‹ Buffon et les critiques de l’Histoire naturelleChapitre 1 sur 5 · I

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L’enchantement fut universel, sauf dans le camp des naturalistes. Buffon n’en faisait point partie. Ses études, d’après ce que l’on en savait, avaient été tournées d’un autre côté, vers les mathématiques et la physique. Il avait alors 42 ans, et il semblait que ce fût bien tard pour débuter dans un ordre de science qui, plus que tout autre, exige un esprit jeune et une vocation précoce. La seule annonce de l’ouvrage avait provoqué la défiance des naturalistes. « Ce projet me semble d’autant plus hardi, écrivait à ce sujet l’illustre Malesherbes, que M. de Buffon n’avait pas encore paru dans le monde savant comme naturaliste ; il était déjà célèbre par plusieurs mémoires lus à l’Académie sur différens sujets d’agriculture, de physique et de géométrie, et par une traduction très estimable ; mais ces différentes connaissances me paraissaient autant de diversions à l’étude de la nature. »

Malesherbes avait raison. Buffon s’était classé comme mathématicien. Il avait été nommé membre adjoint de l’Académie des Sciences dans la section de géométrie, le 3 juin 1733, n’ayant pas encore 26 ans. Il avait montré, dès sa jeunesse, quelque aptitude pour les mathématiques ; il avait appris au collège les élémens d’Euclide, étudié ensuite le traité des sections coniques et le binôme de Newton. À Angers, un oratorien, le P. de Landreville, l’avait entretenu dans ce goût de l’analyse et de la géométrie. À Genève, en 1730, il avait fréquenté un professeur renommé, Gabriel Cramer, et il avait dû au commerce et à l’amitié de ce savant une partie des connaissances qu’il avait acquises dans le calcul des probabilités. On trouve dans ses œuvres un essai d’arithmétique morale, qui n’est autre chose qu’une application de ce calcul, dont on peut dire, sans vouloir en apprécier le fond, qu’il est écrit dans la plus sobre, la plus précise et la plus belle langue mathématique. Il avait traduit en français, en 1740, le Traité des Fluxions de Newton, et ce fut là l’occasion d’une discussion avec le célèbre géomètre Clairaut, dans laquelle il eut l’avantage. Clairaut, en effet, avait attaqué Newton et ses commentateurs au sujet du mouvement de l’apogée de la lune. Buffon, qui était visé, se défendit et, en définitive, d’une manière assez victorieuse pour que Clairaut se rétractât et supprimât de son mémoire les parties qui attaquaient directement les commentateurs.

Buffon n’a pas montré moins d’activité dans le domaine de la Physique. On connaît de lui treize ou quatorze mémoires qui se rattachent à différens chapitres de cette science, et dont la plupart furent lus à l’Académie des Sciences. On peut citer particulièrement celui qui a pour objet la propagation de la chaleur dans les différens corps, travail auquel un illustre mathématicien, Fourier, qui a appliqué le calcul à la solution de ce problème, aimait à rendre justice. Un autre encore, qui n’est pas sans mérite, roulait sur les couleurs accidentelles et les ombres colorées. Il a exécuté et fait exécuter, dans ses hauts fourneaux de Buffon, une longue série d’expériences sur les propriétés du fer, sa ténacité, et sur sa métallurgie. Dans un autre ordre d’idées, on lui doit des recherches sur la force du bois et sur les moyens d’en augmenter la résistance et la durée. Il a publié enfin, en collaboration avec son confrère Duhamel du Monceau, inspecteur de la marine et très savant agronome, un mémoire sur la croissance du bois, et des observations sur les différens effets que produisent sur les végétaux les grandes gelées de l’hiver et les petites gelées du printemps.

Il faut faire une place spéciale, dans cette énumération des travaux de Buffon, à des expériences très célèbres sur les miroirs ardens.

On connaît l’histoire fameuse d’Archimède, lançant, disent les anciens, le feu du soleil sur la flotte ennemie et la réduisant en cendres, lorsqu’elle approcha des remparts de Syracuse, à la portée d’un trait. Le même exploit, au témoignage de Zonaras, fut accompli au siège de Constantinople en 544, par Proclus qui brûla de même la flotte de Vitalien. Ces récits, longtemps acceptés comme vrais, ont été contredits par Descartes et par quelques physiciens modernes qui les ont traités de fables, par suite de l’impossibilité où auraient été les anciens de réaliser pratiquement les conditions de cette expérience que la théorie, en revanche, permet parfaitement de concevoir, au moins dans son principe. On refusait à l’art des anciens et même à l’industrie des modernes la possibilité de construire des miroirs d’assez longs foyers et assez parfaitement travaillés pour concentrer en un même point la chaleur suffisante à enflammer le bois des navires. À la vérité, quelques auteurs, parmi lesquels le physicien Du Fay, qui fut le collègue et l’ami de Buffon, et son prédécesseur dans l’intendance du Jardin du roi, avaient suggéré l’idée qu’il n’était pas nécessaire de recourir à des miroirs courbes et que des miroirs plans, en nombre convenable et convenablement dirigés, assureraient probablement la réussite.

Buffon adopta cette idée des miroirs à facettes et la réalisa. Il fit construire, par l’habile mécanicien Passamant, une sorte de charpente, dans laquelle pouvaient s’enchâsser un grand nombre de glaces étamées rectangulaires, de six pouces sur huit, individuellement mobiles, de manière à pouvoir amener l’image fournie par chacune d’elles à tomber sur le même point. Grâce à ce dispositif, Buffon prouva la possibilité des exploits d’Archimède et de Proclus en les reproduisant. Le 10 avril 1747, dans le Jardin du Roi, il enflamma une planche de hêtre à cent cinquante pieds de distance, au moyen d’un miroir de 128 facettes. Avec un miroir de 234 facettes il réussit à fondre des assiettes d’argent à quarante-cinq pieds de distance.

Buffon fut aussi l’un des savans les plus empressés à accueillir les idées de Franklin sur la foudre et l’électricité. Les belles et dangereuses expériences qui consistent à soutirer le fluide des nuées en temps d’orage, il les raconte à son ami le président de Ruffey, dans l’été de 1752, et il lui indique les moyens, d’ailleurs très simples, de les répéter. « C’est moi, écrit-il, qui les ai fait connaître et exécuter le premier… L’abbé Nollet meurt de chagrin de tout cela. » Ces curieuses épreuves, Franklin les a indiquées comme possibles, dans ses lettres à Collinson. Les lettres sont publiées ; Buffon les connaît ; il s’empresse d’exécuter l’ingénieuse expérience. Il pose le premier paratonnerre dans son habitation de Montbard le 19 mai 1752. Ce n’est que le 22 juin de la même année que Franklin à son tour, au moyen d’un cerf-volant capte l’électricité des nuages.

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