Chapitre 30
A partir du jour mémorable où Iris avait déclaré à Hugues, qu’elle serait toujours pour lui une amie, mais jamais sa femme, il s’était juré d’exercer un vigoureux contrôle sur ses propres sentiments. A Dieu ne plaise qu’il crût tuer l’amour dans son cœur, il savait au contraire, que ses sentiments seraient finalement vaincus dès que le hasard des circonstances le rapprocherait d’Iris.
C’était dans toute la sincérité de son âme, que Hugues entendait rester l’ami d’Iris, mais il existe dans la nature de l’homme, même du plus loyal et du plus ferme, une faiblesse incorrigible, lorsqu’une femme est en jeu.
Puis, à l’insu de Montjoie, un poison subtil s’insinuait en son âme, y exerçant ses ravages usuels chaque fois qu’il avait à prendre une détermination au sujet d’Iris. En un mot il était jaloux de lord Harry. Sans avoir conscience du mobile auquel il obéissait, Hugues trouvait déplorable que M. Henley soupçonnât sa fille d’une intrigue secrète, avec celui-là même qu’elle déclarait indigne de l’amour qu’elle avait le malheur de ressentir pour lui.
De certains épisodes dont Montjoie avait été témoin à Honey-Buzzard, il inféra que les visites de miss Henley chez M. Vimpany pouvaient être attribués à l’affection compatissante et dévouée que lui inspirait la femme du docteur. Qui sait si depuis lors, des revers humiliants n’étaient pas venus répandre leurs flots d’amertume sur la vie conjugale de cette intéressante victime et la rendre, par cela même, encore plus chère à Iris ? D’autre part, Montjoie ignorait que la vie en commun étant devenue impossible à M. Vimpany et à sa femme, ils en étaient arrivés à casser les vitres, voire à se séparer, or, il résolut de se rendre compte de la situation, en allant prendre des nouvelles de Mme Vimpany, 5, Redburn-road.
La lenteur ne saurait être l’attribut d’une nature spontanée et de premier mouvement. Donc impossible à Hugues Montjoie d’attendre jusqu’au lendemain pour exécuter son plan. Il hèle un fiacre et se rend à Hampstead. Toutefois, afin de ne pas attirer l’attention, il fait arrêter la voiture à une certaine distance, et franchit à pied le bout de chemin qui le sépare du n° 5 de Redburn-road. Là, il s’informe si Mme Vimpany est chez elle. A cette question, la servante, pétrifiée d’étonnement, reste muette. Puis, de ce ton familier que prennent aujourd’hui en Angleterre les gens de maison, d’une catégorie inférieure, elle répond :
« C’est bien Mme Vimpany que vous avez dit, hein ?
– Oui, reprit le visiteur.
– Elle n’habite pas ici.
– Comment ! Mme Vimpany ne demeure pas dans cette maison ?
– Non, pour sûr.
– Etes-vous certaine de ne pas faire erreur ?
– Certaine comme je le suis que deux et deux font quatre. Le docteur m’a prise à son service depuis qu’il a loué cette maison.
– Puis-je le voir ? poursuivit Hugues, déterminé à savoir le mot de l’énigme.
– Le docteur est sorti ; la servante fit une pause, puis reprit : mais, dites-moi, est-ce bien Mme Vimpany que vous demandez ? Nous avons ici une jeune personne du nom de miss Henley.
– Serait-elle ici en ce moment ?
– Oui ; seulement vous ne pouvez la voir, parce qu’elle est occupée pour le quart d’heure.
– C’est inconcevable ! se dit Hugues. En réalité, elle ne peut être avec Mme Vimpany qui n’habite pas ici, ni avec le docteur, puisqu’il est sorti ; alors, que croire ? »
Hugues avise alors au portemanteau un chapeau d’homme et un pardessus, lesquels, vu leur nuance, ne sauraient appartenir au maître du logis.
Si révoltante que fût l’hypothèse émise par M. Henley, à savoir que la conduite de sa fille ne pouvait s’expliquer que par l’influence néfaste que lord Harry exerçait sur elle, cette hypothèse, dis-je, ne s’en présenta pas moins à l’esprit de Hugues. En vain, il veut lutter contre le trouble douloureux, poignant, qui lui remplit le cœur ; sans toutefois se rendre compte de cette angoisse opiniâtre, il est déterminé à dissiper l’obscurité de la situation, en s’expliquant de vive voix avec Iris. N’ayant plus une seule carte de visite dans son calepin, Montjoie fit passer à miss Henley une enveloppe à lui adressée.
Entre temps, il entend résonner au-dessus, à travers les minces cloisons de la bicoque, le bruit sourd des pas d’un homme qui marche de long en large, et une voix masculine trahissant les accents de la colère.
Iris aurait-elle donc déjà donné à son interlocuteur le droit de lui adresser des reproches ?
Il se rappelle alors, la scène qui avait eu lieu jadis entre miss Henley et lord Harry, le jour qu’il lui avait déclaré être prêt à partir pour aller venger Arthur et se débarrasser à tout prix du meurtrier ; en outre, il a présent à la mémoire le concours qu’il avait eu la faiblesse de prêter à son amie pour l’aider à communiquer par lettre, avec l’homme dont le fatal ascendant sur Iris le torturait jour et nuit. Le bruit qu’il entendait, était-il donc une conséquence des services qu’il avait rendus à miss Henley ?
A quelques minutes de là, la camériste rapporte cette réponse : « Miss Iris ne peut vous voir en ce moment, elle vous prie de l’excuser ; elle compte vous écrire ». La lettre annoncée ressemblerait-elle à celles qu’il avait reçues en Ecosse ?
Montjoie se dit qu’en souvenir du passé et d’une amitié naguère plus vive, il devait attendre et voir venir.
Au moment où il hèle son fiacre et pendant que l’automédon remonte sur son siège, une voiture croise la sienne, et s’arrête devant la maison n° 5, Redburn-road : c’est M. Henley qui en descend !
q