‹ Blanche de Beaulieu et autres histoiresChapitre 7 sur 22 · Troisième partie Les enfants de la madone

Troisième partie Les enfants de la madone

C’est une scène de brigands que je vais vous raconter, et pas autre chose.
Suivez-moi dans la Calabre citérieure ; escaladez avec moi un pic des Apennins, et, arrivé sur sa cime, vous aurez, en vous tournant vers le midi, à votre gauche Cosenza, à votre droite, Santo-Lucido, et devant vous, à mille pas environ, s’escarpant aux flancs de la montagne même, un chemin éclairé, en ce moment, par un grand nombre de feux autour desquels se groupent des hommes armés : ces hommes sont en chasse du brigand Jacomo, avec la bande duquel ils viennent d’échanger bon nombre de coups de fusil ; mais la nuit étant venue, ils n’ont point osé se hasarder à sa poursuite, et ils attendent le jour pour fouiller la montagne.

Maintenant baissez la tête et jetez les yeux immédiatement au-dessous de vous, à quinze pieds de profondeur à peu près, sur ce plateau tellement entouré de rochers rougeâtres, de chênes verts et touffus, de lièges pâles et rabougris, qu’il faut le dominer, comme nous le faisons pour deviner qu’il existe ; vous y distinguerez, n’est-ce pas, d’abord, quatre hommes qui s’occupent des préparatifs du souper, en allumant le feu et en écorchant un agneau ; quatre autres qui jouent à la morra2 avec une rapidité telle que vous ne pouvez suivre les mouvements de leurs doigts ; deux autres qui montent la garde, si immobiles, que vous les prendriez pour des fragments de rochers auxquels le hasard aurait donné une forme humaine ; une femme assise et qui n’ose remuer, de peur d’éveiller un enfant endormi dans ses bras ; enfin, à l’écart, un brigand qui jette les dernières pelletées de terre sur une fosse fraîchement creusée.

Ce brigand, c’est Jacomo, cette femme, c’est sa maîtresse, et ces hommes qui montent la garde, qui jouent et qui préparent à souper, c’est ce qu’il appelle ma bande ; quant à celui qui repose dans cette tombe, c’est Hiéronimo, le second du capitaine : une balle vient de lui épargner la potence.

Maintenant que vous avez fait connaissance avec les hommes et les localités, laissez-moi dire.

Lorsque Jacomo eut accompli l’œuvre funéraire, il laissa échapper de ses mains la pioche dont il s’était servi, et s’agenouilla sur cette terre fraîche où ses genoux entrèrent comme dans du sable ; il resta ainsi près d’un quart d’heure immobile et priant ; puis, ayant tiré de sa poitrine un cœur d’argent suspendu à son cou par un ruban rouge, et orné d’une image de la Vierge et de l’enfant Jésus, il le baisa pieusement comme doit le faire un honnête bandit : puis, se relevant avec lenteur, il revint, la tête basse et les bras croisés, s’appuyer contre la base du rocher, dont la cime dominait le plateau que nous avons décrit.

Jacomo avait opéré ce mouvement avec tant de silence et de tristesse que nul ne l’avait entendu venir prendre la place qu’il occupait : il paraît que ce relâchement de surveillance lui sembla contraire aux lois de la discipline, car, après avoir promené la vue sur ceux qui l’entouraient, ses sourcils se froncèrent et sa large bouche se fendit pour laisser passer le plus abominable blasphème qui, de mémoire de brigand, ait épouvanté le ciel :

« Sangue di Cristo !… »

Ceux qui dépeçaient l’agneau se redressèrent sur leurs genoux comme s’ils avaient reçu un coup de bâton sur les reins ; les joueurs restèrent les mains en l’air ; les sentinelles se retournèrent si spontanément qu’elles se trouvèrent en face l’une de l’autre ; la femme tressaillit ; l’enfant pleura.

Jacomo frappa du pied.

— Maria, faites taire l’enfant, dit-il.

Maria ouvrit rapidement son corset écarlate brodé d’or, et approchant des lèvres de son fils ce sein rond et brun qui fait la beauté des Romaines, elle se courba sur lui et l’enveloppa de ses deux bras comme pour le protéger. L’enfant prit le sein et se tut.

Jacomo parut satisfait de ces signes d’obéissance : son visage perdit l’expression sévère qui l’avait rembruni un instant pour prendre un caractère profondément triste ; puis il fit de la main signe à ses hommes qu’ils pouvaient continuer.

— Nous avons fini de jouer, dirent les uns.

— Le mouton est cuit, dirent les autres.

— C’est bien ; alors, soupez, répondit Jacomo.

— Et vous, capitaine ?

— Je ne souperai pas.

— Ni moi non plus, dit la douce voix de la femme.

— Et pourquoi cela, Maria ?…

— Je n’ai pas faim.

Ces derniers mots furent prononcés si bas et si timidement que le bandit parut aussi touché de leur accent qu’il était dans sa nature de l’être : il laissa tomber sa main basanée à la hauteur de la tête de sa maîtresse : elle la prit et y appuya ses lèvres.

— Vous êtes une bonne femme, Maria.

— Je vous aime, Jacomo.

— Allons, soyez sage, et venez souper.

Maria obéit, et tous deux vinrent prendre place autour de la natte de paille, sur laquelle étaient préparées des tranches de mouton que les bandits avaient fait rôtir en les embrochant à la baguette d’une carabine, du fromage de chèvre, des avelines, du pain et du vin.

Jacomo tira de la gaine de son poignard une fourchette et un couteau d’argent qu’il donna à Maria ; quant à lui, il ne prit qu’une tasse d’eau pure, la crainte d’être empoisonné par les paysans, qui pouvaient seuls lui fournir du vin, l’ayant fait depuis longtemps renoncer à cette boisson.

Chacun alors se mit à l’œuvre, à l’exception des deux sentinelles qui, de temps en temps, tournaient la tête et jetaient un regard expressif sur les provisions, qui disparaissaient avec une rapidité effrayante : ces mouvements d’inquiétude devenaient plus rapprochés et plus rapides au fur et à mesure que le repas s’avançait, si bien qu’à la fin ils semblaient être chargés bien plutôt de veiller sur le souper de leurs camarades que sur le bivouac de leurs ennemis.

Pendant ce temps Jacomo était triste, et l’on voyait qu’il avait le cœur plein de souvenirs ; tout à coup il parut n’y plus pouvoir résister, il passa la main sur son front, poussa un soupir, et dit :

— Il faut que je vous raconte une histoire, enfants ! Vous pouvez venir, vous autres, ajouta-t-il en s’adressant aux sentinelles, ils n’oseront pas à cette heure nous relancer jusqu’ici ; d’ailleurs ils nous croient encore deux.

Les sentinelles ne se firent pas répéter deux fois cette invitation, et leur coopération revint donner un peu d’activité au repas, qui commençait à languir.

— Voulez-vous que j’aille prendre leur place ? dit Maria.

— Merci, ce n’est pas la peine.

Maria glissa timidement sa main dans celle de Jacomo. Ceux qui avaient fini de souper s’arrangèrent dans les positions qui leur parurent les plus commodes pour entendre le récit ; ceux qui soupaient attirèrent devant eux le plus de provisions qu’il leur fut possible d’en atteindre, afin de n’avoir rien à demander, et chacun écouta la narration qui va suivre avec cet intérêt qu’accordent, en général, au récit d’une histoire, tous les hommes de la vie errante.

— C’était en 1809, les Français avaient pris Naples et y avaient mis un roi. Ce roi, à son tour, voulut prendre la Calabre : per Baccho ! prendre la montagne aux montagnards ; cela n’était point chose facile, pour des païens surtout : plusieurs bandes la défendaient comme nous la défendons encore, car la montagne est à nous, et l’on avait mis la tête des chefs de ces bandes à prix comme on y a mis la mienne : la tête de Césaris, entre autres, valait 3000 ducats napolitains.

Une nuit, pendant la soirée de laquelle on avait entendu quelques coups de fusil, comme on a pu en entendre ce soir, deux jeunes bergers qui gardaient leur troupeau dans la montagne de Tarsia soupaient près du feu, qu’ils avaient allumé moins pour se chauffer que pour écarter les loups : c’étaient deux beaux enfants, deux vrais Calabrois, à moitié nus et portant pour tout vêtement une peau de mouton à la ceinture, des sandales aux pieds, un ruban pour suspendre à leur cou l’image de l’Enfant Jésus, et voilà tout. Ils étaient du même âge à peu près ; ni l’un ni l’autre ne connaissait son père, vu qu’on les avait trouvés exposés à trois jours de distance, l’un à Tarente, l’autre à Reggio, ce qui prouvait au moins qu’ils n’étaient pas de la même famille. Des paysans de Tarsia les avaient recueillis, et on les appelait généralement les enfants de la madone3, comme on appelle les enfants trouvés ; quant à leurs noms de baptême, c’étaient Cherubino et Celestini.

Ces enfants s’aimaient, car leur isolement était le même. Ceux qui les avaient recueillis ne leur avaient pas laissé ignorer que c’était par charité, et dans l’espoir de gagner le paradis, qu’ils avaient fait cette bonne action ; ils savaient ainsi qu’ils ne tenaient à rien sur la terre, et ils s’en aimaient davantage.

Ils étaient donc, comme je viens de vous le dire, à garder leurs troupeaux dans la montagne, mangeant au même morceau de pain, buvant dans la même tasse, comptant les étoiles du ciel, et insouciants et heureux, comme si la terre des riches eût été leur terre.

Tout à coup ils entendirent du bruit derrière eux et se retournèrent ; un homme, debout et appuyé sur sa carabine, les regardait manger.

Oui, par Jésus, c’était un homme ; et son costume répondait de sa profession encore. Il avait un long chapeau calabrais tout bariolé de rubans blancs et rouges, et serré d’un velours noir avec une boucle d’or ; des cheveux nattés qui pendaient de chaque côté de son visage, de larges boucles d’oreilles, le cou nu, un gilet avec des boutons de fil d’argent tressé, comme on n’en fait qu’à Naples, une veste aux boutonnières de laquelle pendaient, noués par un bout, deux mouchoirs de soie rouge, dont le reste se perdait dans sa poche ; sa fidèle padroncina 4 pleine de cartouches et fermée par une plaque d’argent ; une culotte de velours bleu et des bas fixés à ses jambes par de petites bandes de cuir qui tenaient à la sandale. Ajoutez à cela des bagues à tous les doigts et des montres dans toutes les poches, et deux pistolets et un couteau de chasse à la ceinture.

Les deux enfants échangèrent sous leurs grands sourcils un coup d’œil rapide comme un éclair ; le brigand s’en aperçut.

— Vous me connaissez ? dit-il.

— Non, répondirent les enfants.

— Du reste, que vous me connaissiez, oui ou non, peu m’importe ; les hommes de la montagne sont frères et doivent compter les uns sur les autres, ainsi je compte sur vous. Depuis hier, on me poursuit comme une bête fauve. J’ai faim et j’ai soif.

— Voici du pain et voici de l’eau, dirent les enfants.

Le brigand s’assit, appuya sa carabine contre sa cuisse, arma ses deux pistolets dans sa ceinture et se mit à l’œuvre.

Lorsqu’il eut fini, il se leva.

— Quel est le nom de ce village où l’on aperçoit une lumière ? dit-il aux enfants, en étendant la main vers l’endroit le plus sombre de l’horizon.

Les enfants fixèrent quelques secondes leur regard perçant sur le point qu’il indiquait, l’isolèrent en abaissant la main sur leurs yeux, puis se mirent à rire, car ils pensèrent que le brigand se moquait d’eux : ils ne voyaient rien.

Ils se retournèrent pour le lui dire ; le brigand avait disparu. Ils comprirent alors qu’il avait employé cette ruse pour qu’ils ne pussent voir de quel côté il opérait sa retraite.

Les deux enfants se rassirent ; puis, après quelques instants de silence, ils se regardèrent en même temps.

— L’as-tu reconnu ? dit l’un.

— Oui, répondit l’autre.

Ces quelques mots furent échangés à voix basse, et comme s’ils tremblaient d’être entendus.

— Il a craint que nous ne le trahissions.

— Et il est parti sans nous rien dire.

— Il ne doit pas être loin.

— Non, il était trop fatigué.

— Je le retrouverais bien, malgré toutes ses précautions, si je voulais.

— Moi aussi.

Les deux enfants n’en dirent pas davantage, mais ils se levèrent, et partirent de chaque côté de la montagne, comme deux jeunes lévriers en quête.

Au bout d’un quart d’heure, Cherubino était de retour près du feu ; cinq minutes après Celestini s’asseyait à son côté.

— Eh bien ?…

— Eh bien ?…

— Je l’ai trouvé.

— Moi aussi.

— Derrière un buisson de laurier-rose.

— Dans l’enfoncement d’un rocher.

— Qu’y avait-il à sa droite ?

— Un aloès en fleur ; et que tenait-il à ses mains ?

— Des pistolets tout armés.

— C’est cela.

— Et il dormait ?

— Comme si tous les anges veillaient sur lui.

— Trois mille ducats, c’est autant qu’il y a d’étoiles au ciel !…

— Chaque ducat vaut dix carlins, et nous gagnons un carlin par mois, ainsi nous pourrions vivre aussi vieux que le vieux Giuseppe, que nous ne gagnerions pas encore trois mille ducats dans toute notre vie.

Les deux enfants se turent pendant quelques minutes. Cherubino rompit le premier le silence.

— C’est difficile à tuer un homme, dit-il.

— Non, répondit Celestini, l’homme est comme le mouton ; il a une veine au cou ; il faut la couper, voilà tout.

— As-tu remarqué le cou de Cesaris ?

— Il avait le cou nu, n’est-ce pas ?

— Ce ne serait pas difficile à lui…

— Non, pourvu que le couteau coupe bien.

Chacun des enfants passa la main sur le tranchant de la lame du sien ; puis se levant ils se regardèrent un instant tous les deux sans parler.

— Lequel fera le coup pour les deux, dit Cherubino.

Celestini ramassa quelques cailloux et lui présenta sa main fermée.

— Pair ou non ?

— Pair.

— Il est impair, c’est à toi.

Cherubino partit sans dire un mot ; Celestini le regarda s’éloigner dans la direction où il savait qu’était couché Cesaris, puis lorsqu’il l’eut perdu de vue, il s’amusa à jeter, les uns après les autres, dans le feu mourant, les cailloux qu’il avait ramassés.

Au bout de dix minutes il vit revenir Cherubino ?

— Eh bien ! lui dit-il.

— Je n’ai pas osé.

— Pourquoi ?

— Il dormait les yeux ouverts, et il m’a semblé qu’il me regardait.

— Allons-y ensemble.

Ils partirent en courant, mais bientôt ils ralentirent le pas, bientôt encore ils marchèrent sur la pointe des pieds, enfin ils se couchèrent à plat ventre, et rampèrent comme des serpents, puis arrivèrent au buisson de laurier-rose, comme des serpents encore ils levèrent la tête, s’introduisirent entre les branches, et aperçurent le brigand endormi, dans la même position où ils l’avaient vu.

Alors l’un se glissa à sa droite, et l’autre à sa gauche, sous la voûte qui surplombait. Puis arrivés près de lui, les deux enfants, tenant leur couteau entre les dents, se soulevèrent chacun sur un genou. Le brigand semblait éveillé, ses yeux étaient tout grands ouverts, seulement la prunelle était fixe.

Celestini fit un signe de la main à Cherubino, afin qu’il suivît tous ses mouvements ; le brigand, avant de s’endormir, avait appuyé sa carabine contre la paroi du rocher, et en avait enveloppé la batterie avec un de ses mouchoirs de soie. Celestini dénoua doucement le mouchoir, l’étendit au-dessus de la tête de Cesaris, et voyant que Cherubino était prêt, il l’abaissa tout à coup en criant : – Va !

Cherubino se précipita comme un jeune tigre sur le cou du brigand ; celui-ci jeta un cri terrible, se dressa debout, et sanglant, fit plusieurs tours sur lui-même, la tête renversée en arrière, lâcha au hasard ses deux coups de pistolet, et retomba mort.

Les deux enfants étaient restés à plat ventre et sans souffle.

Lorsqu’ils virent que le bandit avait cessé de remuer, ils se relevèrent et s’approchèrent de lui : sa tête ne tenait plus que par la colonne vertébrale ; ils achevèrent de la séparer du corps, l’enveloppèrent dans le mouchoir de soie, et, après être convenus de la porter chacun leur tour, ils partirent pour Naples.

Ils marchèrent toute la nuit dans la montagne, s’orientant sur la mer qu’ils voyaient luire à leur gauche. Au point du jour, ils aperçurent Castro-Villari ; mais ils n’osèrent traverser la ville, de peur que le sang ne dénonçât le fardeau qu’ils portaient, et que quelque brigand de la bande de Cesaris ne vengeât sur eux la mort de leur chef.

Cependant la faim les prit ; l’un d’eux résolut d’aller chercher du pain à une auberge, tandis que l’autre l’attendrait dans la montagne ; mais lorsqu’il eut fait quelques pas il revint.

— Et de l’argent ? dit-il.

Ils portaient une tête qui valait trois mille ducats, et ni l’un ni l’autre n’avait un bajocco pour acheter du pain.

Celui qui portait la tête dénoua le mouchoir, prit une des boucles d’oreilles de Cesaris, et la donna à son camarade. Une demi-heure après le messager était de retour avec des provisions.

Ils mangèrent et se remirent en route.

Le soir ils arrivèrent à un petit village nommé Altavilla.

L’auberge était encombrée de cochers, qui avaient conduit des voyageurs à Pestum, de bateliers qui avaient remonté la Sèle, et de lazzaroni auxquels il était égal de vivre là ou ailleurs.

Les deux enfants s’installèrent dans un coin qu’ils trouvèrent libre, mirent la tête de Cesaris entre eux, soupèrent comme jamais cela ne leur était arrivé, dormirent chacun leur tour, payèrent avec la deuxième boucle d’oreille, et se remirent en route quelques minutes avant le jour.

Vers les neuf heures du matin ils aperçurent une grande ville au fond d’un golfe, ils demandèrent comment elle s’appelait : on leur répondit qu’elle s’appelait Naples.

Ils n’avaient plus à craindre les compagnons de Cesaris, ils marchèrent donc droit à la ville. Arrivés au pont de la Maddalena, ils s’approchèrent de la sentinelle française, et lui demandèrent en calabrais à qui il fallait s’adresser, pour se faire payer la somme promise à ceux qui apporteraient la tête de Cesaris.

La sentinelle les écouta gravement jusqu’au bout, puis réfléchit un instant, releva sa moustache, et se dit à elle-même :

— C’est extraordinaire, ces gaillards-là ne sont pas plus hauts que ma giberne, et ils parlent déjà italien ; c’est bien, mes petits amis, passez au large !

Les enfants qui à leur tour ne comprenaient pas, répétèrent leur question.

— Il paraît qu’ils y tiennent, dit la sentinelle, et il appela le sergent.

Le sergent baragouinait quelques mots d’italien, il comprit à peu près la question, devina que le mouchoir ensanglanté que portait Celestini renfermait une tête, et il appela son officier.

L’officier donna aux enfants deux hommes d’escorte qui les conduisirent au Palais-Royal, où était le ministère de la police.

Les soldats dirent qu’ils apportaient la tête de Cesaris, et toutes les portes s’ouvrirent devant eux.

Le ministre voulut voir les braves qui avaient délivré la Calabre de son fléau, et l’on fit entrer dans son cabinet Cherubino et Celestini.

Il regarda longtemps ces deux beaux enfants, à la mine naïve, au costume pittoresque, à l’air grave : il leur demanda en italien comment ils avaient fait ; et ils lui racontèrent leur action comme si c’était la chose la plus simple ; il exigea la preuve de ce qu’ils disaient, et Celestini mit un genou en terre, dénoua le mouchoir, prit la tête par les cheveux, et la posa tranquillement sur le bureau du ministre.

Il n’y avait rien à répondre à cela, si ce n’était de payer la somme.

Cependant l’Excellence, les voyant si jeunes, leur proposa de les faire entrer dans une pension ou dans un régiment, et leur dit que le gouvernement français avait besoin de jeunes gens braves et décidés.

Ils répondirent que les besoins du gouvernement français ne les regardaient pas ; qu’ils étaient de loyaux Calabrais, ne sachant ni lire ni écrire, et qu’ils comptaient bien ne jamais l’apprendre ; que, pour entrer dans un régiment, la vie sauvage à laquelle ils étaient habitués les ayant mal préparés à la discipline militaire, ils craindraient d’avoir peu d’aptitude à la manœuvre et à l’exercice ; mais que, quant aux trois mille ducats, c’était autre chose, et qu’ils étaient tout prêts à les toucher.

Le ministre leur donna un chiffon de papier grand comme les deux doigts, sonna un huissier, et lui ordonna de les conduire à la caisse.

Le caissier compta la somme : les deux enfants tendirent le mouchoir de soie encore tout sanglant, le nouèrent par les quatre bouts, sur leurs trois mille ducats, sortirent par une porte qui donnait sur la place de saint Francesco Nuovo, et se trouvèrent à l’extrémité de la grande rue de Tolède.

La rue de Tolède est le palais du peuple. Ils virent tout le long des maisons une foule de lazzaroni qui, couchés au soleil, faisaient voluptueusement filer le macaroni de leur écuelle de terre à leurs lèvres brunes. Cette vue leur donna de l’appétit ; ils allèrent à un marchand, lui achetèrent une écuelle, et plein cette écuelle de macaroni ; ils donnèrent un ducat, et on leur rendit neuf carlins, neuf grains et deux calli 5 : avec ce qu’on leur rendait ils avaient de quoi vivre un mois et demi de la même manière.

Ils allèrent s’asseoir sur les marches du palais Maddaloni, et y firent un dîner de la somptuosité duquel ils n’avaient aucune idée.

Dans la rue de Tolède, on dort, on mange, ou l’on joue. Ils n’avaient point encore envie de dormir ; ils avaient mangé ; ils se mêlèrent à un groupe de lazzaroni qui jouaient à la morra.

Au bout de cinq heures ils avaient perdu trois calli.

En perdant trois calli par jour, ils auraient pu jouer pendant le tiers de l’éternité à peu près.

Heureusement que le soir même ils apprirent qu’il existait à Naples des maisons où l’on pouvait manger un ducat à son dîner, et perdre des milliers de calli en une heure.

Comme ils voulaient souper ils se firent conduire dans l’une de ces maisons : c’était une table d’hôte. Le patron regarda leur costume, et se mit à rire : ils montrèrent leur argent, et le patron les salua jusqu’à terre, leur dit qu’on les servirait dans leur chambre ; en attendant que leurs excellences eussent fait faire des habits décents qui leur permissent de manger avec tout le monde.

Cherubino et Celestini se regardèrent, ils ne savaient pas trop ce que l’hôte voulait dire avec ses habits décents : ils trouvaient leur costume de fort bon goût. En effet, il était composé, comme nous l’avons dit, d’une jolie peau de mouton, roulée autour de la ceinture, et de bonnes sandales ficelées aux pieds ; tout le reste du corps était nu, et cela leur paraissait plus commode et moins chaud. Cependant ils se résignèrent lorsqu’on leur eut expliqué qu’il fallait porter un habit complet pour avoir le droit de manger un ducat à son dîner et de perdre des milliers de calli en une heure.

Pendant qu’on dressait leur table, un tailleur entra dans leur chambre, et leur demanda quel genre d’habits ils voulaient.

Ils répondirent que, puisqu’il leur fallait absolument des habits, ils voulaient chacun un costume calabrais, pareil à ceux que les jeunes gens riches portaient le dimanche à Cosenza et à Tarente.

Le tailleur fit signe que cela suffisait, et ajouta que leurs excellences auraient ce qu’elles désiraient le lendemain matin.

Leurs excellences soupèrent, et trouvèrent que les ravioli et le sambajone valaient mieux que le macaroni, que le lacryma christi était préférable à l’eau pure, et que le pain de gruau s’avalait plus couramment que la galette d’orge.

Lorsqu’ils eurent fini ils demandèrent au garçon s’il leur était permis de coucher par terre ; le garçon leur montra deux lits ; ils les avaient pris pour des chapelles.

Celestini, qui décidément était le caissier, enferma le mouchoir et les ducats dans une espèce de secrétaire, en prit la clé, et la pendit au ruban qu’il portait au cou.

Puis ils firent dévotement leur prière à la Vierge, baisèrent leur scapulaire, se couchèrent chacun dans un lit où l’on pouvait tenir à cinq sans être gêné, et s’endormirent jusqu’au jour.

Le lendemain, le tailleur leur tint parole ; et ce jour-là, comme ils avaient un costume complet, ils purent dîner à table d’hôte, et entrer dans la salle de jeu. Ils y perdirent cent vingt ducats.

Un garçon de l’hôtel leur proposa, pour les consoler, de les conduire le soir, dans une maison où ils s’amuseraient davantage encore.

Lorsque l’heure fut venue, ils prirent des ducats plein leurs poches, et suivirent le garçon. Ils ne rentrèrent à l’hôtel que le lendemain matin, mourants de faim et les poches vides.

C’était une bonne vie ; ils avaient parfaitement retenu l’adresse de la maison où l’on passait la nuit, et ils aimaient presque autant ce qu’on y faisait que la table et le jeu. Ils y retournèrent donc la nuit suivante.

Ils menèrent cette existence quinze jours, et cela les forma considérablement : au bout de ce temps, ils eussent tenu tête à un abbé romain ou à un sous-lieutenant français, ce qui est à peu près la même chose.

Un soir ils se présentèrent, comme de coutume, à la maison, elle était fermée par ordre supérieur : je ne sais quel assassinat y avait été commis.

Ils virent une grande quantité de monde suivant une même direction, et ils suivirent le monde.

Quelques minutes après ils se trouvaient près de la Villa Reale, sur la magnifique promenade de la Chiaja. Ils ne la connaissaient point encore.

La Chiaja est à dix heures du soir le rendez-vous du beau monde ; Naples vient y respirer la brise du golfe, toute chargée du parfum des orangers de Sorente et des jasmins du Pausilippe. Il y a là plus de fontaines et de statues que sur tout le reste de la terre ; puis, au-delà de ces fontaines et de ces statues, il y a une mer comme on n’en voit nulle part.

Ils se promenaient donc là, nos deux Birboni, coudoyant les femmes, heurtant les hommes, une main sur leur argent, et l’autre sur leur poignard.

Ils arrivèrent à un groupe arrêté devant un café. Au milieu de ce groupe il y avait une calèche, et dans cette calèche une femme qui prenait des glaces. Le groupe s’était formé pour voir cette femme.

C’était bien en effet la plus belle créature qui, depuis Ève, fût sortie des mains de Dieu. Une créature à faire damner un pape.

Nos Calabrais entrèrent dans le café, demandèrent deux sorbets, et se mirent à la fenêtre pour voir cette femme de plus près ; elle avait surtout des mains merveilleuses.

— Corpo di Baccho, qu’elle est belle ! s’écria Cherubino.

Un homme s’approcha de lui, et lui frappa sur l’épaule.

— Le moment est bon, mon jeune seigneur, lui dit-il.

— Qu’est-ce que cela signifie ?

— Cela signifie que la comtesse Fornera est brouillée, depuis deux jours, avec le cardinal Rospoli.

— Après ?

— Et que si vous voulez, pour cinq cents ducats, et du silence !…

— Elle est à moi ?

— Elle est à vous.

— Ah ! tu es donc ?

— Un’ ruffiano, per servir lo signore.

— Un instant, dit Celestini, c’est que je la veux aussi, moi, cette femme.

— Alors, mes excellences, ce sera le double.

— Très bien.

— Mais qui l’aura le premier ?

— Cela nous regarde ; va t’assurer si elle est libre cette nuit, et viens nous rejoindre à l’hôtel de Venise, où nous logeons.

Le ruffiano tira de son côté, nos enfants du leur. La voiture de la comtesse partit.

Cherubino et Celestini rentrèrent à l’hôtel : il leur restait cinq cents ducats tout juste.

Ils se mirent de chaque côté d’une table, posèrent un jeu de carte entre eux deux, et chacun prit une carte à son tour.

L’as de cœur tomba à Cherubino.

— Bien du plaisir, lui dit Celestini, et il se jeta sur son lit.

Cherubino mit les cinq cents ducats dans sa poche, examina si son poignard sortait facilement du fourreau, et attendit le ruffiano : au bout d’un quart d’heure il arriva.

— Elle est libre cette nuit, dit-il.

— Eh bien ! partons.

Ils descendirent : la nuit était superbe, le ciel regardait la terre de tous ses yeux.

La comtesse logeait dans le faubourg de la Chiaja ; le ruffiano marchait le premier ; Cherubino le suivait en chantant :

Che bella cosa è de morire ucciso

Inanzea la porta de la inammorata.

L’anima se ne saglie in paradiso,

E lo cuorpo lo chiegne la scasata !6

Ils arrivèrent à une petite porte dérobée, une femme les attendait.

— Excellence, dit le ruffino, il y a cent ducats pour moi, et vous mettrez les quatre cents autres dans la petite corbeille d’albâtre que vous trouverez sur la cheminée.

Cherubino lui compta les cent ducats et suivit la femme.

C’était dans un beau palais de marbre ; il y avait de chaque côté de l’escalier des lampes dans des globes de cristal, et entre chaque lampe des cassolettes de bronze où brûlaient des parfums.

Ils traversèrent ainsi des appartements à loger un roi et sa cour ; puis, au bout d’une grande galerie, fermée par une cloison, la camérière ouvrit une porte, poussa Cherubino, et la referma derrière lui.

— Est-ce vous, Gidsa ? dit une voix de femme.

Cherubino regarda du côté d’où venait cette voix, et il reconnut la comtesse, vêtue d’une seule robe de mousseline, couchée sur un sofa recouvert de basin, jouant avec une boucle de ses longs cheveux qu’elle avait dénoués et qui la couvraient comme l’aurait fait une mantille espagnole.

— Non, signora, ce n’est pas Gidsa, c’est moi, répondit Cherubino.

— Qui, vous ? dit la voix avec une expression plus douce encore.

— Moi, Cherubino, l’enfant de la madone ; et le jeune homme s’avança jusqu’aux pieds du sofa.

La comtesse se souleva un instant sur le coude, et le regarda étonnée.

— Vous venez pour votre maître ? dit-elle.

— Je viens pour moi, signora.

— Je ne comprends pas.

— Eh bien ! je vais vous faire comprendre. Je vous ai vue aujourd’hui à la Chiaja pendant que vous preniez des glaces, et j’ai dit, en vous voyant : Per Baccho, qu’elle est belle !

La comtesse sourit.

— Alors un homme est venu à moi et m’a dit : Voulez-vous cette femme que vous trouvez belle ? je vous la donne pour 500 ducats. Je suis rentré chez moi et j’ai pris cette somme ; arrivé à votre porte, il m’a demandé 100 ducats pour lui, et je les lui ai donnés ; quant aux 400 autres, il m’a dit de les mettre dans cette corbeille d’albâtre ; les voilà.

Cherubino jeta trois ou quatre poignées d’argent dans la corbeille ; elle était trop pleine et dégorgea sur la cheminée.

— Quelle horreur, que ce Maffeo ! dit la comtesse, est-ce de cette manière que l’on fait les choses ?

— Je ne sais pas ce que c’est que Maffeo, reprit l’enfant ; et je ne suis pas très au courant de la manière dont on fait les choses. Seulement je sais qu’on vous a promise à moi pour une nuit et moyennant une somme ; je sais encore que j’ai payé cette somme, et que, par conséquent, vous m’appartenez pour une nuit.

Cherubino, en achevant ces paroles, fit un pas vers le divan.

— Restez là, ou je sonne, s’écria la comtesse, et je vous fais jeter à la porte par mes gens.

Cherubino se mordit les lèvres et porta la main à son poignard.

— Écoutez, signora, lui dit-il froidement, lorsque vous m’avez entendu entrer, vous avez cru voir paraître quelque petit abbé de famille, ou quelque riche voyageur français, et vous vous êtes dit : J’en aurai bon compte. Ce n’est ni l’un ni l’autre, signora ; c’est un Calabrais, et non pas de la plaine encore, mais de la montagne ; un enfant, si vous voulez, mais un enfant qui a apporté, de Tarsia à Naples, la tête d’un brigand dans un mouchoir, et la tête de quel brigand ? de Césaris ! Cet or, voyez-vous, c’est tout ce qui reste du prix de cette tête ; les 2500 autres ducats se sont envolés au jeu, ont été noyés dans le vin, se sont perdus dans les femmes. Pour ces 500 ducats, j’aurais pu avoir encore dix nuits de femmes, de vin et de jeu, je n’en ai pas voulu ; je vous ai voulue, et je vous aurai.

— Morte, oui, cela peut être.

— Vivante.

— Jamais.

La comtesse étendit le bras pour saisir le cordon de la sonnette ; Cherubino ne fit qu’un bond de la cheminée au divan.

La comtesse jeta un cri et s’évanouit : Cherubino venait de lui clouer, avec son poignard, la main contre le lambris, six pouces au-dessous de la sonnette……….

Deux heures après, Cherubino rentra à l’hôtel de Venise : il secoua Celestini, qui dormait comme un bienheureux ; celui-ci s’assit sur le lit, se frotta les yeux et le regarda.

— Qu’est-ce que ce sang ? lui dit-il.

— Rien.

— Et la comtesse ?

— C’est une femme superbe.

— Pourquoi diable me réveilles-tu, alors ?

— Parce que nous n’avons plus un calli et qu’il faut partir avant le jour.

Celestini se leva. Les deux enfants sortirent de l’hôtel comme ils avaient l’habitude de le faire, et l’on ne songea point à les arrêter.

À une heure du matin, ils avaient dépassé le pont de la Maddalena ; à cinq heures ils étaient dans la montagne.

Alors ils s’arrêtèrent.

— Qu’allons-nous faire ? dit Celestini.

— Je n’en sais rien. Est-ce que tu es d’avis de retourner à la bergerie ?

— Non, par Jésus !

— Eh bien ! faisons-nous brigands.

Les deux enfants se donnèrent la main et se jurèrent aide et amitié éternelle. Ils tinrent saintement leur promesse, car depuis ce jour ils ne se sont point quittés.

Je me trompe, dit Jacomo en s’interrompant et en regardant la tombe de Hieronimo ; ils se sont quittés il y a une heure.

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