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Chapitre 47

Le lendemain dans la matinée, lord Harry reçut le télégramme du docteur. Iris n’étant pas encore levée, ce fut le maître de maison qui donna l’ordre de préparer une chambre pour M. Vimpany. Devinant quelque anguille sous roche, cette fine mouche de Fanny posa à lord Harry la question suivante :

« S’agit-il d’une femme ou d’un homme, monsieur ?

– Cela ne vous regarde pas », répondit-il brusquement.

Bien qu’il se montrât en général bon enfant avec ses inférieurs, il avait pris cette femme en grippe dès le premier jour. Sa pâleur maladive, sa maigreur, offusquaient les idées irlandaises de lord Harry touchant la beauté féminine.

« Le seul mérite que je reconnaisse à votre femme de chambre, c’est d’être la preuve vivante de votre bon caractère. »

L’heure du déjeuner réunit lord et lady Harry à la même table ; la physionomie d’Iris trahissait une mélancolie inaccoutumée depuis qu’elle habitait Passy ; elle dit d’un ton préoccupé :

« Est-il vrai que nous allons recevoir un de vos amis ? en tout cas, j’espère qu’il ne s’agit pas du docteur Vimpany ?

– Pourquoi, ma chère Iris, mon fidèle ami ne remettrait-il pas les pieds ici ?

– De grâce, ne donnez pas à ce pleutre le titre d’ami. Faites un effort de mémoire et vous vous souviendrez m’avoir dit quand il est retourné en Angleterre : « En bonne conscience, je me félicite de son départ tout autant que vous. »

Lord Harry reprit :

« Ce n’est pas la dernière fois, croyez-le, que je ferai le même aveu à ma jolie prêcheuse. Vous oubliez toujours que la nature de votre époux se rapproche de celle du caméléon : il est de certains moments où j’en ai de Vimpany par-dessus la tête ; il en est d’autres, où je ressens pour lui une véritable sympathie. Permettez-moi de vous dire, Iris, que votre physionomie sombre fait que votre beau front est strié de rides ; il n’est ni juste ni généreux à vous de vous montrer si sévère pour un ami malheureux », fit lord Harry en regardant sa femme d’un air froid et dur. Il fut un temps où elle s’en fût émue, mais cette fois, elle ne parut y faire aucune attention.

« L’avez-vous réellement invité ? reprit-elle.

– Comment pourrait-il se permettre de venir chez moi, s’il en était autrement ?

– J’ai beau chercher, ajouta Iris, je ne vois pas la raison qui a pu vous décider à inviter de nouveau ce gredin.

– Dites-moi, êtes-vous malade ? fit lord Harry en posant sur la table la tasse qu’il était en train de porter à ses lèvres.

– Pas le moins du monde, répondit lady Harry avec calme.

– Aurais-je dit quelque chose qui vous ait déplu ?

– Du tout. »

A ce coup, la colère le prit.

« Quand le diable y serait, fit-il d’une voix vibrante, expliquez-vous. Je crois comprendre que vos paroles impliquent des soupçons sur mon compte et aussi sur celui de mon ami.

– Vous n’avez qu’à moitié raison, Harry, en disant cela ; le docteur m’en inspire, mais pas vous.

– Et sur quoi sont-ils fondés, s’il vous plaît ?

– Sur mes observations pendant qu’il était notre hôte ; c’est une âme fuyante, oblique, perverse, que sais-je encore ?

« Si votre influence a, un moment, modifié mon jugement sur lui, ce n’était que par déférence pour vous, voilà la vérité. Après l’avoir étudié, de visu j’ai acquis l’inébranlable conviction que vous êtes la dupe d’un misérable. C’est l’ami le plus dangereux que vous puissiez avoir, surtout quand vous êtes, comme aujourd’hui, dans des embarras d’argent. »

Il regarda un instant Iris, et répondit :

« Mon admiration pour vous, ma chère femme, augmente en proportion de votre éloquence, mais, de grâce, ne faites plus allusion à mes embarras pécuniaires.

– Ai-je tort, reprit lady Harry d’un ton très doux, d’espérer que l’amour me donne encore de l’influence sur vous ? Les femmes, est-il besoin de le dire, mon ami, sont des créatures pétries de vanité. J’avoue que je ne fais pas exception à la règle commune et que j’attache une très grande importance à mes idées ; ceci dit, j’ai bon espoir que vous n’imposerez point une défaite à ma vanité. Dites-moi, est-il temps encore de télégraphier au docteur ? Je surprends dans votre regard une réponse négative… Hélas ! qu’allons-nous devenir ? Si vous gardez encore un peu souci de ma destinée, faites en sorte que ce misérable ne couche pas sous notre toit. La pensée seule de sa présence me glace d’effroi. Je saurai trouver un prétexte, une défaite ;… je louerai une chambre pour lui s’il le faut dans le voisinage,… n’importe où… Non Harry, de grâce ! ne l’abritons pas sous notre toit !

– Ma parole d’honneur, Iris, avec vos idées baroques, vous me mettez la cervelle à l’envers, répondit lord Harry sur le ton de la plaisanterie. D’ici peu de temps, j’aurai un motif de plus d’être fier de vous : vous allez vous révéler comme poète, écrire des mélodies irlandaises à l’instar de Thomas Moore et qui sait, vous le surpasserez peut-être. En outre, vous vous enrichirez, car je me suis laissé dire par un gribouilleur de papier, qu’il n’y a rien qui rapporte autant de bénéfices que la poésie.

– Est-ce là, tout ce que vous avez à me dire ?

– A quoi bon en dirais-je plus ? Vous n’espérez pas, sérieusement, que je me prête à vos petites combinaisons ?

– Pourquoi pas ? demanda Iris.

– Parce qu’il est aussi impossible d’envoyer Vimpany loger dans un hôtel meublé qu’à la belle étoile, quand moi, son ami, j’ai ici une chambre inoccupée ! Sans doute, le joyeux docteur a un faible trop prononcé pour l’alcool ; sans doute, il n’est pas le modèle des maris, mais que diable ! il ne faut pas vous figurer que les ménages comme les nôtres fourmillent sur terre, comme les étoiles au ciel ! Quand vous prétendez que Vimpany est un misérable et un ami dangereux, je m’en prends naturellement à votre imagination, à la folle du logis, comme disent les gens vieux jeu,… il me semble que vous nagez dans le bleu, que vous y cherchez sans cesse des inspirations poétiques… Vous ne mangez plus ; véritablement, mon amie, ma très chère amie, êtes-vous malade ?

– Merci, j’ai fini de déjeuner.

– Et vous vous disposez à me planter là ?

– Oui, je vais monter dans ma chambre.

– Que vous êtes pressée de me quitter ! A Dieu ne plaise que j’aie idée de vous chercher querelle ; mais, dites, qu’allez-vous faire ? »

Iris reprit d’un ton plein d’amertume :

« Cultiver mon imagination.

– Il y a là-dessous quelque malice que je ne m’explique pas ? fit lord Harry en roulant les yeux. Est-ce une déclaration de guerre ? »

Iris se passa alors la main sur le front et dit avec calme :

« Non, Harry, mais seulement l’effet d’un terrible désappointement ! »

Sur ce, elle sortit en hâte de la pièce. Lord Harry continua à expédier son repas, mais l’aiguillon de la jalousie ayant traversé son cœur de part en part, il ne mangea que du bout des dents.

« Il est clair, se dit-il, qu’elle me compare à l’ami absent et regrette de n’avoir pas épousé Montjoie, le séduisant Montjoie ! »

Voilà comment se termina la première querelle de lord Harry et de sa femme : Vimpany y avait joué le rôle de boutefeu.

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