‹ BritannicusChapitre 20 sur 31 · Scène II.

Scène II.

AGRIPPINE, NERON.

AGRIPPINE, s’aſſeyant.

APprochez-vous, Neron, & prenez voſtre place.
On veut ſur vos ſoupçõs que je vous ſatisfaſſe.
J’ignore de quel crime on a pû me noircir.
De tous ceux que j’ay faits je vais vous éclaircir.
Vous régnez. Vous ſçavez combien voſtre naiſſance
Entre l’Empire & vous avoit mis de diſtance.
Les droits de mes Ayeux que Rome a conſacrez,
Eſtoient meſme, ſans moy, d’inutiles degrez.
Quand de Britannicus la Mere condamnée
Laiſſa de Claudius diſputer l’Hymenée,
Parmy tant de Beautez qui briguerent ſon choix,
Qui de ſes Affranchis mandierent les voix,
Je ſouhaittay ſon lit, dans la ſeule penſée
De vous laiſſer au Trône, où je ſerois placée.
Je flêchis mon orgueil, j’allay prier Pallas.
Son Maiſtre chaque jour careſſé dans mes bras

Prit inſenſiblement dans les yeux de ſa Niéce
L’amour, où je voulois amener ſa tendreſſe.
Mais ce lien du ſang qui nous joignoit tous deux
Eſcartoit Claudius d’un lit inceſtueux.
Il n’oſoit épouſer la Fille de ſon Frere.
Le Senat fut ſéduit. Une loy moins ſevere
Mit Claude dans mon lit, & Rome à mes genoux.
C’étoit beaucoup pour moy, ce n’étoit rien pour vous.
Je vous fis ſur mes pas entrer dans ſa Famille.
Je vous nomay ſon Gendre, & vous donnay ſa Fille.
Silanus qui l’aimoit, s’en vit abandonné,
Et marqua de ſon ſang ce jour infortuné.
Ce n’étoit rien encore. Euſſiez-vous pû pretendre
Qu’un jour Claude à ſon Fils dût preferer ſon Gendre ?
De ce meſme Pallas j’imploray le ſecours,
Claude vous adopta, vaincu par ſes diſcours,
Vous appella Neron, & du pouvoir ſuprême
Voulut avant le temps vous faire part luy-meſme.
C’eſt alors que chacun rappellant le paſſé
Découvrit mon deſſein, déja trop avancé,
Que de Britannicus la diſgrace future
Des amis de ſon Pere excita le murmure.
Mes promeſſes aux uns ébloüirent les yeux,
L’exil me délivra des plus ſeditieux.
Claude même laſſé de ma plainte éternelle
Eſloigna de ſon Fils tous ceux, de qui le zele
Engagé dés long-temps à ſuivre ſon deſtin,
Pouvoit du Trône encor luy rouvrir le chemin.
Je fis plus : Je choiſis moy-même dans ma ſuite
Ceux à qui je voulois qu’on livraſt ſa conduite.
J’eus ſoin de vous nommer, par un contraire choix,
Des Gouverneurs que Rome honoroit de ſa voix.

Je fus ſourde à la brigue, & crus la Renommée.
J’appellay de l’exil, je tiray de l’Armée,
Et ce même Seneque, & ce même Burrhus,
Qui depuis… Rome alors eſtimoit leurs vertus.
De Claude en même temps épuiſant les richeſſes
Ma main, ſous vôtre nom, répandoit ſes largeſſes.
Les Spectacles, les dons, invincibles appas
Vous attiroient les cœurs du Peuple, & des Soldats,
Qui d’ailleurs, réveillant leur tendreſſe premiere
Favoriſoient en vous Germanicus mon Pere.
Cependant Claudius panchoit vers ſon declin.
Ses yeux, long-temps fermez s’ouvrirent à la fin.
Il connût ſon erreur. Occupé de ſa crainte
Il laiſſa pour ſon Fils échapper quelque plainte,
Et voulût, mais trop tard, aſſembler ſes Amis.
Ses Gardes, ſon Palais, ſon lit m’étoient ſoûmis.
Je luy laiſſay ſans fruit conſumer ſa tendreſſe,
De ſes derniers ſoûpirs je me rendis maiſtreſſe,
Mes ſoins, en apparence épargnant ſes douleurs,
De ſon Fils, en mourant, luy cacherent les pleurs.
Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte.
J’arreſtay de ſa mort la nouvelle trop prompte :
Et tandis que Burrhus alloit ſecrettement
De l’Armée en vos mains exiger le ſerment.
Que vous marchiez au Camp, conduit ſous mes auſpices,
Dans Rome les Autels fumoient de ſacrifices,
Par mes ordres trompeurs tout le Peuple excité
Du Prince déja mort demandoit la ſanté.
Enfin des Legions l’entiere obeïſſance
Ayant de voſtre Empire affermy la puiſſance,
On vit Claude, & le Peuple eſtonné de ſon ſort
Apprit en même temps voſtre regne, & ſa mort.

C’eſt le ſincere aveu que je voulois vous faire.
Voilà tous mes forfaits. En voicy le ſalaire.
Du fruit de tant de ſoins à peine joüiſſant
En avez vous ſix mois paru reconnoiſſant,
Que laſſé d’un reſpect, qui vous gênoit peut-eſtre,
Vous avez affecté de ne me plus connaiſtre.
J’ay vû Burrhus, Seneque, aigriſſant vos ſoupçons
De l’infidelité vous tracer des leçons,
Ravis d’eſtre vaincus dans leur propre ſcience.
J’ay veu favoriſer de voſtre confiance
Othon, Senecion, jeunes voluptueux,
Et de tous vos plaiſirs flatteurs reſpectueux.
Et lors que vos mépris excitant mes murmures,
Je vous ay demandé raiſon de tant d’injures,
(Seul recours d’un Ingrat qui ſe voit confondu)
Par de nouveaux affronts vous m’avez répondu.
Aujourd’huy je promets Junie à voſtre Frere,
Ils ſe flattent tous deux du choix de voſtre Mere,
Que faites-vous ? Junie enlevée à la Cour
Devient en une nuit l’objet de voſtre amour.
Je voy de voſtre cœur Octavie effacée
Preſte à ſortir du lit, où je l’avois placée.
Je voy Pallas banny, voſtre Frere arreſté,
Vous attentez enfin juſqu’à ma liberté,
Burrhus oſe ſur moy porter ſes mains hardies.
Et lors que convaincu de tant de perfidies
Vous deviez ne me voir que pour les expier,
C’eſt vous, qui m’ordonnez de me juſtifier.
NERON.

Je me ſouviens toûjours que je vous doy l’Empire.

Et ſans vous fatiguer du ſoin de le redire,
Voſtre bonté, Madame, avec tranquillité
Pouvoit ſe repoſer ſur ma fidelité.

Auſſi-bien ces ſoupçons, ces plaintes aſſiduës
Ont fait croire à tous ceux qui les ont entenduës,
Que jadis (j’oſe icy vous le dire entre nous)
Vous n’aviez ſous mõ nom travaillé que pour vous.
Tant d’honneurs (diſoient-ils) & tant de déferences
Sont-ce de ſes bien-faits de foibles recompenſes ?
Quel crime a donc commis ce Fils tant condamné ?
Eſt-ce pour obeyr qu’elle l’a couronné ?
N’eſt-il de ſon pouvoir que le Dépoſitaire ?
Non, que ſi juſques-là j’avois pû vous complaire,
Je n’euſſe pris plaiſir, Madame, à vous ceder
Ce pouvoir que vos cris ſembloient redemander.
Mais Rome veut un Maiſtre, & non une Maiſtreſſe.
Vous entendiez les bruits qu’excitoit ma foibleſſe.
Le Senat chaque jour, & le Peuple irritez
De s’oüir par ma voix dicter leurs volontez,
Publioient qu’en mourant Claude avec ſa puiſſance
M’avoit encor laiſſé ſa ſimple obeïſſance.
Vous avez veu cent fois nos Soldats en courroux
Porter en murmurant leurs Aigles devant vous,
Honteux de rabaiſſer par cét indigne uſage
Les Heros, dont encore elles portent l’image.
Toute autre ſe ſeroit renduë à leurs diſcours,
Mais ſi vous ne regnez, vous vous plaignez toûjours.
Avec Britannicus contre moy reünie
Vous le fortifiez du party de Junie,
Et la main de Pallas trame tous ces complots.
Et lors que, malgré moy, j’aſſure mon repos,
On vous voit de colere, & de haïne animée.
Vous voulez preſenter mon Rival à l’Armée.
Déja juſques au Camp le bruit en a couru.
AGRIPPINE.

Moy, le faire Empereur, Ingrat ? L’avez-vous crû ?

Quel ſeroit mon deſſein ? Qu’aurois-je pû pretendre ?
Quels honneurs dans ſa Cour, quel rang pourrois-je attendre ?
Ah ! ſi ſous voſtre Empire on ne m’épargne pas,
Si mes Accuſateurs obſervent tous mes pas,
Si de leur Empereur ils pourſuivent la Mere,
Que ferois-je au milieu d’une Cour eſtrangere ?
Ils me reprocheroient, non des cris impuiſſans,
Des deſſeins eſtouffez auſſi-toſt que naiſſans,
Mais des crimes pour vous commis à voſtre veuë,
Et dont je ne ſerois que trop toſt convaincuë.
Vous ne me trompez point, je voy tous vos dêtours,
Vous eſtes un Ingrat, vous le fuſtes toûjours.
Dés vos plus jeunes ans mes ſoins & mes tendreſſes
N’ont arraché de vous que de feintes careſſes.
Rien ne vous a pû vaincre, & voſtre dureté
Auroit dû dans ſon cours arreſter ma bonté.
Que je ſuis mal-heureuſe ! Et par quelle infortune
Faut-il que tous mes ſoins me rendent importune ?
Je n’ay qu’un Fils. O Ciel, qui m’entens aujourd’huy,
T’ay-je fait quelques vœux qui ne fuſſent pour luy ?
Remors, crainte, perils, rien ne m’a retenuë.
J’ay vaincu ſes mépris, j’ay détourné ma veuë
Des mal-heurs qui dés-lors me furent annoncez.
J’ay fait ce que j’ay pû, vous regnez, c’eſt aſſez.
Avec ma liberté, que vous m’avez ravie,
Si vous le ſouhaittez prenez encor ma vie ;
Pourveu que par ma mort tout le Peuple irrité
Ne vous raviſſe pas ce qui m’a tant couſté.
NERON.

Hé bien donc, prononcez, que voulez-vous qu’on faſſe ?

AGRIPPINE.

De mes Accuſateurs qu’on puniſſe l’audace,

Que de Britannicus on calme le courroux,
Que Junie à ſon choix puiſſe prendre un Eſpoux.
Qu’ils ſoiẽt libres tous deux, & que Pallas demeure,
Que vous me permettiez de vous voir à toute heure,
Que ce même Burrhus, qui nous vient écouter,
A voſtre porte enfin n’oſe plus m’arreſter.
NERON.

Ouy, Madame, je veux que ma reconnoiſſance

Deſormais dans les cœurs grave voſtre puiſſance,
Et je beny déja cette heureuſe froideur
Qui de noſtre amitié va rallumer l’ardeur.
Quoy que Pallas ait fait, il ſuffit, je l’oublie.
Avec Britannicus je me reconcilie,
Et quant à cét amour qui nous a ſeparez,
Je vous fais noſtre arbitre, & vous nous jugerez.
Allez donc, & portez cette joye à mon Frere.
Gardes, qu’on obeïſſe aux ordres de ma Mere.

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