‹ BritannicusChapitre 6 sur 31 · Scène III.

Scène III.

NERON, JUNIE.

NERON.

VOus vous troublez, Madame, & changez de viſage.

Liſez vous dans mes yeux quelque triſte preſage ?

JUNIE.

Seigneur, je ne vous puis déguiſer mon erreur.

J’allois voir Octavie, & non pas l’Empereur.

NERON.

Je le ſçay bien, Madame, & n’ay pû ſans envie

Apprendre vos bontez pour l’heureuſe Octavie.

JUNIE.

Vous Seigneur ?

NERON.

Vous Seigneur ? Penſez vous, Madame, qu’en ces lieux

Seule pour vous connoiſtre Octavie ait des yeux ?

JUNIE.

Et quel autre, Seigneur, voulez-vous que j’implore ?

Aqui demanderay-je un crime que j’ignore ?
Vous qui le puniſſez, vous ne l’ignorez pas.
De grace apprenez-moy, Seigneur, mes attentats.

NERON.

Quoy Madame ? Eſt-ce donc une legere offenſe

De m’avoir ſi long-temps caché voſtre preſence ?

Ces treſors dont le Ciel voulut vous embellir,
Les avez-vous receus pour les enſevelir ?
L’heureux Britannicus verra-t-il ſans allarmes
Croître loin de nos yeux ſon amour & vos charmes ?
Pourquoy de cette gloire exclus juſqu’à ce jour,
M’avez-vous ſans pitié relegué dans ma Cour ?
On dit plus. Vous ſouffrez ſans en eſtre offenſée
Qu’il vous oſe, Madame, expliquer ſa penſée.
Car je ne croiray point que ſans me conſulter
La ſevere Junie ait voulu le flater,
Ny qu’elle ait conſenty d’aimer & d’eſtre aimée
Sans que j’en ſois inſtruit que par la Renommée.
JUNIE.

Je ne vous nieray point, Seigneur, que ſes ſoûpirs

M’ont daigné quelquefois expliquer ſes deſirs.
Il n’a point détourné ſes regards d’une Fille,
Seul reſte du débris d’une illuſtre Famille.
Peut-eſtre il ſe ſouvient qu’en un temps plus heureux
Son Pere me nomma pour l’objet de ſes vœux.
Il m’aime. Il obeït à l’Empereur ſon Pere,
Et j’oſe dire encore à vous, à voſtre Mere ;
Vos deſirs ſont toûjours ſi conformes aux ſiens…

NERON.

Ma Mere a ſes deſſeins, Madame, & j’ay les miens.

Ne parlons plus icy de Claude, & d’Agrippine.
Ce n’eſt point par leur choix que je me determine,
C’eſt à moy ſeul, Madame, à répondre de vous ;
Et je veux de ma main vous choiſir un Eſpoux.

JUNIE.

Ah, Seigneur, ſongez-vous que toute autre alliance

Fera honte aux Ceſars auteurs de ma naiſſance ?

NERON.

Non, Madame, l’Eſpoux dont je vous entretiens

Peut ſans honte aſſembler vos ayeux & les ſiens.
Vous pouvez, ſans rougir, conſentir à ſa flamme.

JUNIE.

Et quel eſt donc, Seigneur, cét Eſpoux ?

NERON.

Et quel eſt donc, Seigneur, cét Eſpoux ? Moy, madame.

JUNIE.

Vous !

NERON.

Vous ! Je vous nommerois, Madame, un autre nom,

Si j’en ſçavois quelque autre au deſſus de Neron.
Ouy, pour vous faire un choix, où vous puiſſiez ſouſcrire,
J’ay parcouru des yeux la Cour, Rome, & l’Empire.
Plus j’ay cherché, Madame, & plus je cherche encor
En quelles mains je doy confier ce treſor,
Plus je voy que Ceſar digne ſeul de vous plaire
En doit eſtre luy ſeul l’heureux depoſitaire,
Et ne peut dignement vous confier qu’aux mains
A qui Rome a commis l’Empire des Humains.
Vous meſme conſultez vos premieres années.
Claudius à ſon Fils les avoit deſtinées,
Mais c’étoit en un temps où de l’Empire entier
Il croyoit quelque jour le nommer l’Heritier.
Les Dieux ont prononcé. Loin de leur contredire,
C’eſt à vous de paſſer du coſté de l’Empire.
En vain de ce preſent ils m’auroient honoré,
Si voſtre cœur devoit en eſtre ſeparé ;
Si tant de ſoins ne ſont adoucis par vos charmes ;
Si tandis que je donne aux veilles, aux alarmes,
Des jours toûjours à plaindre, & toûjours enviez,
Je ne vais quelquefois reſpirer à vos piez.

Qu’Octavie à vos yeux ne faſſe point d’ombrage.
Rome auſſi bien que moy vous donne ſon ſuffrage,
Repudie Octavie, & me fait dénoüer
Un Hymen que le Ciel ne veut point avoüer.
Songez-y donc, Madame, & peſez en vous meſme
Ce choix digne des ſoins d’un Prince qui vous aime ;
Digne de vos beaux yeux trop long-temps captivez,
Digne de l’Univers à qui vous vous devez.
JUNIE.

Seigneur, avec raiſon je demeure eſtonnée.

Je me voy dans le cours d’une meſme journée
Comme une Criminelle amenée en ces lieux :
Et lors qu’avec frayeur je parois à vos yeux,
Que ſur mon innocence à peine je me fie,
Vous m’offrez tout d’un coup la place d’Octavie.
J’oſe dire pourtant que je n’ay merité
Ny cét excez d’honneur, ny cette indignité.
Et pouvez-vous, Seigneur, ſouhaitter qu’une Fille,
Qui vit preſque en naiſſant eſteindre ſa Famille,
Qui dans l’obſcurité nourriſſant ſa douleur
S’eſt fait une vertu conforme à ſon malheur,
Paſſe ſubitement de cette nuit profonde
Dans un rãg qui l’expoſe aux yeux de tout le mõde,
Dont je n’ay pû de loin ſoûtenir la clarté,
Et dont une autre enfin remplit la majeſté ?

NERON.

Je vous ay déja dit que je la repudie.

Ayez moins de frayeur, ou moins de modeſtie.
N’accuſez point icy mon choix d’aveuglement.
Je vous répons de vous, conſentez ſeulement.
Du ſang dont vous ſortez rappelez la mémoyre,
Et ne preferez point à la ſolide gloire
Des honneurs dont Ceſar pretend vous reveſtir,
La gloire d’un refus, ſujet au repentir.

JUNIE.

Le Ciel connoiſt, Seigneur, le fond de ma penſée.

Je ne me flate point d’une gloire inſenſée.
Je ſçay de vos preſens meſurer la grandeur.
Mais plus ce rang ſur moy répandroit de ſplendeur,
Plus il me feroit honte & mettroit en lumiere
Le crime d’en avoir dépoüillé l’heritiere.

NERON.

C’eſt de ſes intereſts prendre beaucoup de ſoin,

Madame, & l’amitié ne peut aller plus loin.
Mais ne nous flatons point, & laiſſons le myſtere.
La Sœur vous touche icy beaucoup moins que le Frere,
Et pour Britannicus…

JUNIE.

Et pour Britannicus… Il a ſcû me toucher,

Seigneur, & je n’ay point pretendu m’en cacher.
Cette ſincerité ſans doute eſt peu diſcrete,
Mais toûjours de mon cœur ma bouche eſt l’interprete.
Abſente de la Cour je n’ay pas dû penſer,
Seigneur, qu’en l’art de feindre il falut m’exercer.
J’aime Britannicus. Je luy fus deſtinée
Quand l’Empire ſembloit ſuivre ſon hymenée.
Mais ces meſmes malheurs qui l’en ont écarté,
Ses honneurs abolis, ſon Palais deſerté,
La fuite d’une Cour que ſa chûte a bannie,
Sont autant de liens qui retiennent Junie.
Tout ce que vous voyez conſpire à vos deſirs,
Vos jours toûjours ſereins coulent dans les plaiſirs.
L’Empire en eſt pour vous l’inépuiſable ſource,
Ou ſi quelque chagrin en interromp la courſe,
Tout l’Univers ſoigneux de les entretenir
S’empreſſe à l’effacer de voſtre ſouvenir.

Britannicus eſt ſeul. Quelque ennuy qui le preſſe
Il ne voit dans ſon ſort que moy qui s’intereſſe,
Et n’a pour tout plaiſir, Seigneur, que quelques pleurs
Qui luy font quelquefois oublier ſes malheurs.
NERON.

Et ce ſont ces plaiſirs, & ces pleurs que j’envie,

Que tout autre que luy me payroit de ſa vie.
Mais je garde à ce Prince un traitement plus doux.
Madame, il va bien-toſt paroiſtre devant vous.

JUNIE.

Ah, Seigneur, vos vertus m’ont toûjours raſſurée.

NERON.

Je pouvois de ces lieux luy défendre l’entrée.

Mais, Madame, je veux prevenir le danger,
Où ſon reſſentiment le pourroit engager.
Je ne veux point le perdre. Il vaut mieux que luy-meſme
Entende ſon Arreſt de la bouche qu’il aime.
Si ſes jours vous ſont chers, éloignez-le de vous
Sans qu’il ait aucun lieu de me croire jaloux.
De ſon banniſſement prenez ſur vous l’offenſe,
Et ſoit par vos diſcours, ſoit par voſtre ſilence,
Du moins par vos froideurs, faites luy concevoir
Qu’il doit porter ailleurs ſes vœux & ſon eſpoir.

JUNIE.

Moy ! Que je luy prononce un Arreſt ſi ſevere.

Ma bouche mille fois luy jura le contraire.
Quand meſme juſques-là je pourrois me trahir,
Mes yeux luy défendront, Seigneur, de m’obeyr.

NERON.

Caché prés de ces lieux je vous verray, Madame.

Rẽfermez voſtre amour dans le fond de voſtre ame.
Vous n’aurez point pour moy de langages ſecrets.
J’entendray des regards que vous croirez muets.

Et ſa perte ſera l’infaillible ſalaire
D’un geſte, ou d’un ſoûpir échappé pour luy plaire.
JUNIE.

Helas ! ſi j’oſe encor former quelques ſouhaits,

Seigneur, permettez-moy de ne le voir jamais.

Page 1