Chapitre 37
Les circonstances permirent donc à Hugues, ce jour-là, de rester seul avec Iris ; en dépit de l’affront qu’elle lui avait infligé, en épousant lord Harry, elle exerçait toujours sur lui le même charme. Dès que le maître du logis et son ami se furent éloignés, Iris parut avoir à cœur de prouver à Montjoie qu’elle était réellement parfaitement heureuse.
« Laissez-moi vous dire, ajouta-t-elle, que lorsque je me rappelle votre zèle à me dissuader d’épouser lord Harry et à me prédire que je pouvais m’attendre à tout, lorsque je serais sa femme, vous voyant ici, je n’en puis croire mes yeux. Eh bien ! cher bon ami, sachez que, d’une part, je n’ai point à me repentir de l’acte que j’ai accompli et que, d’autre part, je n’ai jamais eu plus de plaisir à vous voir qu’aujourd’hui. »
Malgré tout, il semblait à Montjoie que l’enthousiasme d’Iris manquait de sincérité et que son regard n’était plus aussi libre. Bref, soit prévention rétrospective, soit ce sens divinatoire que l’on appelle clairvoyance, toujours est-il qu’Iris était triste et qu’elle voulait avoir l’air content. Son interlocuteur en ressentit un trouble singulier, il reprit :
« A coup sûr, votre mémoire a parfois des défaillances, Iris.
– Qu’ai-je donc oublié ? demanda la jeune femme.
– En fouillant le passé, vous découvririez que jadis l’idée d’épouser lord Harry ne vous plaisait guère plus qu’à moi-même.
– Cela prouve tout bonnement que je ne le connaissais pas comme je le connais aujourd’hui, répondit Iris avec sérénité.
– Une vieille habitude est difficile à déraciner, vous savez ; j’ai conservé si longtemps celle de vous donner des conseils, que je suis tenté de continuer. Il est urgent, croyez-moi, de vous débarrasser du docteur Vimpany.
– Ah ! moi qui comptais sur vous pour le caser ; le Continental Herald nous impose de tels sacrifices, que nous ne pouvons venir en aide au docteur.
– Il est déjà venu me relancer pour cela, mais je l’ai refusé net. Quant à moi, il m’est impossible de comprendre votre revirement d’opinion au sujet de M. Vimpany.
– Mais vous avez grand tort de le juger à la rigueur, repartit Iris d’un ton grave. Lord Harry connaît Mme Vimpany et il dit : « Si le ménage se détraque, c’est elle seule « qui en est cause. »
Hugues se contenta de tourner silencieusement sa langue dans sa bouche bien que, résolu à aborder un sujet d’un intérêt plus direct pour lui, il finit par dire :
« J’estime que ma vieille affection pour vous m’autorise à vous demander si lord Harry ne vous a pas priée de lui avancer une forte somme pour mettre à flot le Continental Herald ?
– Non seulement mon mari n’a fait aucun appel à ma fortune privée, mais en souscrivant à mon profit une police d’assurance en cas de mort, il prélève chaque année une somme considérable sur ses revenus, aux seules fins de m’assurer une existence confortable, si j’ai le malheur de lui survivre. Comment n’être pas touchée d’un procédé aussi désintéressé, aussi chevaleresque ? Dernièrement, un lot considérable d’actions du journal s’étant trouvé à prendre, je n’ai pas eu l’ingratitude de laisser perdre à lord Harry cette chance de faire fortune ; j’ai donc insisté pour avancer la somme nécessaire ; il a refusé, j’ai insisté, mais, comme toujours, il a fini par céder à mes désirs. »
A cet instant, si Hugues Montjoie eût dit le fin mot de sa pensée, il eût jeté les hauts cris. Il se borna à demander à Iris, si tout son avoir avait été englobé dans l’affaire. En faisant cette question, il était résolu, s’il en était temps encore, à sauver le reste du naufrage. Puis, comme par une impulsion soudaine, il ajouta :
« Pourquoi n’achèteriez-vous pas une annuité ? D’abord, savez-vous ce que c’est ?
– Je ne m’en doute même pas ! » répondit lady Harry.
Alors il expliqua aussi nettement que possible ce dont il s’agissait et demanda à son interlocutrice de quelle somme elle pouvait disposer.
Iris hésite, puis garde le silence ; à coup sûr, elle recule devant l’humiliation d’un aveu.
« Iris, dit Montjoie, pourquoi détournez-vous les yeux quand je vous parle ?
– Je redoute ce que vous m’allez dire, répliqua-t-elle d’un ton glacial.
– Une fois, reprit-il, en m’écrivant, vous m’avez déclaré que j’étais entêté comme un casque ; vous avez eu cent fois raison. Ne soyez donc pas surprise si je persiste à vouloir être votre homme d’affaires,… à acheter cette annuité…
– Si touchée que je sois des marques d’intérêt d’affection et de dévouement que je reçois de vous, mon cher Hugues, je ne veux pourtant point que ma reconnaissance soit de celles dont on a à rougir. Quant à ce qui est de l’argent, ma fierté le repousse par une fin de non-recevoir insurmontable. »
Hugues parut si navré de ces dernières paroles, que lady Harry en fut sérieusement alarmée.
« Ah ! malheureuse que je suis ! dire que c’est moi qui le fais souffrir ainsi ! » pensait Iris à part elle.
Voyant le trouble où elle était, Hugues, ému de compassion, la supplia de se calmer… Elle commence alors par balbutier quelques paroles incohérentes ; puis, surexcitée, elle parle avec une volubilité telle, que son interlocuteur ne put placer un mot. Tour à tour, pleurant ou éclatant de rire, elle s’écria :
« Croyez-m’en, si vous rêvez le bonheur dans le mariage, n’aimez point autant une femme que vous m’avez aimée… Ah ! poursuivit-elle l’œil en feu, vous auriez grand tort de galvauder votre noble cœur avec des créatures dont pas une seule n’est digne d’un amour sérieux ! Hilton a dit que la femme est le plus beau défaut de la nature ; moi-même, tout à l’heure, je viens de mentir impunément,… monstrueusement,… honteusement… Mon Dieu ! que je suis malheureuse !… Oui, je dois vous faire ma confession…
– Je ne tiens pas à entendre votre confession, ma chère amie.
– Si,… si, vous devez l’entendre jusqu’au bout. Vous jouirez de mon humiliation… de mes larmes… Tenez, prenez le contre-pied de tout ce que je vous ai dit au sujet de ce gredin qui se nomme le docteur Vimpany… Quelle saute de vent, allez-vous dire. Hélas ! depuis quarante-huit heures, je suis comme une boussole affolée et cela à cause de mon mari, que j’aime de toute mon âme… Oui, Harry est la droiture personnifiée ; il est toujours de bonne foi, mais il a l’humeur changeante. Il semblait avoir oublié ce misérable docteur, lorsque j’ai appris, il y a deux jours, qu’il allait devenir notre commensal, que je devais lui faire bon visage et même oublier l’impression de dégoût qu’il m’a laissée ! Or j’ai cru ce qu’il me disait et je le croirais même encore, si vous ne m’aviez invitée à me méfier… De grâce, Hugues, cessez de me regarder avec des yeux qui ne savent pas mentir ; ne continuez pas à me parler de cette voix qui ne sait dire que la vérité vraie. Dieu du ciel ! supposez-vous donc que je vous permettrai de croire que mon mari est un bandit, et que mon mariage est une calamité,… un désastre,… un abîme sans fond ?… Non, jamais ! Après tout, s’il me répugne de m’asseoir à la même table que le docteur, je n’en dois accuser que mon manque d’indulgence ; si vous alléguez, pour me confondre, que lui et Harry s’entendent comme larrons en foire et que rien n’est plus louche que leurs micmacs, je vous répondrai que je suis heureuse, très heureuse,… parfaitement heureuse… C’est chose entendue, n’est-il pas vrai ? »
Après quoi, Iris éclate en sanglots ; la voix lui manque ; puis, après avoir traversé la pièce comme une flèche, elle referme bruyamment la porte, en s’écriant :
« Il ne me reste plus qu’à cacher ma honte et mon désespoir ! »
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