‹ Boris GodounovChapitre 40 sur 52 · L’IMPOSTEUR

L’IMPOSTEUR

Je pense au sang des Russes qui va couler ; vous êtes sans reproche, servant la cause du Tsar ; mais moi, je vais vous faire tuer vos propres frères ; contre la Russie, je mène les Polonais ! C’est moi qui montre à l’ennemi la route, la route sacrée de notre cher Moscou ! Que mon crime ne retombe point sur moi, mais sur ta tête, Boris le régicide !

KOURBSKY

Tous en avant ! Et mort à Godounov !

(Ils galopent. Les armées traversent la frontière.)

LA DOUMA. LE TSAR. LE PATRIARCHE.
BOYARDS.

LE TSAR

Est-ce possible ! Un défroqué, un moine vagabond a soulevé contre nous une armée ennemie, et ose venir nous menacer ! C’en est assez ! Il faut qu’on arrête ce fou ! Partez tous deux là-bas, toi, prince Troubetzkoy, ainsi que toi, Basmanov ; allez conseiller mes fidèles chefs ; allez sauver la ville de Tchernigov que l’ennemi assiège.

BASMANOV

Tsar ! trois mois ne seront point passés, qu’on ne parlera plus de cet usurpateur ; nous te l’amènerons, dans une cage, comme une bête sauvage ; j’en fais ici le serment.

(Il sort, suivi de Troubetzkoy.)

LE TSAR

Le roi de Suède m’a offert son alliance, mais je n’ai nul besoin d’une aide étrangère : mes armées sont assez nombreuses pour réduire l’imposteur ainsi que les Polonais. J’ai refusé ! Chtchelkalov, qu’on ordonne dès maintenant à tous les gouverneurs de réunir les soldats valides ; qu’on appelle aussi les gens des monastères : aux jours d’antan, pour la patrie en danger, les religieux prenaient d’eux-mêmes l’épée en main. Mais je ne veux pas qu’on les inquiète : qu’ils prient pour le pays ! Tel est l’ukase du tsar que les boyards approuvent.

Il est une autre grave question que nous devons résoudre : vous êtes au courant de ces perfides rumeurs que l’Imposteur a fait partout répandre, et qui ont semé le doute et la méfiance ; de tous côtés s’élèvent des murmures rebelles, les têtes s’exaltent : il faut les refroidir. Je ne voudrais point avoir recours à des exécutions ; comment les éviter ? Décidons-le ensemble. Prends la parole d’abord, saint Père. Quelle est ton opinion ?

LE PATRIARCHE

Ô Tsar ! béni soit Dieu qui orna ton âme de la miséricorde et de la douce patience ! Tu ne veux point la perte des pécheurs, tu désires qu’ils reconnaissent leur fatale erreur. Elle va s’évanouir : bientôt la vérité nous illuminera de ses rayons. Dans les affaires d’État, je suis un mauvais juge, mais j’oserai cependant, mon Tsar, parler franchement. Ce fils du mal, ce défroqué maudit s’est imposé au peuple comme le tsarewitch, et de ce nom volé il se recouvre comme d’un vêtement qu’il aurait dérobé ; il faut l’en dépouiller, afin de le confondre ; lui-même, devant sa nudité, sera saisi de honte. Or Dieu nous en inspire le moyen. Ô Tsar, sache qu’il y a bientôt six ans, — la même année que tu montas sur le trône, — un soir, je vis venir chez moi un humble berger déjà vieux, qui me confia cette mystérieuse histoire : « Depuis l’enfance, dit-il, j’avais perdu la vue, et jusqu’à mes vieux jours je n’avais jamais vu la lumière. C’est vainement que je m’étais soigné, que j’avais eu recours aux sorciers, que j’avais imploré une aide miraculeuse, en me rendant à toutes les sources sacrées pour y baigner mes yeux : je ne guérissais pas. J’avais depuis longtemps perdu tout espoir ; peu à peu, je m’habituais à l’ombre éternelle, lorsqu’en rêve, une nuit, j’entendis une voix d’enfant qui me disait : « Lève-toi, grand-père, et va à Ouglitch, à l’église de la Transfiguration, et là, fais une prière sur mon petit tombeau. Dieu est bon et je t’aiderai. — Mais qui es-tu ? demandai-je à la voix. — Je suis le tsarewitch Dimitri. Notre Père des cieux m’a accueilli chez lui, parmi ses anges, et m’a donné le pouvoir de faire de grands miracles. Va donc. » Et je me réveillai. Dieu, me dis-je, peut me guérir les yeux s’il le veut. Et je partis pour Ouglitch. Dans la cathédrale, j’entendis la messe, et, saisi par une douce émotion, je répandis des larmes délicieuses ; il me semblait qu’elles emportaient mon mal. Lorsque la messe fut finie, je dis à mon petit-fils de me conduire à la tombe de Dimitri ; il m’y mena, et, dès que j’eus prié, mes yeux s’ouvrirent et purent voir la lumière, l’église, mon petit-fils et le tombeau ! » Voici, ô Tsar, le récit qu’il m’a fait.

(Confusion générale. Pendant le discours du Patriarche, Boris s’essuie le front à plusieurs reprises.)

J’envoyai à Ouglitch faire une enquête, et j’appris que de nombreux malades trouvaient la guérison de la même manière. Donc voici ce que je conseille : qu’on prenne les saintes reliques, qu’on les transporte ici, au temple d’Arkhangelsk ; alors le peuple comprendra enfin l’impie mensonge de l’usurpateur, et toute la force du mal sera anéantie.

(Silence.)

CHOUÏSKY

Ôsaint Père ! Nul ne peut connaître les

voies de Dieu ; je n’en suis point juge. Le

Seigneur peut donner une force miraculeuse aux cendres d’un enfant martyrisé ! Mais il importe avant tout de considérer les événements avec calme et impartialité. Ce serait fou que d’entreprendre une action si grave par ces temps de troubles. On nous accuserait de nous servir de saintes reliques dans un but profane ; le peuple est déjà trop surexcité ; il court assez d’inquiétantes rumeurs ; il ne faut point augmenter encore l’émotion générale par un acte si grave et inattendu. Je conviens qu’il est indispensable de couper court aux bruits que ce bandit répand, mais il faut recourir à des moyens plus simples ; j’offre d’aller moi-même parler au peuple, afin de le convaincre et de le tranquilliser, en lui dévoilant le diabolique mensonge de l’usurpateur.

BORIS

Qu’il soit fait ainsi ! Mon père Patriarche, je te prie de bien vouloir me suivre, car j’ai besoin d’avoir un entretien avec toi.

(Il sort, suivi des boyards.)

PREMIER BOYARD (bas à l’autre)

As-tu vu la pâleur du tsar, et comme son front suait à grosses gouttes ?

SECOND BOYARD

Je n’osais, je l’avoue, lever les yeux sur lui, ni respirer ; je retenais mon souffle.

PREMIER BOYARD

C'est le prince Chouïsky qui, heureusement, sauva la situation. Quel homme remarquable !

PLAINE PRÈS DE NOVGOROD-SIEVERSKY
LE 21 DÉCEMBRE 1604. La bataille.

(Les soldats se sauvent en désordre.)

LES FUYARDS

Malheur ! malheur ! Le tsarewitch ! Les Polonais ! Les voici, les voici !

(Entrent les capitaines Marjeret et Valter Rosen.)

MARJERET

Où courez-vous, où courez-vous ? Allons revenez !

UN DES FUYARDS

Reviens toi-même, si tu en as envie, étranger maudit !

MARJERET

Quoi, quoi ?

UN AUTRE FUYARD

Quoi, quoi ! Tu peux bien coasser, grenouille étrangère, mais nous, nous sommes des Russes orthodoxes.

MARJERET

Qu’est-ce à dire, Pravoslewni ? Sacrés gueux, maudite canaille ! Mordieu, mein Herr, j’enrage : on dirait que ça n’a pas de bras pour frapper, ça n’a que des jambes pour fuir.

ROSEN

Es ist Schaude (C’est une honte).

MARJERET

Ventre-saint-gris ! Je ne bouge plus d’un pas ; puisque le vin est tiré, il faut le boire. Qu’en dites-vous, mein Herr?

ROSEN

Sie haben Recht (Vous avez raison).

MARJERET

Ah, il fait chaud ! Ce diable de Samosvanetz, comme on l’appelle, est un brave.

ROSEN

Ya (Oui).

MARJERET

Hé ! Voyez donc, voyez donc ! L’action s’engage sur les derrières de l’ennemi. Ce doit être le brave Basmanov qui fait une sortie.

ROSEN

Ich glaube das (Je le crois).

(Entrent les Allemands.)

MARJERET

Ha ! ha ! voici nos Allemands ! Mein Herr, dites-leur donc de se rallier, et, sacrebleu, chargeons !

ROSEN

Sehr gut. Halt ! (Très bien. Halte !).

(Les Allemands se rangent.)

Marsch ! (En avant !)

LES ALLEMANDS (ils marchent)

Hilf Gott ! (Que Dieu vous aide !)

(Bataille ; les Russes fuient de nouveau.)

LES POLONAIS

Victoire, victoire ! Honneur au tsar Dimitri !

DIMITRI (à cheval)

Qu’on sonne la retraite ! Nous avons vaincu. Assez de sang russe versé !

(Les clairons sonnent la retraite et les tambours battent.)

À MOSCOU
PLACE DEVANT LA CATHÉDRALE

Le peuple.

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