L’ÉGUMÈNE
Une hérésie, Monseigneur, une vraie hérésie.
APPARTEMENTS DU TSAR
Deux valets.
PREMIER VALET
Où est le tsar ?
SECOND VALET
Il reste enfermé ; il est en conférence avec un sorcier.
PREMIER VALET
C’est la société que notre tsar recherche volontiers : sorciers et sorcières, devins et astrologues ; il leur demande de lui prédire l’avenir, comme le ferait une fille à marier ! Je voudrais bien savoir ce qu’il veut deviner !
SECOND VALET
Voici qu’il vient ! Pose-lui la question !
PREMIER VALET
Comme il est sombre !
(Ils sortent.)
LE TSAR (qui entre)
J’ai atteint le pouvoir suprême ; depuis six ans je règne dans la paix, mais le bonheur me fuit. En nos jeunes années, nous sommes assoiffés des ardents plaisirs de l’amour ; mais quand, après une brève possession, le désir de notre cœur se trouve assouvi, la lassitude vient et puis l’indifférence. En vain, les sorciers me prédisent d’heureuses et longues années de règne sans nuages ; ni la vie, ni le pouvoir ne me donnent le bonheur ; j’ai le pressentiment de la colère divine, j’ignore la joie.
J’ai voulu combler mes sujets de gloire et de richesse, et gagner leurs cœurs par mes royales largesses, j’ai dû abandonner cet inutile effort : car tout pouvoir vivant est odieux au peuple qui garde son affection pour les tsars défunts ; nous sommes des fous de nous laisser émouvoir par les plaintes et les colères de nos sujets en peine.
Le Ciel nous envoya des jours de grande famine ; le peuple gémissait, mourant de faim ; j’ouvris tous les greniers, je répandis l’or à pleines mains, je trouvai du travail pour tous. Et qu’arriva-t-il ? Je fus maudit du peuple. Le feu ayant dévasté des villes entières, je fis reconstruire toutes les maisons ; pour récompense, on m’accusa d’avoir moi-même allumé l’incendie. Tel est le jugement de cette obscure masse !
J’avais pensé trouver la joie à mon foyer en donnant ma fille en mariage. Je rêvais à son bonheur ; mais, comme une tempête, la mort cruelle ravit son fiancé. Ici encore, la sourde rumeur du peuple m’accusa de l’avoir assassiné, moi, père malheureux ! Et s’il meurt quelqu’un, je suis toujours, de tous, le meurtrier caché ! C’est moi qui hâtai la fin de Féodor, c’est moi qui empoisonnai ma pauvre sœur tsarine, cette humble religieuse ! C’est moi, c’est toujours moi !
Je ne pourrai jamais trouver la paix parmi tous les chagrins et les malheurs du monde. Rien ne me calmera ; seule la conscience pure triompherait du mal et de la calomnie, mais si elle a une tache, une tache de hasard, alors malheur à l’âme ! Comme rongée par une plaie, elle va se consumer, et la voix du remords vient battre les oreilles à coups de marteau… Je me trouve mal, j’étouffe, la tête me tourne ! Je vois de petits enfants ensanglantés. Je voudrais fuir, mais où ? Miséricorde ! Malheur à ceux dont la conscience n’est pas pure !
AUBERGE PRÈS DE LA FRONTIÈRE LITHUANIENNE
Missaïl et Varlaam, vagabonds déguisés en moines errants ; Grégori Otrepieff, en laïque. L’hôtelière.