir, c’est l’état d’esprit dont elles témoignent chez le souverain détrôné. Il s’était expliqué à son ambassadrice de ses idées sur les événements et du caractère de la mission dont il la chargeait. Une longue lettre, entre autres, datée du 4 février 1871, est significative. Elle montre à quel point le sens pratique, le jugement politique, manquaient à Napoléon III, avec quelle force, malgré la leçon des événements, subsistait en lui l’esprit de chimère.

Après avoir tout perdu, et la France avec lui, dans une défaite qui était le résultat d’une longue série d’erreurs et de fautes, ce «rêveur couronné», ainsi qu’on l’a si bien nommé, ne renonçait pourtant pas à ses rêveries. Le cosmopolitisme et l’humanitarisme, qui avaient inspiré toute sa politique des nationalités, l’aveuglaient encore après des coups si rudes. Il est peut-être le seul des Français dont l’idéal de fraternité européenne ait, à ce moment-là, résisté au démenti que lui infligea la politique prussienne. Plus entêté dans l’illusion que Jules Simon et Victor Hugo eux-mêmes, il se refusait à voir et à comprendre les intentions et la méthode de Bismarck.

Rothan, ce diplomate clairvoyant et ce juste historien, définit bien les mobiles de la funeste politique de Napoléon III quand il écrit: «Napoléon III poursuivait le rêve d’une fédération des peuples, croyant que l’Europe, satisfaite et subjuguée par sa modération et sa sagesse, ne contesterait plus sa suprématie. Il se berçait de l’illusion qu’en face de la solidarité croissante des intérêts économiques, les contestations internationales se régleraient par voie d’arbitrages et que, par de sages compromis conciliant les droits des souverains avec les légitimes aspirations des peuples, on arriverait à la pacification générale.»

Tel était, en effet, le rêve de Napoléon III. Et, pas plus que le coup de tonnerre de Sadowa, la foudre de Sedan ne l’en avait pu tirer. Battu, détrôné, prisonnier de ses ennemis, il continuait de nourrir dans son cœur la religion du droit des peuples. Il se persuadait que le rôle magnifique de protecteur de toutes les nationalités était destiné à passer, de ses mains à celles du nouvel empereur, celui d’Allemagne. Et cette perspective le consolait presque de ses malheurs. L’idée qu’un monarque fût fait pour travailler dans l’intérêt de son peuple était si loin de sa pensée qu’il se figurait naturellement que Guillaume Ier allait profiter de sa victoire pour inaugurer une politique généreuse et libérale, et non une politique d’intérêt. Voici d’ailleurs ce qu’il écrivait de Wilhelmshœhe à la comtesse de Mercy-Argenteau:

«L’état de la France est déplorable, et je ne vois pas d’où peut venir le salut si l’empereur d’Allemagne ne fait pas preuve de cet esprit chevaleresque que tout le monde lui reconnaît. Aujourd’hui que nous sommes complètement vaincus, _les intérêts de l’Allemagne se confondent avec les nôtres_. Rétablir l’ordre, comprimer l’esprit révolutionnaire, faire renaître la prospérité qui seule peut permettre de payer les frais de la guerre et assurer la paix, tels sont les résultats qu’on doit désirer dans les deux pays.

«Si j’étais à la place de l’empereur et que l’Assemblée eût accepté la paix, j’exigerais que le peuple fût consulté pour établir un gouvernement assez fort pour remplir les engagements contractés. Si, au contraire, l’Assemblée repoussait la paix, j’entrerais à Paris à la tête de mon armée; j’en chasserais les démagogues qui ont usurpé le pouvoir; je déclarerais ne traiter qu’avec le gouvernement légitime; je proposerais à ce gouvernement une paix moins onéreuse que celle offerte à l’Assemblée et une alliance basée sur une appréciation équitable des intérêts des deux pays. Resterait à savoir quelles seraient les conditions de cette paix et de cette alliance. Elles ne sont pas faciles à deviner, mais si les deux parties étaient d’accord sur le but, on s’entendrait sans doute sur une solution favorable, car il y a des compensations à donner quand on est, comme le roi de Prusse, l’arbitre de l’Europe.

«Toutes ces idées ont été, à peu près, je crois, développées au comte de Bismarck, et son esprit élevé a dû les comprendre, mais les événements déjouent les projets et forcent même les grands hommes d’État _à se courber sous le joug mesquin de la nécessité_. Rien ne manque à la gloire de l’empereur et roi, si ce n’est de faire une grande paix, et j’entends par ces mots une paix qui, au lieu de laisser comme trace de son passage la ruine, le désespoir et l’anarchie, fasse reconnaître la grandeur de son caractère et la profondeur de ses vues politiques.»

Il va sans dire que ces considérations sentimentales n’eurent aucune prise sur Guillaume Ier et sur Bismarck et que la mission de Mme de Mercy-Argenteau échoua complètement. Loin d’être aux yeux de Bismarck «un joug mesquin», la nécessité servait de régulateur à sa politique. Mais Napoléon III était incapable d’entrer dans les conceptions bismarckiennes. Il continuait, après Sedan, d’être dupe autant qu’à Biarritz. Comme le prouve une autre lettre, adressée toujours à la même correspondante et datée du 2 mars 1871, il se refusait à croire que l’intention de l’Allemagne nouvelle, cette Allemagne dont il avait encouragé, favorisé l’unification, fût de voir «le travail de la France arrêté pour bien des années et trente-huit millions d’hommes livrés à l’anarchie». Il ne comprenait pas que l’empereur et roi ne s’appliquât pas au bonheur de la France autant qu’à la prospérité de l’Allemagne; qu’il voulût fonder la puissance de l’une sur l’abaissement de l’autre, et qu’il ne préférât pas obtenir par une «grande politique», c’est-à-dire par une politique désintéressée, «une gloire plus grande que celle qu’il acquerrait par la possession de Metz et de Strasbourg».

Il existe à ces lettres qui achèvent si curieusement la physionomie de Napoléon III, un complément qui n’est pas moins éloquent qu’elles-mêmes. C’est une rarissime brochure, publiée à Bruxelles à la fin de 1870 sous ce titre: _Des relations de la France avec l’Allemagne sous Napoléon III_. Elle est signée par le marquis de Gricourt, sénateur de l’Empire, après avoir été un des premiers amis de Louis-Napoléon Bonaparte, un des complices de l’échauffourée de Strasbourg. Le fidèle Gricourt ne servit ici que de prête-nom, car il est établi que la brochure fut écrite par l’empereur lui-même. C’est une apologie et une défense de sa politique, et l’on y voit cette même persistance de l’illusion, ce même acharnement dans la chimère que nous venons de trouver dans les lettres à la comtesse de Mercy-Argenteau. Même naïveté, même inintelligence des faits, même surprise devant les événements, et même dépit de l’utopiste incorrigible devant la méchanceté des hommes, découverte pour la première fois.

Il y a, dans cette brochure, des aveux d’une simplicité prodigieuse, qui en font un acte d’accusation plutôt qu’un plaidoyer. C’est ainsi que Napoléon III explique sa neutralité dans cette guerre de Danemark par laquelle la Prusse annonça ses conquêtes et sa grandeur, et qui commença notre décadence en nous aliénant définitivement l’Angleterre, aux côtés de laquelle l’empereur avait refusé d’intervenir: «L’empereur, dit la brochure, après avoir proclamé très haut le principe des nationalités, pouvait-il tenir sur les bords de l’Elbe une autre conduite que celle qu’il avait suivie sur les bords de l’Adige? Il était d’ailleurs bien loin de supposer que la guerre, dont le but avoué était de soustraire des Allemands à la domination danoise, devait avoir pour résultat de mettre des Danois sous la domination allemande.» Et de même, à sa non moins grande surprise, la fondation de l’unité allemande eut pour premier effet de courber des Français sous le joug prussien.

La faute de 1864, Napoléon III l’avait aggravée en 1866 en la recommençant. Il se vante, dans la brochure Gricourt, d’être resté neutre, cette fois encore, avec préméditation. Il cite cette lettre, lettre officielle et insérée au _Moniteur_, qu’il adressa à Drouin de Lhuys le 11 juin 1866, lorsque le conflit austro-allemand apparut inévitable, et où il indique clairement que pour lui la France passait après l’Italie: «En face de ces éventualités, quelle est l’attitude qui convient à la France? Devons-nous manifester notre déplaisir parce que l’Allemagne trouve les traités de 1815 impuissants à satisfaire ses tendances nationales?... Dans la lutte qui est sur le point d’éclater, nous n’avons que deux intérêts: la conservation de l’équilibre européen et le maintien de l’œuvre que nous avons contribué à édifier en Italie.» Il rappelle qu’après la défaite de l’Autriche et des États allemands du Sud, une partie de l’opinion française se retourna contre lui. «Afin de répondre à ces attaques», ajoute-t-il, «l’empereur entreprit de prouver que ce n’était pas par faiblesse, _mais par conviction_, qu’il avait facilité en Europe la reconstitution des grandes nations, et il mit ses idées et ses actes sous l’invocation du grand homme qui, du haut de son rocher, avait dicté pour ses successeurs de si magnifiques paroles.» Et en effet, le 14 février 1867, à l’ouverture de la session législative, il avait cité ces paroles du testament de Sainte-Hélène comme la maxime mère de toute sa politique: «Une de nos grandes pensées a été l’agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu’ont dissous, morcelés, la politique et les révolutions.»

Le vaincu de Sedan ne craignait même pas, dans cette brochure, de rappeler qu’après Sadowa encore il s’était réjoui de voir l’unité germanique en marche. Il rappelait qu’il avait observé dans la guerre de 1866 une neutralité qui reste inexplicable si l’on ne se souvient que Napoléon III était le champion du droit des peuples. Enfin il se faisait gloire d’avoir écrit la circulaire La Valette dont nous avons déjà parlé, et où il s’applaudissait des événements qui venaient, en quelques semaines, de transformer l’Allemagne, et de faire une redoutable puissance de ce qui était, la veille encore, division et anarchie.

«La politique, ajoutait Napoléon III, doit s’élever au-dessus des préjugés étroits et mesquins d’un autre âge. L’empereur ne croit pas que la grandeur d’un pays dépende de l’affaiblissement des peuples qui l’entourent et ne voit de véritable équilibre que dans les vœux satisfaits des nations de l’Europe[28]. En cela il obéit à des convictions anciennes et aux traditions de sa race. Napoléon Ier avait prévu les changements qui s’opèrent aujourd’hui sur le continent européen. Il avait déposé le germe des nationalités nouvelles dans la péninsule en créant le royaume d’Italie; en Allemagne, en faisant disparaître deux cent cinquante-trois États indépendants.»

[28] A cette théorie, en apparence généreuse, Proudhon objectait avec raison: Qui peut se flatter de jamais satisfaire ces vœux? En posant le principe, vous rendez les nationalités insatiables. Toutes élèveront tour à tour leurs prétentions. Il n’y aura plus de tranquillité pour l’Europe ni pour le monde. Et Proudhon prophétisait que le principe des nationalités, prétendu humanitaire, ferait couler des torrents de sang en Pologne et dans les Balkans. (Voir sa brochure _Si les traités de 1815 ont cessé d’exister_, réponse au discours impérial d’Auxerre.)

Ainsi le «droit des peuples», dont la conception hantait déjà le prétendant de Strasbourg et de Boulogne, après avoir été la _grande pensée_ de son règne, survivait à toutes les catastrophes. Le testament de Wilhelmshœhe répète le testament de Sainte-Hélène. Les deux Napoléons, dans l’exil et dans la défaite, cherchaient leur excuse et leur gloire dans leur fidélité aux principes révolutionnaires. L’oncle et le neveu, Napoléon le grand et Napoléon le petit, après avoir laissé la France meurtrie, envahie, diminuée, vantaient pourtant leur œuvre qui n’avait consisté qu’à «ennoblir les peuples, à dessouiller la Révolution et à raffermir les rois»,--les rois des puissances rivales. Programme qui s’est malheureusement réalisé à la lettre! C’est ainsi que se révèle, des origines jusqu’à la chute, des coups d’État jusqu’à l’abdication, l’unité de caractère des plus mauvais chefs qu’ait jamais eus la France. Le système napoléonien souffre toutes les appellations. On peut le nommer libéral, révolutionnaire, cosmopolite, humanitaire, idéaliste. L’Europe,--la vraie Europe, celle de l’équilibre et de l’ordre,--proteste qu’il n’a jamais été européen. Ses principes et ses conséquences funestes montrent assez qu’il n’eut rien de français.

Les alliances de 1870

Une grande question historique, posée par une imprudente parole de M. Émile Ollivier, a été agitée pendant la chaude saison de 1906. Pourquoi n’avons-nous pas eu d’alliances en 1870? Et toute une presse, d’ordinaire moins susceptible en fait de patriotisme, et où l’on n’a pas l’habitude d’entretenir le souvenir de la guerre fatale, répondait en s’appuyant sur l’autorité opportune de M. Émile Ollivier: «Nous n’avons pas eu d’alliances à cause de Rome. L’Autriche et l’Italie nous ont abandonnés à cause du _jamais_ de Rouher. Le pouvoir temporel et la religion catholique ont coûté à la France l’Alsace-Lorraine et cinq milliards.»

La _Gazette de Francfort_ a donné à ses lecteurs le secret de cette sensibilité patriotique et de ce zèle pour l’histoire, inconnus jusqu’ici dans la presse du gouvernement. «On ne pouvait, dit le journal allemand, rendre dans les circonstances présentes un meilleur service à l’anticléricalisme qu’en rappelant l’attention sur ces événements qui apportent une preuve saisissante du tort que l’ultramontanisme a déjà causé à la France.» L’anticléricalisme à masque patriotique devait en effet traiter comme un utile auxiliaire l’ancien ministre de l’Empire libéral qui lui rendait ce service. L’anticléricalisme devait profiter de cette occasion pour feindre un caractère national qui ne lui appartient pas.

M. Émile Ollivier a jadis défendu par une interprétation biblique son mot fameux du «cœur léger». Est-ce avec la même légèreté que l’auteur de tant de discours et de livres sur l’Église et sur le Concordat a apporté ce secours aux auteurs de la séparation? Toutes les déclarations que M. Ollivier a faites à des journalistes de Rome, de Vienne et de Paris, les commentaires et les polémiques qui ont suivi ces déclarations, n’arrivent pas à démontrer que la question du pouvoir temporel ait été la cause de notre isolement en 1870. Ces polémiques n’accusent pas l’«ultramontanisme». Elles accusent, au contraire, les hommes d’État et les écrivains libéraux, et la politique étrangère de l’Empire inspirée et approuvée par eux.

D’après M. Émile Ollivier lui-même, la triplice projetée contre la Prusse,--France, Autriche, Italie,--n’eût pas été assez forte pour empêcher le désastre. On s’étonne dès lors que la question existe encore pour lui. Puis il affirme que cette alliance était défensive: or c’est la France qui a déclaré la guerre. Enfin, et c’est là qu’il faut voir la clef de toute l’affaire, il prétend que, la Prusse eût-elle commencé les hostilités, M. de Beust «eût trouvé le moyen de se dérober» et que Victor-Emmanuel, de son côté, en réclamant «le temps nécessaire» pour mettre ses troupes sur le pied de guerre, s’était assuré d’avance une échappatoire. Nous verrons tout à l’heure, en effet, que la question romaine, importante pour l’Italie, ne fut pour l’Autriche qu’un prétexte. Il est avéré que l’Autriche n’agit ni franchement ni loyalement dans toute cette affaire et il semble que M. de Beust, cet ancien ennemi de Bismarck, y ait préparé les voies au rapprochement des Habsbourg et des Hohenzollern et à la politique d’Andrassy. Mais à qui la faute? Tous les documents, toutes les confessions le disent: c’est la défection de la France en 1866, c’est la neutralité de Napoléon III pendant la guerre allemande, neutralité inspirée par le principe du droit des peuples au même titre que l’intervention de 1859, qui acheva de nous aliéner ce qui nous restait de sympathies actives en Europe. Les _Mémoires_ de M. de Beust ne sont assurément pas un monument de vérité. La fourbe à chaque instant s’y découvre. Le ministre de François-Joseph y semble avoir voulu préparer l’évolution de la politique autrichienne. Il se pose comme l’homme de transition qui, de Nikolsbourg, a conduit son pays à la Triplice. M. de Beust, dans ses _Mémoires_, se défend avec insistance d’avoir jamais été un ennemi de l’Allemagne ni un partisan de la France. Il se plaît à s’y peindre en victime de Bismarck et en ami sincère de la Prusse. La Triade, la guerre de 1866, les essais de revanche de Sadowa, les appels à l’intervention française, tout cela est atténué, relégué dans le demi-jour des erreurs de jeunesse et des _tempi passati_. Mais n’est-ce pas la politique et la diplomatie de Napoléon III qui avaient eu les premiers torts envers M. de Beust? N’était-il pas suffisamment édifié par les événements de 1866? Quel autre à sa place, après une pareille expérience, n’eût pris en dégoût l’amitié française? C’est sur cette amitié que reposait toute sa politique saxonne, ses plans de résistance de l’Allemagne du Sud à l’ambition et à l’hégémonie prussiennes. Sans la France, tout s’écroulait. Et c’est ce qui arriva par la neutralité de 1866. Abandonné, contre toute attente, par Napoléon III, Beust, à défaut de rancune, sentiment auquel un politique doit être inaccessible, éprouva au moins une de ces déceptions qui abolissent à jamais la confiance.

Jusqu’au dernier moment, Beust avait compté que Napoléon, éclairé par son intérêt propre, interviendrait sur le Rhin. Le lendemain de Sadowa, il arrivait à Paris, espérant, par son action personnelle et ses objurgations, vaincre l’apathie de l’empereur[29]. Beust rapporte qu’il représenta vainement à Napoléon III qu’il était encore temps d’éviter une faute irréparable; qu’il suffisait de faire avancer sur le Rhin les cent mille hommes du camp de Châlons et d’envoyer sur les côtes de la Baltique l’escadre de la Manche pour que la face des choses fût changée. Napoléon III répondit à tout: «Nous ne sommes pas prêts.» Du côté de Drouin de Lhuys, qu’on disait partisan de l’intervention, Beust n’essuya encore que des refus. Il quitta Paris avec une désillusion cruelle. Il ne pouvait pas, quatre ans plus tard, l’avoir oubliée.

[29] On sait que la guerre faillit reprendre, pendant les négociations de Nikolsbourg qui suivirent Sadowa. L’Autriche refusait d’admettre l’entrée de la Saxe dans la confédération de l’Allemagne du Nord. Sur la seule menace d’une rupture des négociations, la Prusse transigea. Sa politique avait été d’accorder à ses ennemis une paix honorable et rapide, tant elle redoutait les conséquences d’une intervention française, tant il paraissait invraisemblable que cette intervention ne se fût pas produite.

On peut dire de la question des alliances de 1870 qu’elle est inexistante, en ce sens que c’est en 1866 que tout s’est décidé. C’est alors que tout fut perdu. C’est alors que l’occasion qui s’était présentée de venir au secours d’une coalition toute nouée contre la Prusse fut criminellement négligée. Lorsque vint l’échéance de 1870, tous ceux que nous avions abandonnés nous abandonnèrent à leur tour. Thiers parcourut vainement l’Europe pour solliciter des interventions, pareil aux Beust, aux Perglas, aux Dalwigk, qui vainement aussi avaient demandé à l’empereur de les aider contre la Prusse et qui ne comprenaient pas que le gouvernement français se refusât à voir son intérêt. Pour rester fidèle au principe des nationalités, pour ne pas compromettre l’unité italienne par des succès autrichiens, pour ne pas nuire à l’unité allemande par le relèvement des monarchies de l’Allemagne du Sud, Napoléon III avait alors repoussé les alliances sans compter. N’est-ce pas l’un des meilleurs observateurs de ces événements, Georges Rothan, qui a écrit dans son livre sur _la Politique française en 1866_: «Au commencement de 1866, la confédération germanique, de mœurs si paisibles, ressemblait à un champ clos où tous les intérêts étaient aux prises et toutes les passions en ébullition. Les séances de la Diète se succédaient, orageuses et irritantes, les notes et les protocoles s’entre-croisaient, les ministres des petits États conféraient. Ce fut, pour l’activité et pour l’importance des cours de deuxième et de troisième ordre, un moment d’éclat qui ne devait pas avoir de lendemain. Ce furent aussi de beaux jours pour la diplomatie française. De quelles sollicitations n’était-elle pas l’objet! Quelles confidences n’a-t-elle pas recueillies! Si ses portefeuilles devaient s’ouvrir, on verrait quelles conversions le succès opère dans le langage et l’attitude des hommes.»

Trop tard! Il était trop tard en 1870 pour avoir des alliances. Il était trop tard pour que Napoléon III pût réparer ses fautes. Nous avions laissé échapper toutes les occasions, découragé toutes les bonnes volontés, laissé les intérêts prendre une orientation nouvelle. La dépêche d’Ems surprit la France isolée dans une Europe transformée par le principe des nationalités et où Napoléon III ne trouva plus que des rancunes et des ambitions satisfaites. Garibaldi fut seul à protester contre l’ingratitude des peuples pour qui la France avait travaillé. Le geste était beau, mais on vit qu’il était plus aisé de conquérir la Sicile que de tenir tête à Manteuffel.

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Les déclarations de M. Émile Ollivier ont ainsi pendant plusieurs mois alimenté la polémique anticléricale. Elles ont servi à répandre cette opinion que le pouvoir temporel des Papes a causé nos désastres de 1870, et que le catholicisme est directement responsable du sang versé et des provinces perdues. Ce qui revient à dire que ces malheurs nous fussent également arrivés par la faute de tout autre gouvernement,--la monarchie de Henri V par exemple,--semblablement intransigeant sur la question romaine, et qu’au contraire une politique libérale et franchement amie de l’unité italienne nous les eût certainement évités.

A cette contre-vérité, à cette atteinte au sens commun, il ne faut pourtant pas méconnaître que la confusion où tomba finalement la politique extérieure de Napoléon III apporte quelque vraisemblance. «A l’approche de l’heure décisive, dit très bien M. de la Gorce, l’historien du second Empire, la politique française se complique au point d’échapper à l’analyse.» Devant le péril soudain apparu, ce fut la déroute de tous les principes napoléoniens. On essaya de revenir à la politique de la tradition, qui était la politique du bon sens. Mais la réaction, déjà tardive, fut encore incomplète et maladroite. L’empereur, toujours attaché à ses chimères, entrait à contre-cœur et sans conviction dans des considérations nouvelles pour lui. Ses agents, ses ministres, formés à son école, servant depuis longtemps son système, exécutaient avec mollesse des ordres qui bouleversaient les manières de penser adoptées jusque-là. L’avènement de l’Empire libéral avait encore aggravé la confusion. Ce singulier régime qui, à ses débuts, était conservateur en France et libéral à l’étranger, abandonnait sa politique révolutionnaire au dehors au moment où il faisait dans le pays des concessions aux éléments libéraux. Il renversait la bascule et tâchait de satisfaire l’opinion de gauche par des réformes, tandis que par sa nouvelle politique étrangère il contentait l’opinion de droite. Que devenir entre les engagements pris, les attitudes adoptées, les habitudes acquises et les nécessités nouvelles qui s’imposaient tout à coup? Le désordre qui régnait dans l’esprit et dans les conseils du souverain se traduisit par des incohérences, des fausses manœuvres, des maladresses. L’affolement augmentait de se sentir observé par un ennemi patient et de sang-froid. C’est alors que les dernières fautes furent commises.

On veut faire croire aujourd’hui qu’au prix de Rome nous aurions trouvé les alliances qui nous ont manqué. Cette thèse a pour elle le prince Napoléon qui est suspect, Beust qui savait mentir, et Rothan qui a pu se tromper[30]. Elle a été reprise au moment des déclarations de M. Ollivier par un professeur de la Sorbonne, M. Émile Bourgeois, l’auteur d’un célèbre _Manuel historique de politique étrangère_ où tous nos apprentis diplomates et élèves-consuls préparent leurs examens. M. Émile Bourgeois a donné au journal _le Temps_, sur les alliances de 1870, une longue consultation complétée par un plus récent article de revue. Chose singulière, dès qu’on va au fond de ces études, on y découvre cette passion religieuse pour le droit des peuples et le principe des nationalités qui désarmait, sous l’Empire, l’opposition des libéraux et des révolutionnaires conscients. Loin de blâmer la politique napoléonienne, on répète que nous devions voir sans jalousie, que nous devions même aider jusqu’à leur développement intégral, l’unité italienne et l’unité allemande, ces deux sœurs cadettes de l’unité française. Toute autre vue eût été mesquine et indigne d’une grande nation. Et c’est d’ailleurs, ajoute-t-on, du jour où Napoléon III trahit cette politique libérale et généreuse, du jour où il tenta de s’opposer aux progrès de la Prusse et à l’ambition légitime de la maison de Savoie, que, par l’effet de la justice immanente, commencèrent pour lui et pour la France la décadence et les défaites.

[30] Et n’est-ce pas Rothan qui a écrit: «Le prince Napoléon ne méconnaissait pas la grande pensée qui avait présidé à son mariage; c’était pour la cause italienne un auxiliaire convaincu et souvent passionné.»

Ainsi ce sont les illusions de Quinet, de Havin, de John Lemoinne, illusions qui furent aussi celles de Napoléon III et que l’on croyait jugées et condamnées par l’événement, que toute cette campagne réhabilite et remet en honneur. On ne nous dit même pas que revendiquer le Rhin, défendre Rome, interdire à jamais aux Hohenzollern de poser leur candidature au trône d’Espagne était une inconséquence après qu’on avait fait Magenta et Solférino, assisté inerte à Sadowa, prêté la main à l’avènement de Charles de Hohenzollern au trône de Roumanie. On reproche autre chose à Napoléon III: son vrai crime fut de s’arrêter dans la voie où il avait persisté, même une fois Sadowa accompli, et, après avoir bien mérité de la Révolution en prenant les armes en 1859 contre l’Autriche réactionnaire, en la laissant écraser en 1866 avec les antiques monarchies de l’Allemagne du Sud, de s’être conduit en hypocrite, en apostat et en traître du jour où il songea à la France et à l’intérêt français.

Loin de blâmer la participation de Napoléon III à l’unité italienne, les représentants des idées révolutionnaires l’accusent de ne pas avoir achevé son œuvre en abandonnant «Rome aux Romains». L’erreur, l’erreur fondamentale, l’erreur sans nom fut pourtant de constituer un royaume uni, un ennemi possible, un rival certain, à l’endroit où le morcellement des territoires assurait à la fois notre influence et notre tranquillité. La campagne de 1859 ne fut même pas une de ces opérations inutiles et brillantes que l’on nommait autrefois guerres de magnificence. Ce fut une opération faite par nous contre nous-mêmes, un gaspillage de vies et de forces d’autant plus criminel que le sang français dépensé à Magenta et à Solférino ne servit qu’à préparer de plus grands deuils et de plus grandes tueries. Toutes les catastrophes futures se préparèrent sur ces champs de bataille où nos troupes versèrent le meilleur sang français pour les rêveries carbonaristes et les hallucinations du testament de Sainte-Hélène. Trente-cinq années d’entraînement, d’armement et de bonne administration sous les deux monarchies avaient donné à la France une armée magnifique. Tout cela fut employé contre la patrie. Tout cela se trouva gaspillé au profit de l’étranger lorsque vint l’heure où tant de ressources auraient dû servir. Dans cette malheureuse guerre d’Italie, nos soldats furent vainqueurs contre les intérêts de la France elle-même.

Deux hommes, en Europe, avaient prédit ce que l’Italie coûterait à la France. L’un était le vieux prince de Metternich, qui assistait avec tristesse au naufrage de son grand œuvre, l’ordre européen. «Napoléon III réussit», disait donc Metternich en 1858. «Il a encore de belles cartes dans son jeu. Mais il périra comme empereur révolutionnaire sur l’écueil italien.» Cependant Bismarck, voyant avec plaisir l’Empire commettre des fautes qui devaient profiter à la Prusse, disait en parodiant le mot de Voltaire: «Si l’Italie n’existait pas, il faudrait l’inventer.»

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La question des alliances de 1870 ne se fût même pas posée si la France eût toujours et avec esprit de suite protégé le Saint-Siège, c’est-à-dire fait respecter le statut territorial de l’Italie et conservé, comme le conseillait Proudhon, au lieu de l’attaquer, l’ordre de choses si prudent, si tutélaire, créé en Italie par les traités de 1815. Les idées révolutionnaires et napoléoniennes portèrent le premier coup dans ce bel édifice. L’évidence de l’intérêt français, apparue à de rares grands esprits, ne se révéla que trop tard aux utopistes. Il n’était plus temps de bien faire. Et, même en faisant bien, l’Empire parut encore se tromper et ajouter des fautes nouvelles à ses fautes primitives. Mais que, dans ces conditions, l’occupation de Rome ait été le motif déterminant de notre isolement, et par conséquent de notre défaite en 1870, cela n’est même pas exact.

En ce qui concerne l’Italie, eussions-nous donné Rome à Victor-Emmanuel pour obtenir son concours, quelle sorte d’avantage pouvait-elle tirer d’une guerre avec l’Allemagne? Et qui ne pressent qu’une fois en possession de la Ville, elle se fût dégagée de sa promesse d’alliance aussi aisément qu’elle le fit, en somme, aux premières nouvelles de nos défaites d’août, puisqu’on était déjà convenu d’un accord? Qui peut se flatter de contraindre à se battre un peuple qui n’a ni goût ni intérêt à faire la guerre? Et les partisans de la politique impériale ne seraient-ils pas fondés à prétendre qu’il était d’une suprême habileté de laisser irrésolue la question romaine, afin de déterminer Victor-Emmanuel à se joindre à nous dans l’espoir d’être récompensé plus tard, grâce à l’arbitrage de la France, par une transaction sans violence avec la Papauté? Quand on nous aura dit la raison que l’Italie aurait eue, possédant la Ville, de faire la guerre à la Prusse, on pourra admettre que Rome ait perdu la France. Mais l’Italie de 1870 n’avait besoin que de sa capitale. Dès qu’elle l’eut, elle prouva que la reconnaissance est un facteur politique sur lequel il est prudent de ne pas compter. Répéterons-nous qu’il eût été plus simple de ne pas commencer par faire l’Italie? Mais, aujourd’hui encore, les publicistes et les politiques de gauche tiennent pour incontestable et démontré que l’unité italienne était un événement favorable à la France, et que nous devions la soutenir jusqu’au bout.

Il tombe cependant sous le sens qu’ayant fait l’Italie contre l’Autriche, nous la faisions, par la force des choses, contre nous-mêmes. L’Autriche était notre alliée naturelle et désignée contre les progrès de la Prusse. Tout ce qui l’affaiblissait retombait sur la France. L’Autriche, qui a toujours su, par politique, accepter des situations pénibles, eût encore volontiers passé l’éponge sur les souvenirs de Magenta et de Solférino, sur l’amertume de l’abandon de 1866. Mais nous venions de créer contre elle une puissance qui avait toutes les ambitions de la jeunesse. L’Autriche se sentait déjà menacée, comme le constate le mémoire de M. Émile Bourgeois lui-même, dans le Tyrol, en Dalmatie, à Trieste. Son rôle en Italie était terminé depuis notre intervention. Elle n’était plus de force à se montrer énergique dans la question romaine, à soutenir le pouvoir temporel, seule pièce subsistante du système aboli des souverainetés italiennes. Elle courait au plus pressé et abandonnait le Saint-Siège, ayant d’abord ses frontières à défendre[31]. A qui la faute, sinon aux amis français de l’Italie une, acharnés à affaiblir une puissance catholique qui n’avait plus d’intérêts opposés à ceux de la France depuis qu’elle avait cessé d’être le premier État de l’Europe et de prétendre à l’hégémonie et à la domination?

[31] Nous lisons, chez M. Émile Bourgeois encore, dans son _Manuel historique de politique étrangère_, tome III, p. 769: «Pour sauver le Tyrol menacé par l’irrédentisme, François-Joseph avait accepté l’occupation de Rome.»

On croit répondre à tout en montrant les documents qui attestent que l’Autriche mettait pour condition à son alliance, en 1870, l’évacuation de Rome par les troupes françaises. On ne songe pas à nier cela, puisque les archives diplomatiques l’affirment. Encore s’agit-il de l’expliquer. Que l’on nous dise donc, ce que personne n’a fait jusqu’ici, l’intérêt que pouvait avoir le gouvernement autrichien à épouser la cause des anticléricaux et des révolutionnaires italiens. Pour quelle raison l’Autriche aurait-elle consenti à s’unir à la France à condition seulement que son ennemie de la veille, la Maison de Savoie, déjà agrandie à ses dépens, reçût encore ce cadeau sans égal: la Ville éternelle? Il n’est pas possible d’attribuer à l’Autriche catholique un motif suffisant de se conduire en ennemie du Saint-Siège. Reste une hypothèse qui s’accorde avec tous les faits connus: c’est que l’Autriche, insuffisamment préparée à la guerre contre la Prusse, sachant la France aussi peu préparée qu’elle-même, choisit, pour échapper à la nécessité de faire une campagne dont elle prévoyait les résultats funestes, le prétexte le plus sûr. La France avait déclaré Rome intangible. Le gouvernement impérial avait dit «Jamais». L’Autriche ne courait donc aucun risque en mettant comme condition à son alliance l’abandon par la France de ses engagements les plus solennels. Tous les documents, tous les témoignages connus, sont en faveur de cette hypothèse. On sait aujourd’hui que, durant les mois qui précédèrent la guerre, l’Autriche refusait constamment de donner satisfaction à Napoléon III qui réclamait d’elle des armements immédiats. Assagie par l’expérience de 1866, elle ne voulait engager la lutte qu’après avoir mis toutes les chances de succès de son côté. Or elle connaissait son infériorité par rapport aux institutions militaires de la Prusse. Elle connaissait aussi la nôtre. _Le Temps_ a justement publié sur ce sujet un curieux témoignage du colonel Fix. Le colonel Fix, ancien aide de camp du général Jarras, se souvient qu’au moment où les diplomates nouaient ces négociations dont on nous fait aujourd’hui l’histoire, l’archiduc Albert vint en France afin de se rendre compte par ses yeux de la valeur de l’alliance proposée à l’empereur François-Joseph. Le colonel Fix se rappelle fort bien que l’impression du vainqueur de Custozza fut franchement mauvaise. On ne répondait que par des paroles vagues, et des affirmations de bonne volonté qui le satisfaisaient mal, aux interrogations de l’archiduc. Celui-ci trouvait une armée désorganisée et des approvisionnements affaiblis par l’expédition du Mexique. Il cherchait en vain cet organe du commandement et de la préparation à la guerre qui ne se trouve réalisé que par «un état-major général à compétence étendue et à influence prépondérante agissant sous l’impulsion d’un seul chef». Le colonel Fix vit l’archiduc visitant le dépôt de la guerre. «C’était, dit-il, un homme à lunettes, de tournure simple et modeste, qu’on n’eût vraiment pas pris pour le vainqueur de Custozza.» L’archiduc, ajoute le colonel Fix, écoutait tout ce qu’on lui disait «d’un air poli, mais avec la figure d’un homme qui espérait voir quelque chose de plus intéressant et se trouve déçu. Plusieurs d’entre nous étaient présents. _Nous nous sentîmes navrés, surtout moi._» Le colonel Fix eut donc sur le vif l’impression que l’Autriche nous refuserait son concours parce que nous n’étions pas nous-mêmes en mesure de lui apporter une aide d’une efficacité suffisante. C’est pourquoi il ajoute à son témoignage ce très exact commentaire: «Lorsque le grand homme de guerre rapporta à son gouvernement qu’il avait vu une armée réduite en nombre, insuffisamment préparée et dirigée, celui-ci préféra à l’essai dangereux d’une revanche désirée, le parti plus sûr d’une neutralité dont la sympathie apparente a toujours mérité d’être suspecte. Et ce fut là _la cause déterminante_ et probablement unique de notre isolement.»

D’ailleurs, des communications nouvelles vinrent encore, pendant ces polémiques, détruire le roman d’une Autriche anticléricale. Le comte Fleury, fils de l’ancien ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg en 1870, complétait des faits déjà rendus publics par son père. Le général Fleury avait pu constater de ses yeux que la Russie considérait qu’une guerre malheureuse pour la France lui apporterait sans coup férir la revanche de la guerre de Crimée. En effet, elle devait, au cours de nos défaites, dénoncer le traité de Paris. C’est pourquoi le tsar Alexandre et Gortschakoff avaient été tout à fait favorables à la Prusse dans les mois qui précédèrent la guerre. Ils étaient décidés, au cas où l’Autriche interviendrait, à intervenir eux-mêmes. L’intimidation russe, d’autant plus puissante que les liens entre Pétersbourg et Vienne étaient plus étroits, ne fut pas non plus sans peser sur la détermination de François-Joseph et de M. de Beust. Nous expiions ainsi une des erreurs de Napoléon III, une des fautes originelles de ce règne, d’un bout à l’autre absurde et funeste.

En même temps que ces témoignages français, arrivait au public celui d’un survivant des temps héroïques de l’indépendance italienne. Le général Türr, qui fut si souvent l’intermédiaire entre Victor-Emmanuel et Napoléon III, a rétracté, dans la _Tribuna_ de Rome, l’opinion qu’il avait émise, il y a une trentaine d’années, sur la cause de l’isolement de la France en 1870. Alors il soutenait que Rome donnait l’explication de notre abandon et de notre défaite. Depuis, le général Türr paraît s’être rendu compte que c’est là non pas une thèse d’homme d’État ou d’historien, mais une thèse de polémiste. L’agence Havas résumait en ces termes les déclarations du général Türr: «Aujourd’hui, le général Türr dit que les intrigues de la Prusse et de l’Angleterre rendirent impossible l’alliance franco-austro-italienne. L’Angleterre fomenta l’affaire d’Aspromonte, la Prusse suscita l’affaire de Mentana pour créer un courant antifrançais en Italie. Il est regrettable que l’Italie n’ait pas aidé la France contre la Prusse en 1870; cela lui aurait évité la Triplice, dont elle ne tira aucun avantage qui en compensât les charges.» N’y a-t-il pas dans ce regret comme une sorte de désaveu de la politique anticléricale qui caractérisa la première manière de la nouvelle monarchie et un prolongement de cette politique, encore timide, sinon de réconciliation au moins de cessation d’hostilités, qui règne depuis quelques années entre le Quirinal et le Vatican?

Enfin, une nouvelle communication de M. Émile Bourgeois lui-même apportait une preuve inédite et nouvelle en faveur de nos explications, qui sont celles du bon sens. Dans cette note, où M. Émile Bourgeois s’inscrit en faux contre certaines affirmations de M. de Gramont, il publie pour la première fois ce document important: une dépêche adressée à M. de Rémusat le 5 janvier 1873 par M. de Banneville, ambassadeur de France à Vienne[32]. On y lit entre autres choses:

[32] _Revue du mois_, 10 novembre 1906.

Personne n’ignore ici qu’en 1869 et au début de 1870 le ressentiment des événements de 1866 était très vivace dans le cœur de l’empereur François-Joseph et que, plus que lui encore, les princes de sa famille et beaucoup de patriotes autrichiens ne se résignaient pas à considérer comme définitives les conséquences de ces événements. La politique de M. de Bismarck, la persistance, le redoublement, l’activité des armements et les perfectionnements incessants de l’organisation militaire en Prusse en dehors des Chambres et du pays, trahissaient d’ailleurs des desseins bien arrêtés et la préméditation d’une nouvelle guerre. Il était naturel que la perspective d’événements nouveaux qui pouvaient modifier l’état de choses créé en Europe par ceux de 1866 fût envisagée à Vienne, non seulement sans préoccupation, mais avec une certaine complaisance et avec la pensée d’une revanche possible.

L’archiduc Albert fut en France, en 1870, le représentant le plus autorisé de cette pensée. On se flattait, l’occasion venue, si l’on ne triomphait de la résistance des ministres hongrois, d’en être quitte pour un changement de ministère et d’entraîner facilement la Hongrie où il existait des sympathies pour la France.

La guerre jugée inévitable, mais à une époque indéterminée et que l’on pouvait différer, _fut précipitée contrairement aux prévisions, aux calculs_ et aux conseils de l’Autriche[33] qu’elle surprenait en état de préparation incomplète. _Encore fallut-il nos premiers revers_ pour arrêter court ces velléités que notre précipitation et notre imprévoyance n’avaient pas entièrement découragées.

[33] Mais il y avait Bismarck qui voulait _sa_ guerre, à _son_ heure, qui n’entendait pas que ses adversaires fussent prêts et qui était résolu à les devancer. La dépêche d’Ems déjouait calculs, prévisions et conseils.

«Si au moins, me disait il y a deux jours M. de Beust, vous étiez entrés résolument et immédiatement en Allemagne, malgré l’insuffisance de vos forces et de vos préparatifs, tout pouvait changer pour nous comme pour les autres.»

Après les grandes défaites et les revers irrémédiables, après Sedan et Metz, à la fin de l’année il existait encore à Vienne un groupe d’hommes considérables parmi lesquels le ministre de la guerre d’alors et d’aujourd’hui, le général Kuhn, persistant à conseiller la marche militaire sur Berlin. «Une armée de 150.000 hommes, disait-il, y aurait suffi et au delà.» On aurait trouvé en Allemagne l’appoint de 300.000 prisonniers de guerre français, et quant à la Russie, on la tenait pour hors d’état de réaliser ses menaces.

Après ce document, ajouté à tant d’autres, n’est-on pas fondé à penser que l’Autriche n’a soulevé la question romaine que comme un moyen dilatoire? Il était dangereux pour elle de faire une nouvelle guerre à la Prusse, en état de préparation incomplète, avec un allié également mal préparé, la France, et un autre allié à la fois peu sûr et sur lequel, au point de vue militaire, elle avait des raisons d’être édifiée. Si M. de Beust a deviné la suite des événements, on peut dire qu’il a été singulièrement bien inspiré en choisissant la question romaine comme prétexte de la neutralité autrichienne. Peut-être a-t-il jeté ce jour-là les bases de la Triple-Alliance: il contentait à la fois Bismarck en n’intervenant pas et Victor-Emmanuel en lui offrant Rome. Admettons que Napoléon III (ou un autre gouvernement à sa place) eût accepté l’évacuation de Rome contre le concours de l’Autriche. N’est-il pas évident que, par prudence, l’Autriche eût encore trouvé un autre prétexte pour se dérober?

Il n’est pas à nier que la question romaine ait exercé son influence sur les événements de ces années fatales. Comment le nierait-on? Mais a-t-elle eu un autre rôle que l’affaire du Luxembourg ou l’affaire des Duchés? Elle ne fut, à la vérité, comme ces deux «affaires», qu’un prétexte, à défaut duquel il était aisé d’en trouver un autre. Les véritables responsabilités de 1870 ne sont pas là. Elles sont dans la politique napoléonienne, dans la politique du principe des nationalités approuvée par tous les hommes de gauche, approuvée aujourd’hui encore par les historiens républicains. Loin que le Saint-Siège ait causé nos revers, tout démontre que s’il avait été mieux défendu, avec plus de système et d’esprit de suite, nos destinées, comme celles de l’Europe, eussent radicalement changé. Une grande politique conservatrice, une politique de droite suivie avec un ferme dessein empêchait les transformations allemandes et italiennes, réparait les désastres du premier Napoléon, achevait l’œuvre de nos rois et l’effort de plusieurs siècles en donnant à la France ses frontières naturelles: Charles X est tombé au moment où il allait étendre le royaume sur la rive gauche du Rhin.

On n’arrivera pas à démontrer que les idées contre-révolutionnaires aient jamais nui à la France. Dans cette question des alliances de 1870 encore, à défaut des documents qui ne manquent même pas, le sens commun atteste que l’intérêt français, loin de lui être contraire, était solidaire de celui du Saint-Siège. On peut dire que si Rome était encore cité pontificale, le drapeau français flotterait encore à Strasbourg. Tant il est vrai que tout ce qui se fait contre le catholicisme se fait contre la France,--et réciproquement.

LES DIFFICULTÉS

DE

l’unité allemande

Si, au mois de janvier 1870, on avait annoncé à un homme d’État autrichien ou français qu’un an plus tard l’unité allemande serait chose faite, aurait-on seulement été pris au sérieux? L’Allemagne était une poussière d’États et ces États venaient de se battre. Chacun avait ses habitudes, ses mœurs, ses besoins. Chacun avait des princes jaloux de leur indépendance et qui ne montraient qu’un goût modéré pour la médiatisation. Les populations détestaient généralement la Prusse, qui signifiait pour elles bureaucratie et caserne. En outre, les puissances voisines avaient un égal et même intérêt à perpétuer l’émiettement. Tout conspirait donc à laisser croupir l’Allemagne dans ce qu’un historien a nommé le «marais germanique». Et cependant, en peu de mois, l’unité s’est faite, et sous sa forme définitive, celle qui dure encore à présent et qui paraît solide.

C’est un scandale pour la pensée. On ne peut s’empêcher, chaque fois qu’on revient sur ces événements, de refaire l’histoire. Et l’on reconnaît alors qu’entre toutes les choses qui ne devaient pas arriver, entre toutes les choses qu’on pouvait empêcher d’un mot, presque d’un signe, la constitution d’un Empire allemand était certainement la plus fragile. Et c’est ce dont un historien vient d’apporter encore la preuve en faisant l’exposé des difficultés de toute sorte que la Prusse rencontra jusqu’à la dernière heure[34]. C’est une curieuse page d’histoire et qui mérite d’être connue chez nous.

[34] _Die Kæmpfe um Reichsverfassung und Kaiserthum 1870-71_, von Dr WILHELM BUSCH, Tübingen, 1906.

En 1866, après les défaites de l’Autriche et des alliés, le baron de Varnbüler, ministre des affaires étrangères du roi de Wurtemberg, s’écria: _Væ victis!_ C’était le mot de la situation. La Prusse bureaucratique et caporalisée, et pour cela haïe et redoutée des paisibles Allemands du Sud, eut désormais le prestige des plus forts et devint par ses victoires mêmes et la modération avec laquelle elle en usa, le fondé de pouvoirs du patriotisme allemand. On ne peut nier qu’un fort courant portait l’Allemagne vers l’unité, mais ce n’était pas un phénomène nouveau. Et il était si naturel, depuis si longtemps pressenti et redouté, que la politique des Empires voisins, et principalement celle de «l’ennemi héréditaire», avait jusque-là consisté à le détourner et à le diviser. C’est d’ailleurs une œuvre admirable que celle de Bismarck qui réussit à faire passer ce courant unitaire dans le moulin des Hohenzollern. Certes, après 1866, le sort en était jeté. Il eût fallu un immense effort pour conjurer ce qui devint l’inévitable après avoir été si longtemps l’improbable. Mais il aurait suffi de si peu pour changer les destinées de la France et de l’Europe, précisément avant cette date de 1866! Tout ce qui s’est passé en 1870 encore suffit à le montrer.

Durant les multiples négociations que Bismarck avait dû ouvrir avec les gouvernements particuliers dès qu’il avait été assuré du succès de ses armes en France, le chancelier se montra constamment soucieux, et incertain de la tournure que les choses allaient prendre. «Je suis dans une extrême inquiétude», avouait-il un jour devant ses familiers. «Nous nous balançons sur la pointe d’un paratonnerre. Si nous perdons l’équilibre que j’ai eu tant de peine à établir, nous sommes précipités.»

Cet équilibre, il faillit le perdre dix fois entre septembre 1870 et janvier 1871. Il faudrait un volume pour écrire l’histoire de ces intrigues et de ces tractations. Il en faudrait un autre, qui ne serait pas sans pittoresque, pour peindre ces cours, petites ou grandes, entre lesquelles se nouait la résistance contre la Prusse et l’unité. Quelles ruses, quelles flatteries, quelles menaces Bismarck ne dut-il pas employer pour amener les princes à faire le sacrifice d’une partie de leur souveraineté!

Plus encore que la Bavière, c’est peut-être le Wurtemberg qui inquiéta le chancelier. Déjà, au mois de juillet, lorsque, suivant les conditions du pacte fédéral, le prince Frédéric-Charles avait fait dans l’Allemagne du Sud sa tournée d’inspection militaire, il avait bien remarqué à Stuttgart, et noté dans son journal intime, l’attitude compassée et gênée du roi et de la reine. C’est peut-être en effet le roi de Wurtemberg qui souffrit le plus de la _capitis deminutio_ que lui infligeait l’unité[35]. Louis de Bavière lui-même, si peu empressé qu’il se montrât, avait davantage de résignation. Surtout il manquait trop de volonté pour entreprendre d’échapper à l’enveloppement prussien. Sa tactique--ou plutôt celle de ses ministres--consista seulement à ne pas se laisser complètement «avaler» et à sauver le plus possible des apparences de la souveraineté. Mais jamais Louis II n’eût osé ce que fit seul le roi de Wurtemberg.

[35] M. de Gontaut-Biron raconte cette anecdote sur la réception du roi et de la reine de Wurtemberg à Berlin en 1872: «C’était la première fois depuis la proclamation de l’Empire, qui avait converti en simples vassaux les souverains des États secondaires de l’Allemagne, que le roi et la reine de Wurtemberg venaient à Berlin. La reine Olga, sœur de l’empereur de Russie, ressentait plus profondément que son mari l’humiliation de sa nouvelle position. Droite sur son siège, parlant peu, sérieuse, des larmes silencieuses coulèrent par deux fois pendant le concert sur son noble et beau visage que les souffrances morales et physiques avait creusé avant l’âge. Russell fut le seul probablement à les voir, et c’est lui qui me l’a conté.» (_Mon ambassade en Allemagne_, p. 35.)

Le 11 novembre, les deux délégués wurtembergeois, Suckow et Mittnacht, recevaient à Versailles une dépêche du roi les rappelant à Stuttgart et leur faisant défense de poursuivre aucune négociation avant d’avoir reçu des instructions formelles et personnelles. «En apprenant cette nouvelle, dit l’historien, Bismarck affecta de rester serein, mais son inquiétude était grande. Ce coup porté contre lui à l’improviste, et dans l’instant où tout semblait fini, anéantissait son œuvre. Le marin sombrait sur un écueil caché au moment d’entrer au port.» Et, les jours qui suivirent, Bismarck, tant sa contrariété était vive et son bouleversement profond, changea d’humeur, finit même par tomber malade et par prendre le lit.

Le roi de Wurtemberg n’avait risqué une rupture qu’en se retranchant derrière le gouvernement bavarois. La Bavière, qui avait figure de puissance, et qui mieux est de puissance catholique et voisine de l’Autriche, pouvait, devait même, quelle que fût la timidité de son gouvernement, dicter ses conditions à la Prusse. Une intrigue sérieuse paraît avoir été nouée à ce moment-là entre Munich et Stuttgart. Car les exigences de la Bavière furent soutenues par ses plénipotentiaires avec plus d’énergie et d’insistance que jamais à partir de ce 11 novembre. L’historien allemand décrit ainsi la situation grave où Bismarck se trouvait à cette date:

Depuis que le Wurtemberg lui avait cassé dans la main, Bismarck se voyait dans la nécessité plus pressante que jamais de gagner la Bavière à quelque prix que ce fût. L’importance du télégramme de Stuttgart paraît plus considérable encore si l’on examine la situation générale qui devait obliger Bismarck à faire des avances à la Bavière.

Ce furent les semaines les plus remplies d’angoisse que le chancelier vécut devant Paris. L’arrêt des progrès du siège avait naturellement fait impression au dehors. Il semblait que le terme des victoires allemandes fût marqué. Au quartier général, le dissentiment entre partisans et non partisans du bombardement était tout à fait aigu. Et, en même temps qu’il était occupé à se débattre avec les envoyés bavarois, Bismarck devait circonvenir le roi Guillaume pour obtenir de lui l’ordre de poursuivre énergiquement les travaux du siège. A ces circonstances s’ajoutèrent encore les complications, si inopportunes pour lui que créait la dénonciation par la Russie du traité de Paris de 1856. C’est à ce moment que, dans les négociations de paix entamées avec Thiers, il laissait entrevoir la possibilité que l’Allemagne renonçât à l’annexion de Metz. Et c’est juste à ce moment que lui apparut la grandeur du danger que présentait la levée en masse et la résistance des provinces françaises. C’est le 9 novembre en effet qu’avait eu lieu la bataille de Coulmiers, première victoire indiscutée des armes françaises dans toute la campagne, et qui avait obligé von der Thann à reculer.

Mais, de toutes ces complications mêmes, de tous ces embarras de Bismarck, la France ne fut pas en état de profiter. Le chancelier s’aperçut que la fortune commençait à tourner. Il s’empressa de donner le coup de barre nécessaire. Avec des concessions à la Bavière, il savait que tout pouvait s’arranger. Il s’y résigna donc. Mieux valait laisser à la Bavière son armée, sa diplomatie, son timbre et le casque à chenille que de risquer de voir tout le Sud revenir sous l’influence autrichienne. Il ne tarda pas à recueillir le fruit de son sacrifice. La Bavière redevint traitable. Et, son assentiment acquis, les autres États, bon gré mal gré, suivirent.

Busch, le naïf et précieux confident de Bismarck, a décrit en ces termes la satisfaction de son chef lorsque fut enfin conclu l’arrangement avec les délégués du roi Louis:

Vers dix heures, raconte Busch dans son _Journal_ à la date du 22 novembre, je suis descendu pour le thé. Le chef était au salon avec les trois plénipotentiaires bavarois. Au bout d’un quart d’heure, il entr’ouvrit la porte, avança la tête d’un air content, et, voyant qu’il y avait encore de la compagnie, s’avança vers nous, un verre à la main, et prit place à table.

--«Enfin, le traité bavarois est terminé et signé!--dit-il avec émotion--l’unité allemande est faite, et l’empereur aussi!...»

Le fidèle Busch ajoute qu’à ce moment il s’empara de la plume qui avait servi à signer ce traité historique. Puis il reprend sa sténographie:

--«Apportez-nous encore une bouteille de ce champagne-ci, dit le chef au domestique. C’est un événement.» Puis, après quelques instants de silence, il ajouta: «Les journaux ne seront pas contents, et celui qui écrira un jour l’histoire à la manière ordinaire pourra blâmer notre accommodement. Il dira: l’imbécile aurait pu demander davantage. Il l’aurait obtenu et il aurait bien fallu que les autres en passassent par là. Il pourrait bien avoir raison en disant qu’il aurait fallu. Mais moi j’avais plus à cœur qu’ils fussent intérieurement satisfaits de la chose. Qu’est-ce qu’un traité quand on le fait parce qu’il faut?... Et je sais, moi, qu’ils s’en sont allés satisfaits. Je n’ai pas voulu les mettre à la torture ni exploiter la situation. Le traité a ses lacunes, mais il n’en est que plus solide. Je le compte parmi les résultats les plus importants auxquels nous soyons arrivés dans ces dernières années[36].»

[36] D’après la traduction publiée chez Dentu, 5e édition, p. 272.

Toute la satisfaction de Bismarck, tout son soulagement, éclatent dans cette dernière phrase. Le reste, ce sont des prétextes et des excuses pour lui-même et pour la galerie. La vérité est qu’il eût bien mieux aimé ne pas faire tant de concessions à la Bavière ni à personne. Plus tard, il assura lui-même que ces concessions étaient une «fêlure dans l’unité».

Cette unité, en effet, était chose si extraordinaire, si invraisemblable, que Bismarck ne la trouvait jamais assez solide. Il se souvenait des peines qu’elle lui avait coûtées. Il savait qu’avec un peu de clairvoyance et de décision, qu’avec un pouvoir sérieux et occupé de son intérêt le plus évident, la France aurait pu maintenir l’Allemagne dans son chaos. Bismarck ressemblait à ces gens qui n’en croient pas leur bonheur.

Il se souvenait qu’il avait tremblé jusqu’au dernier jour, jusqu’à l’heure même du triomphe. Au comte Frankenberg partant pour annoncer au Parlement le résultat des pourparlers avec les États du Sud, il faisait cette recommandation: «Surtout, tenez ferme à Berlin! Si nous n’installons pas cette fois pour de bon l’unité, c’en est fait pour des années.» Bismarck se souvenait aussi qu’à la veille de la proclamation de l’Empire un principicule faisait encore des difficultés: le prince Henri XXII de Reuss déclarait ne reconnaître le titre d’empereur au roi de Prusse que comme «une décoration et pour désigner la dignité de chef de la confédération et l’exercice des droits de présidence». Bismarck enfin n’avait pas oublié que jusqu’au soir du 18 janvier, jusque dans la galerie des Glaces de Versailles, où l’Empire fut proclamé, il avait tremblé que tout échouât, tant il avait dû accorder d’intérêts, de rivalités, d’amours-propres, de traditions et d’influences qui auraient rendu sa tâche difficile, sinon impossible, et qui auraient pu, du moins, changer le caractère et compromettre la solidité de son œuvre, s’il eût trouvé devant lui une autre France que celle de la République et de Napoléon III.

LA JEUNESSE

ET LES

Premières armes de Bismarck