‹ Boule de suifChapitre 7 sur 12 · Le Pain Maudit

Le Pain Maudit

Le père Taille avait trois filles. Anna, l’aînée, dont on
ne parlait guère dans la famille, Rose, la cadette, âgée
maintenant de dix-huit ans, et Claire, la dernière, encore
gosse, qui venait de prendre son quinzième printemps.

Le père Taille, veuf aujourd’hui, était maître mécanicien dans la fabrique de boutons de M. Lebrument. C’était
un brave homme, très considéré, très droit, très sobre,
une sorte d’ouvrier modèle. Il habitait rue d’Angoulême,
au Havre.

Quand Anna avait pris la clef des champs, comme on
dit, le vieux était entré dans une colère épouvantable ; il
avait menacé de tuer le séducteur, un blanc-bec, un chef
de rayon d’un grand magasin de nouveautés de la ville.
Puis, on lui avait dit de divers côtés que la petite se
rangeait, qu’elle mettait de l’argent sur l’État, qu’elle ne
courait pas, liée maintenant avec un homme d’âge, un juge au tribunal de commerce, M. Dubois ; et le père
s’était calmé.

Il s’inquiétait même de ce qu’elle faisait ; demandait
des renseignements sur sa maison à ses anciennes camarades qui avaient été la revoir ; et quand on lui affirmait
qu’elle était dans ses meubles et qu’elle avait un tas de
vases de couleur sur ses cheminées, des tableaux peints
sur les murs, des pendules dorées et des tapis partout, un
petit sourire content lui glissait sur les lèvres. Depuis
trente ans il travaillait, lui, pour amasser cinq ou six
pauvres mille francs ! La fillette n’était pas bête, après
tout !

Or, voilà qu’un matin, le fils Touchard, dont le père
était tonnelier au bout de la rue, vint lui demander la
main de Rose, la seconde. Le cœur du vieux se mit à
battre. Les Touchard étaient riches et bien posés ; il avait
décidément de la chance dans ses filles.

La noce fut décidée ; et on résolut qu’on la ferait d’importance. Elle aurait lieu à Sainte-Adresse, au restaurant de la mère Jusa. Cela coûterait bon, par exemple, ma foi tant pis, une fois n’était pas coutume.

Mais un matin, comme le vieux était rentré au logis pour déjeuner, au moment où il se mettait à table avec ses deux filles, la porte s’ouvrit brusquement et Anna parut. Elle avait une toilette brillante, et des bagues, et un chapeau à plume. Elle était gentille comme un cœur avec tout ça. Elle sauta au cou du père, qui n’eut pas le temps de dire « ouf », puis elle tomba en pleurant dans les bras de ses deux sœurs, puis elle s’assit en s’essuyant les yeux et demanda une assiette pour manger la soupe avec la famille. Cette fois, le père Taille fut attendri jusqu’aux larmes à son tour, et il répéta à plusieurs reprises :

« C’est bien, ça, petite, c’est bien, c’est bien. » Alors, elle
dit tout de suite son affaire. — Elle ne voulait pas qu’on
fît la noce de Rose à Sainte-Adresse, elle ne voulait pas,
ah ! mais non. On la ferait chez elle, donc, cette noce, et
ça ne coûterait rien au père. Ses dispositions étaient
prises, tout arrangé, tout réglé ; elle se chargeait de tout,
voilà !

Le vieux répéta : « Ça, c’est bien, petite, c’est bien ». Mais un scrupule lui vint. Les Touchard consentiraient-ils ? Rose, la fiancée, surprise, demanda : « Pourquoi qu’ils ne voudraient pas, donc ? Laisse faire, je m’en charge, je vais en parler à Philippe, moi ».

Elle en parla à son prétendu, en effet, le jour même ;
et Philippe déclara que ça lui allait parfaitement. Le père
et la mère Touchard furent aussi ravis de faire un bon
dîner qui ne coûterait rien. Et ils disaient : « Ça sera bien,
pour sûr, vu que monsieur Dubois roule sur l’or ».

Alors ils demandèrent la permission d’inviter une amie, M Florence, la cuisinière des gens du premier. Anna consentit à tout.

Le mariage était fixé au dernier mardi du mois.

Après la formalité de la mairie et la cérémonie religieuse, la noce se dirigea vers la maison d’Anna. Les Taille avaient amené, de leur côté, un cousin d’âge, M. Sauvetanin, homme à réflexions philosophiques, cérémonieux et compassé, dont on attendait l’héritage, et une vieille tante, M Lamondois.

M. Sauvetanin avait été désigné pour offrir son bras à
Anna. On les avait accouplés, les jugeant les deux personnes les plus importantes et les plus distinguées de la
société.

Dès qu’on arriva devant la porte d’Anna, elle quitta immédiatement son cavalier et courut en avant en déclarant : « Je vais vous montrer le chemin. »

Elle monta, en courant, l’escalier, tandis que la procession des invités suivait plus lentement.

Dès que la jeune fille eut ouvert son logis elle se rangea pour laisser passer le monde qui défilait devant elle en roulant de grands yeux et en tournant la tête de tous les côtés pour voir ce luxe mystérieux.

La table était mise dans le salon, la salle à manger
ayant été jugée trop petite. Un restaurateur voisin avait
loué les couverts, et les carafes pleines de vin luisaient
sous un rayon de soleil qui tombait d’une fenêtre.

Les dames pénétrèrent dans la chambre à coucher
pour se débarrasser de leurs châles et de leurs coiffures,
et le père Touchard, debout sur la porte, clignait de l’œil
vers le lit bas et large, et faisait aux hommes des petits
signes farceurs et bienveillants. Le père Taille, très digne,
regardait avec un orgueil intime l’ameublement somptueux de son enfant, et il allait de pièce en pièce, tenant
toujours à la main son chapeau, inventoriant les objets
d’un regard, marchant à la façon d’un sacristain dans une
église.

Anna allait, venait, courait, donnait des ordres,
hâtait le repas.

Enfin, elle apparut sur le seuil de la salle à manger
démeublée, en criant : « Venez tous par ici une minute. »

Les douze invités se précipitèrent et aperçurent douze
verres de madère en couronne sur un guéridon.

Rose et son mari se tenaient par la taille, s’embrassaient déjà dans les coins. M. Sauvetanin ne quittait pas
Anna de l’œil, poursuivi sans doute par cette ardeur, par
cette attente qui remuent les hommes, même vieux et
laids, auprès des femmes galantes, comme si elles devaient
par métier, par obligation professionnelle, un peu d’elles
à tous les mâles.

Puis on se mit à table, et le repas commença. Les
parents occupaient un bout, les jeunes gens tout l’autre
bout. M Touchard la mère présidait à droite, la jeune
mariée présidait à gauche. Anna s’occupait de tous et de
chacun, veillait à ce que les verres fussent toujours pleins
et les assiettes toujours garnies. Une certaine gêne respectueuse, une certaine intimidation devant la richesse du
logis et la solennité du service paralysaient les convives.
On mangeait bien, on mangeait bon, mais on ne rigolait
pas comme on doit rigoler dans les noces. On se sentait
dans une atmosphère trop distinguée, cela gênait.
M Touchard, la mère, qui aimait rire, tâchait d’animer
la situation ; et, comme on arrivait au dessert, elle cria :
« Dis donc, Philippe, chante-nous quelque chose. Son
fils passait dans sa rue pour posséder une des plus jolies
voix du Havre.

Le marié aussitôt se leva, sourit, et se tournant vers sa belle-sœur, par politesse et par galanterie, il chercha quelque chose de circonstance, de grave, de comme il faut, qu’il jugeait en harmonie avec le sérieux du dîner.

Anna prit un air content et se renversa sur sa chaise
pour écouter. Tous les visages devinrent attentifs et
vaguement souriants.

Le chanteur annonça « Le pain maudit », et arrondissant le bras droit, ce qui fit remonter son habit dans son cou, il commença :

Il est un pain béni qu’à la terre économe
Il nous faut arracher d’un bras victorieux.
C’est le pain du travail, celui que l’honnête homme,
Le soir, à ses enfants, apporte tout joyeux.
Mais il en est un autre, à mine tentatrice,
Pain maudit que l’Enfer pour nous damner sema (bis)
Enfants, n’y touchez pas, car c’est le pain du vice !
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là ! (bis.)

Toute la table applaudit avec frénésie. Le père Touchard déclara : « Ça, c’est tapé. » La cuisinière invitée
tourna dans sa main un croûton qu’elle regardait avec
attendrissement. M. Sauvetanin murmura : « Très bien ! »
Et la tante Lamondois s’essuyait déjà les yeux avec sa
serviette.

Le marié annonça : « Deuxième couplet » et le lança
avec une énergie croissante :

Respect au malheureux qui, tout brisé par l’âge,
Nous implore en passant sur le bord du chemin,
Mais flétrissons celui qui, désertant l’ouvrage,
Alerte et bien portant, ose tendre la main.
Mendier sans besoin, c’est voler la vieillesse.
C’est voler l’ouvrier que le travail courba (bis)

Honte à celui qui vit du pain de la paresse,
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là (bis.)

Tous, même les deux servants restés debout contre les
murs, hurlèrent en chœur le refrain. Les voix fausses et
pointues des femmes faisaient détonner les voix grasses
des hommes.

La tante et la mariée pleuraient tout à fait. Le père
Taille se mouchait avec un bruit de trombone, et le père
Touchard affolé brandissait un pain tout entier jusqu’au
milieu de la table. La cuisinière amie laissait tomber des
larmes muettes sur son croûton qu’elle tourmentait toujours.

M. Sauvetanin prononça au milieu de l’émotion générale : « Voilà des choses saines, bien différentes des gaudrioles. »

Anna, troublée aussi, envoyait des baisers à sa sœur
et lui montrait d’un signe amical son mari, comme pour
la féliciter.

Le jeune homme, grisé par le succès, reprit :

Dans ton simple réduit, ouvrière gentille,
Tu sembles écouter la voix du tentateur !
Pauvre enfant, va, crois-moi, ne quitte pas l’aiguille.
Tes parents n’ont que toi, toi seule es leur bonheur.
Dans un luxe honteux trouveras-tu des charmes
Lorsque, te maudissant, ton père expirera ? (bis)
Le pain du déshonneur se pétrit dans les larmes.
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là. (bis.)

Seuls les deux servants et le père Touchard reprirent le refrain. Anna, toute pâle, avait baissé les yeux. Le marié, interdit, regardait autour de lui sans comprendre la cause de ce froid subit. La cuisinière avait soudain lâché son croûton comme s’il était devenu empoisonné.

M. Sauvetanin déclara gravement, pour sauver la
situation : « Le dernier couplet est de trop. » Le père
Taille, rouge jusqu’aux oreilles, roulait des regards
féroces autour de lui.

Alors Anna, qui avait les yeux pleins de larmes, dit aux
valets d’une voix mouillée, d’une voix de femme qui
pleure : « Apportez le champagne. »

Aussitôt une joie secoua les invités. Les visages redevinrent radieux. Et comme le père Touchard, qui n’avait rien vu, rien senti, rien compris, brandissait toujours son pain et chantait tout seul, en le montrant aux convives :

Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là,

toute la noce, électrisée en voyant apparaître les bouteilles
coiffées d’argent, reprit avec un bruit de tonnerre :

Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là.

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