Chapitre 26
M. Henley et sa fille étaient réinstallés à Londres depuis peu, lorsqu’un beau jour, un domestique remit une carte à miss Iris, ajoutant qu’un monsieur demandait à lui parler.
Elle jeta machinalement un regard sur la carte ; en lisant le nom de M. Vimpany, elle eut un tressaillement, et fut même sur le point de dire qu’elle était empêchée, mais, se ravisant, elle donna l’ordre de faire entrer. On n’a pas oublié que les derniers mots adressés par Mme Vimpany à Iris, lui avaient causé une impression fort pénible. Parfois, miss Henley se demandait ce qu’elle était devenue ? continuait-elle à mener une existence insipide dans une petite localité, ou bien avait-elle fini par vaincre la résistance d’un directeur de théâtre récalcitrant ?
En tout cas, le rustre qui avait eu l’impudence de lui faire tenir sa carte, saurait satisfaire sa curiosité à cet égard. Elle trouve le visiteur dans le salon ; sa tenue noire, très correcte, et ensuite l’intérêt avec lequel il lisait un roman français posé sur la table la surprit.
« Vous paraissez fort étonnée, miss Henley, de me voir un ouvrage français entre les mains ?
– Oui, en effet, riposta son interlocutrice ; je ne me doutais pas que vos connaissances fussent si variées.
– Ayant fait mes études médicales à Paris, j’ai fréquenté forcément les carabins et je suis arrivé à baragouiner passablement leur langue. J’ai constaté avec plaisir que ma mémoire est moins vagabonde que je ne le pensais. Votre santé est parfaite, ce me semble ? »
Sur un signe de tête affirmatif de miss Henley, le docteur lui présenta de nouveau une de ses cartes et lui montra du doigt ces mots : 5, Redburn-road-Hampstead heath. Après avoir d’un coup d’œil passé l’inspection de sa tenue, il reprit :
« J’ai dû dépouiller le vieil homme, acheter des vêtements neufs et m’habiller de noir, en un mot, adopter la tenue strictement traditionnelle d’un médecin. »
Iris, cédant au désir d’apprendre ce qu’elle avait le plus à cœur de savoir, demanda des nouvelles de Mme Vimpany.
« Comment se trouve-t-elle dans sa nouvelle installation ? ajouta-t-elle.
– Je l’ignore, riposta sèchement le docteur.
– Ah ! je comprends, elle s’est dispensée de vous le dire.
– Ma parole d’honneur ! ce serait la première fois de sa vie, ajouta M. Vimpany, que ma femme se serait fait une loi du silence. Je dois vous apprendre que nous avons pris le parti de nous séparer. Oh ! mais ne prenez pas cet air consterné ; vrai, cela n’en vaut pas la peine ;… incompatibilité d’humeur, voilà tout ; nous avons fait la chose sans bruit, à la douce : puis, chacun de son côté a poussé un ouf ! de soulagement. »
Choquée du ton dégagé du docteur, Iris lui laisse voir ce qu’elle pense et dit d’une voix brève :
« Puis-je savoir l’adresse de Mme Vimpany ?
– Je suis aux regrets de ne pouvoir vous donner satisfaction, reprit le docteur, d’un air jovial, c’est stupéfiant ; mais, c’est comme cela ! Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’après votre départ, elle est tombée dans un état de profond accablement,… elle ne parlait de rien moins que de mesures à prendre pour sauver son âme !
« Pour vous dire le fond de ma pensée, je dois vous avouer qu’elle est, je crois, garde-malade.
– Garde-malade ? répéta Iris du ton de la surprise,… mais garde-malade de qui ?
– De tout le monde, et c’est là une occupation parfaitement respectable ;… en un mot, elle est Diaconesse, ou quelque chose comme cela ; en conséquence, elle a revêtu le costume épouvantable de ces femmes dévouées ; du moins, je le tiens de lord Harry.
– Comment ! lord Harry est à Londres ? s’écria Iris éperdue, en dépit de ses efforts pour paraître calme.
– Oui, il est descendu à l’hôtel Parker.
– Depuis quand est-il de retour ?
– Seulement depuis quelques jours. Ah ! ah ! Dame Fortune l’ayant pris sous sa protection, il est revenu richissime de là-bas, richissime, entendez-vous cela ? Diable, j’ai eu la langue trop longue,… je n’aurais dû révéler ce secret à personne et à vous moins qu’à tout autre ;… enfin, il vous réserve une grande surprise ;… n’allez pas me vendre… Nous sommes pour l’instant les meilleurs amis du monde. Après avoir eu une prise de bec ensemble à Honey Buzzard, nous avons fait la paix. Bigre ! je ne voudrais pas lui faire tort. »
Iris, avec un calme mal contenu, promit à son interlocuteur de garder le secret et dit :
« Il est une chose qui me tient surtout au cœur. J’ai toutes les raisons de croire que lord Harry a quitté l’Angleterre avec l’intention d’accomplir un projet homicide et je tremble qu’il ne l’ait mis à exécution.
– Soyez tranquille, répliqua le docteur, aucun acte de violence n’a été commis par lui, attendu que l’individu qu’il poursuivait de sa haine avait déjà décampé ; maintenant, il faut que je m’éloigne, afin de ne pas vous livrer un nouveau secret. »
Enfin, se rapprochant d’Iris, il lui murmure à l’oreille d’un ton mystérieux :
« Si vous voulez bien me recommander à vos amis, je vais vous faire une autre confidence : vous verrez lord Harry dès son retour des courses, c’est-à-dire dans un ou deux jours ; adieu ! »
Les courses, ciel ! qu’allait-il y faire ?
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