‹ Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologueChapitre 18 sur 19 · XVI

XVI

C'est s'acquitter d'une partie du respect que l'on doit aux livres que de les revêtir de belles reliures. Et c'est aussi se donner à soi-même des jouissances délicates, car, comme le dit Mr. Davenport, «il est parfaitement vrai que de tous les meubles, les livres sont les plus agréables à l'œil». Jules Janin l'avait déjà proclamé avec plus d'élan: «Le livre est si bien fait pour être orné; il porte avec tant de bonheur toutes les élégances!» Et avant lui encore, Chevillé s'écriait, en son lyrique enthousiasme:

«O Dieux et déesses! quoi de plus rare et de plus charmant que la contemplation d'un beau livre imprimé en bons caractères, gros ou menus, avec une bonne encre indestructible!... Il n'y a pas de tableau du plus grand maître qui soit plus agréable aux yeux de l'honnête homme et du savant parfait. Honte et malheur à qui se lasserait de regarder un pareil livre, imprimé sur vélin ou sur grand papier!

Tout le monde y consent et nul n'y contredit.

Bollioud-Mermet lui-même déclare que «des livres ainsi conditionnés brillent aux yeux, flattent le goût, font les délices de ceux qui les possèdent».

Le grave et sobre Mouravit s'échauffe aussi sur ce sujet. «Quoi de plus beau, s'écrie-t-il, qu'un livre dont le papier n'a pas été parcimonieusement mesuré, et qui laisse l'œuvre du typographe encadrée, comme une belle estampe, au milieu de marges spacieuses et bien proportionnées!»

Et il ajoute: «Rechercher une certaine élégance dans la reliure de nos livres, ce n'est pas seulement leur payer notre dette de reconnaissance, c'est encore donner une preuve de notre passion pour les choses de l'art, de cet amour des ineffables harmonies que toute nature d'élite veut trouver ou faire naître en tout et partout: c'est en un mot, laisser un vivant témoignage de notre goût....

«La reliure n'est pas seulement un abri contre les destruction, mais elle doit révéler de prime abord, par son élégance, par sa richesse plus ou moins grande, par son _style_, le mérite, le prix, la nature même du joyau qu'elle renferme.»

Napoléon disait: «Je veux de belles éditions et d'élégantes reliures. Je suis assez riche pour cela.»

Un bibliophile anglais qui rapporte ce propos et qui n'aime guère l'Ogre de Corse, ne peut s'empêcher de s'attendrir: «Il fallait qu'il ne fût pas mauvais jusqu'au fond.» _So he could not be entirely bad._

Le journal _The Critic_, qui se publie aux Etats-Unis, insérait naguère des vers amusants sous ce titre: «Comment un bibliomaniaque relie ses livres.» J'en citerai quelques strophes:

J'aimerais à relier mes lives favoris de sorte que leur vêtement extérieur à l'esprit de tout bibliomaniaque révélât leur contenu.

La vie de Napoléon reluirait en rouge, la vie de Jean Calvin en bleu; Ainsi symboliseraient-elles l'effusion du sang et la nuance d'une religion atrabilaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les _Papes_ iraient bien en écarlate; en vert jaloux, _Othello_; En gris, _la Vieillesse_ de Cicéron; et les _Cris de Londres_ en jaune.

Mon _Walton_[3] ne pourrait mieux exprimer son art aimable qu'en saumon. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les guerres intestines, je les habillerais de vélin, tandis qu'une peau de truie contiendrait mon _Bacon_...[4]. Les tranches de la biographie d'un sculpteur seraient marbrées comme il convient...

Les faits et dates de la guerre de Crimée, reposeraient sous la fragrance d'un cuir russe, et l'histoire de la conquête des Etats barbaresques, sous un maroquin écrasé...

[3] Isaac Walton, écrivain anglais, célèbre par son traité sur la _Pêche à la ligne_.

[4] Francis Bacon, l'auteur du _Novum Organum_ et des _Essays_.--_Bacon_ est un vieux mot français, passé en anglais avec son sens de _lard_.