‹ Caillou et TiliChapitre 2 sur 5 · L’ŒUF DE CHEVAL

L’ŒUF DE CHEVAL

Caillou, qui avait passé les vacances chez l’oncle Jules, est demeuré assez longtemps désorienté. Il ne sait pas s’il aime la campagne, il ne sait pas s’il la trouve belle. De tels jugements fermes et précis sur les choses inanimées ne peuvent être portés que par de grandes personnes. Caillou sait et dit qu’il aime sa mère, son père, moi sans doute, et généralement les humains qui l’entourent, sauf quelques-uns qui lui inspirent de la crainte ou de l’horreur. Mais il ne saurait définir le sentiment qu’il a éprouvé au milieu des arbres, devant l’herbe et les eaux. Il a été heureux, il a trouvé naturel de l’être, il ne se serait même pas aperçu qu’il l’était, si une fois revenu à Paris il n’avait senti en lui-même comme un vide, une espèce d’ennui très vague et complètement indicible, parce qu’il n’y a pas encore de mots abstraits dans son vocabulaire, et que d’ailleurs son expérience de la vie n’est pas assez longue pour qu’il remonte jusqu’à l’origine de ses impressions. C’est tout juste, en somme, comme quand il a envie de dormir, le soir. Il devient nerveux, impatient, grognon. Mais si on lui dit: «Caillou, il est temps d’aller te coucher», il fond en larmes, il crie: «Non, non, je ne veux pas aller me coucher!» Il ne sait pas qu’il a sommeil. De même, il ne sait pas qu’il a aimé la campagne, et qu’elle lui manque.

Mais quand son oncle Jules vient à Paris, il monte sur ses genoux, et, sous prétexte de l’embrasser, flaire singulièrement les plis de sa cravate molle. Et il est grondé par ra mère, qui trouve que ce n’est pas convenable:

--Mais qu’est-ce que tu as, voyons, Caillou, à la fin?

Caillou répond, sentencieusement, comme s’il venait de faire une grande découverte:

--Il sent... il sent la même chose qu’à Chailly!

C’est qu’il a perçu l’espèce de fraîcheur que gardent les joues lorsqu’elles ont été au grand vent toute la journée, l’odeur des feuilles près de mourir, un peu amère et persistante, celle aussi de la peau qui a respiré et absorbé l’air vivant des plaines. Il a encore des sens de sauvage, Caillou. Voilà pourquoi son imagination s’émeut; le nez dans la cravate de son oncle Jules, il revoit des spectacles dont il ignorait même avoir gardé la notion. Je crois alors que le moment est bon pour l’interroger.

--Qu’est-ce qu’il y avait à Chailly, te souviens-tu?

Il cherche dans sa mémoire et prononce:

--Des bœufs, des vaches, des poules, des oies et des chevaux, oui, des chevaux.

C’est toujours la même incapacité à se rappeler ce qui n’est pas en vie, et que j’avais déjà remarquée quand je lui ai demandé jadis de me décrire le jardin des Tuileries. Les chevaux surtout le préoccupent. Ceux qu’il voit à Paris entretiennent sa curiosité, tandis que, chose curieuse, les automobiles le laissent indifférent. C’est qu’elles n’ont pas de mystère; il sait qu’elles ont été faites par les hommes, dont il est persuadé qu’ils peuvent tout faire: ce ne sont que de grands jouets mécaniques. Au contraire les bêtes lui apparaissent comme en dehors de lui, énormes, capricieuses, encore mal domptées.

Un samedi soir, avant de partir, l’oncle Jules lui demande:

--Qu’est-ce que tu veux que je te rapporte de Chailly, Caillou?

Caillou n’a pas besoin de réfléchir. Il crie d’un trait:

--Un cheval!

L’oncle Jules n’est pas toujours un homme sérieux. Il appartient à la nombreuse catégorie des grandes personnes qui croient que les enfants ont été mis au monde pour les amuser et ne mettent aucune honnêteté dans leurs rapports avec eux. Si vous voulez bien y réfléchir une minute, c’est là de l’immoralité.

--Je ne puis pas te donner un cheval, dit l’oncle Jules, c’est trop cher. Mais si tu veux, je te rapporterai un œuf de cheval.

Cette proposition n’étonne pas le moins du monde Caillou. Tous ceux des animaux qu’il a vus de près, les poules, les serins, tous les oiseaux, font des œufs. C’est la seule manière qu’il leur connaisse d’avoir des petits. Il généralise mal, mais ce n’est pas sa faute, c’est la faute de celui qui trompe sa confiance; et il bat des mains, et il remercie, tandis que l’oncle s’en va, suivi de ma réprobation. Cependant je n’ose rien dire, parce que je ne suis pas de la famille.

D’ailleurs je songe qu’il sera toujours temps de détromper Caillou demain soir, en lui adoucissant une inévitable déconvenue. Mais l’oncle Jules est un être astucieux et persévérant dans ses desseins. Caillou, qui l’attendait avec cette sorte d’espoir empreint d’anxiété qui allonge les heures, le voit revenir avec un commissionnaire qui porte sur ses épaules une chose lourde, vaste et ronde, enveloppée de papier gris.

--Voilà l’œuf, Caillou!

Caillou est tout pâle d’émotion et de joie. On l’aide à détacher les ficelles, à défaire le papier gris, et sur le tapis du vestibule apparaît enfin, d’un jaune rouge, gigantesque, côtelée, majestueuse, une citrouille achetée chez la plus prochaine fruitière. Certes il faut une telle coquille pour contenir le petit d’un cheval! Caillou n’a pas un doute, il a peur seulement de casser l’œuf, il ne le touche qu’avec prudence, avec vénération, avec amour. Il s’informe du jour où le petit du cheval sortira, de ce qu’il faut faire pour qu’il sorte. Et son enthousiasme est tel que personne maintenant n’ose plus lui dire la vérité. Mais moi, je battrais volontiers l’oncle Jules.

--Bah! fait-il, vous verrez; j’arrangerai ça!

Il arrangera ça de manière à s’amuser encore, je le devine. Je m’en veux d’être pédant, et de me rappeler, à cette minute précise, que les Latins employaient le même mot, puer, pour signifier «esclave» et «enfant». L’oncle ne réfléchit pas un instant qu’il n’oserait abuser de la même façon de l’ignorance ou de la naïveté d’un homme de son âge, parce qu’il y aurait des suites et qu’elles seraient pour lui périlleuses. Je m’en veux de considérer cette supercherie comme une expérience qui me montrera de quelle manière Caillou va concevoir cette féerie, quelle couleur il va lui donner, et comment il acceptera la déception qui se prépare.

Je le regarde, et je vois qu’il nous a oubliés. Il a oublié le reste de l’univers, il vit dans le rêve des possibilités immenses qui s’ouvrent devant lui. Non par pitié, mais par respect pour sa personne humaine, je lui explique sérieusement qu’il n’a qu’à tenir l’œuf au chaud, devant le feu ou sous une couverture: je ne voudrais pas qu’il fût ridicule, je ne me le pardonnerais pas à moi-même. Il m’écoute avec des yeux ardents et convaincus; mais qu’il a de peine à ne pas enserrer de ses bras, réchauffer de tout son corps, cette coque de mensonge! Hélas! je n’ai fait que lui enlever un plaisir, et j’ai sans le vouloir ajouté à son souci. Il se relève de table pour aller voir l’œuf de cheval, qu’il a poussé à grand’peine devant la cheminée; il attend avec impatience--lui qui, je vous l’ai dit, aime tant à vivre qu’il ne veut jamais aller se coucher--l’heure où on le mettra au lit, pour sentir enfin contre ses pieds, sous l’édredon tiède, l’objet de toutes ses pensées; et il s’endort, ravi par son rêve, dans une telle extase que sa bouche prononce des mots qu’on n’entend pas.

Alors doucement, sournoisement, avec des précautions inouïes, l’oncle Jules vole le fameux œuf de cheval en jurant de le rapporter avant son réveil. Il tient parole, heureusement, et il faut l’en féliciter: Caillou aurait été si malheureux! Mais le lendemain, au contraire, il voit l’oncle Jules qui rit déjà et il sent l’œuf dans le lit: c’est l’enchantement qui va continuer; car l’oncle lui dit, d’un air bien savant:

--Je crois que j’entends quelque chose: l’œuf est mûr, Caillou, l’œuf est mûr!

Caillou appuie son oreille contre l’objet monstrueux; et c’est vrai qu’on entend quelque chose: une agitation, un grattement contre les parois, de la vie, enfin. Caillou en est tout tremblant.

--Je crois, dit encore l’oncle, que le petit veut sortir. Mais elle est dure, la coquille de cet œuf de cheval; il faut l’aider!

Il tire de sa poche un canif et Caillou ne s’aperçoit pas que durant la nuit on a déjà découpé en couvercle le dessus de cette masse rouge et jaune, et qu’elle est plus légère, beaucoup plus légère. Caillou attend, le couvercle se lève, et il sort... un lapin, un tout petit lapin blanc à peine étourdi de son emprisonnement.

Qu’est-ce que va penser Caillou, qu’est-ce qu’il va dire? Ce n’est pas un cheval, et il connaît bien la différence entre un cheval et un lapin. Il va se fâcher, sans doute, ou il va pleurer! Mais non: il demeure émerveillé, et il accepte le miracle. Ce n’est qu’un lapin, mais enfin, pour un petit enfant comme lui, c’est déjà bien beau, un lapin, c’est après tout satisfaisant. Il songe, les yeux brillants et les lèvres ouvertes. Enfin il demande:

--Qu’est-ce qu’il faut lui donner à manger?...

On a dû faire au lapin un logis dans la cuisine, ce qui est assez désagréable; mais il n’est que juste que les grandes personnes pâtissent un peu quand elles ont fait ou laissé faire des sottises. Quelquefois on demande à Caillou, quand il y a du monde:

--Raconte un peu l’histoire de ton œuf de cheval?

Et il commence de bonne grâce, sans y voir de malice:

--J’avais un œuf de cheval... alors, il n’a pas été couvé assez longtemps... alors, au lieu d’un cheval, il est venu un lapin.

Telle est l’explication qu’il a trouvée. Il en est parfaitement satisfait, et pour ma part je la trouve admirable et significative pour l’histoire des progrès de l’esprit humain, qui ne sont faits que d’erreurs successives.

CAILLOU ET SON PÈRE

Avez-vous gardé le souvenir que naguère je répétais à la maman de Caillou: «C’est vous qu’il aime et vous aurez été son premier amour.» Elle ne disait pas non, elle en était même un peu émue, elle en aimait son fils un peu davantage. Mais je pensais par contre que, sur son père, Caillou, si je puis m’exprimer ainsi, «n’avait pas d’opinion». Il me semblait que le père de Caillou était, pour son petit garçon, quelqu’un qui part le matin et qui revient le soir, quelqu’un qu’on embrasse à l’heure du café au lait, quand déjà il lit son journal, et qui se baisse distraitement pour rendre le baiser; puis s’en va, disparaît du monde, est comme s’il n’était point, tant les enfants oublient vite, ne se montre plus qu’à l’heure du dîner pour se laver les mains, mettre un habit noir ou un veston d’appartement, et demander: «On a été sage, aujourd’hui?» Je voyais bien que Caillou admirait son père, et l’imitait, principalement en mettant comme lui les mains dans ses poches, et en faisant, devant la bonne celui qui jure parce qu’il n’est pas content. Mais comme, si vous voulez bien me permettre de vous le révéler, il m’admire et m’imite aussi, j’en avais conclu que c’est surtout son instinct de petit mâle qui parle en lui, et qu’il regarde les hommes «pour apprendre» et pour jouer à faire comme eux.

Sa mère essayait de me détromper sans y parvenir.

--Vous commettez une grande erreur, me disait-elle, et de l’espèce de celles dont vous vous rendez le plus fréquemment coupable: vous partez d’une petite apparence, de la moitié d’une observation, et vous en déduisez une hypothèse parfaitement fausse, mais qui vous plaît parce qu’elle tient très bien et vous est plaisante. C’est peut-être une œuvre d’art. Je n’en sais rien, je ne m’y connais pas. A coup sûr ce n’est pas la vérité. La vérité, c’est que, de l’affection que Caillou m’accorde à celle qu’il a pour son père, il y a la même distance que de l’amour humain à l’amour divin. Je suis trop près, moi, je suis trop bonne, trop amie, trop confidente. Il a besoin de moi, il ne saurait se passer de ma présence, il est exigeant, câlinement, délicieusement exigeant à mon égard, il sait qu’il peut tout me demander, et que j’en suis heureuse. Enfin, voulez-vous que je vous dise? nous avons tous les deux conscience qu’il est mon maître!

»Il n’est pas le maître de son père. Et c’est cela qui fait le bonheur, le grand bonheur secret, mystérieux, magnifique, de la vie des petits garçons: c’est qu’ils sont hommes vis-à-vis de leur mère, et tendres, soumis, éperdus d’admiration mystique, comme des femmes, devant celui qui, comme vous dites, «part le matin et revient le soir». C’est d’abord qu’ils nous imitent et que telle est notre attitude, quand nous sommes de bonnes épouses, vraiment de notre sexe, ne désirant rien de plus que d’être de notre sexe. Mais cependant, même dans les ménages désunis, même quand les enfants n’ont pas cet exemple, qu’ils vivent dans une atmosphère d’ennui et de récriminations, avez-vous remarqué combien leur sympathie, leur besoin de respect et de dévotion va d’instinct vers le père? Cela change plus tard, je le sais, pour les garçons. Dès qu’ils nous ont quittés, ils se rappellent! Je sais que ce sera ma joie quand j’aurai vieilli. Mais pour le moment je m’incline. Je savoure même l’heure présente en me disant: «Mon fils est ce qu’il doit être, et il ne serait pas bon qu’il en fût autrement.»

Je n’étais pas très convaincu. J’avais même des motifs de fatuité personnelle pour ne pas consentir à l’être; il me semblait que c’était moi le grand ami, bien plus que le père; que Caillou m’interrogeait davantage et s’abandonnait plus pleinement; et qu’il était plus enfant, justement parce qu’il me disait plus souvent, avec ingénuité: «Quand je serai grand...»

Mais voilà que mes yeux viennent de se dessiller. Le père de Caillou--un jour encore s’est ajouté aux jours--rentre une fois de plus pour dîner. Et il est triste, il est distrait, il est mécontent de lui-même. Cela arrive! Vous les connaissez peut-être, ces heures où l’on se dit: «J’ai eu tort! J’ai fait juste le contraire de ce que j’aurais dû faire.» Et l’on songe, après coup, qu’il eût été si simple de faire le contraire. On ne comprend même pas comment on n’y a point pensé, on est humilié par l’insuccès, par l’erreur, par l’idée que les gens auront de vous; on est diminué à ses propres yeux, on se juge subitement plus petit dans l’immense univers. C’est un sentiment très pénible. On a conscience aussi qu’il ne servirait de rien d’avouer son échec, on sait «qu’il ne faut pas le dire». Mais presque toujours on le dit, parce qu’on est hanté.

Le potage fume sur la table et les serviettes sont dépliées. Caillou est assis sur sa grande chaise. Il a déjà accompli les rites, il a présenté son front, il est sage, c’est-à-dire qu’il est muet, mais il attend qu’on lui parle pour qu’il puisse parler, il attend que son père lui demande: «Qu’est-ce que tu as fait de mal aujourd’hui?»

Il sait que ce n’est pas pour le gronder, ni pour le punir. C’est le petit examen de conscience qu’on l’oblige à faire pour qu’il se souvienne qu’il y a le bien et qu’il y a le mal, pour qu’il prenne l’habitude de faire attention. Et Caillou est toujours très franc: d’abord parce qu’il n’est pas menteur naturellement, mais aussi parce que, quand il a répondu, durant quelques minutes encore il peut causer, avant qu’on ne parle de choses qu’il ne comprend plus du tout, mais qu’il écoute cependant, car il écoute toujours. Il y a dans sa mémoire le coin des histoires et des mots qu’il ne comprend pas; et c’est le mieux rangé, c’est celui où il revient le plus souvent. Il arrive que parfois, en écoutant un récit qui n’est pas pour lui, il fait: «Ah!» involontairement, ou bien s’absorbe dans une rêverie profonde. Ne le questionnez pas. C’est vous qui pourriez être embarrassé; il vient d’associer ce nouveau récit avec un autre, et il tire ses conclusions.

Aujourd’hui, ce qu’il a fait n’est pas bien grave. Sa conscience est assez tranquille: il n’a pas été gentil avec la bonne, et il a désobéi. Mais après, il a obéi, et il a demandé pardon. Donc ce n’est rien. Certains soirs sont tombés où l’aveu était plus dur. Il avait menti, bien que, je vous le répète, il ne soit pas menteur naturellement. Et il y a aussi ce jour, ce jour tragique, où l’on a découvert qu’il avait creusé, avec un grattoir pris dans le cabinet de travail, un trou dans le mur de la chambre d’enfants «pour faire une grotte», et ensuite, épouvanté de cette ouverture béante, l’avait bouchée avec du savon bien malaxé, ce savon lui paraissant tout juste de la couleur de la peinture.

Donc Caillou parle sans détour, ses bons yeux bien droits et bien tranquilles. C’est fini; son père ne dit rien; tout s’est bien passé. Puis, par un retour bien naturel, et puisque maintenant il a le droit de parler un peu:

--Et toi, papa, qu’est-ce que tu as fait?

Alors les regrets, les rancœurs, les remords du jour reviennent, ils se font clairs, pressants, visibles comme des êtres ayant leur forme et leur voix, et «papa» répond, sans y penser, mais du timbre grave, profond, sincère, qu’il prend quand il ne plaisante pas:

--Moi? Une bêtise!

Un silence. La mère de Caillou est elle-même un peu inquiète. Elle attend les développements. Mais avant qu’elle ait posé la moindre question, un autre souci la prend, sa sollicitude est détournée par un autre objet: c’est la figure de Caillou qui change, qui s’allonge, qui se contracte. Elle sait ce qui vient: Caillou va pleurer!

Et Caillou pleure, en effet, silencieusement d’abord, puis à gros sanglots, qui lui font mal, et qui font mal à tout le monde. Caillou est tombé dans un abîme, et son âme souffre, et elle a peur, et elle s’agite dans les décombres d’une religion qui vient de crouler. Son père a fait une bêtise! C’est lui qui le dit, et d’une façon qui prouve que c’est la vérité, que ce n’est pas une histoire pour les petits enfants. Cela se pouvait donc, cette chose impossible? Alors où est-il, le Dieu sur terre?

On le console, on le caresse, on l’aime comme on ne l’a jamais aimé. Mais il a toujours le cœur gros et les cils mouillés. Quand on le couche dans son petit lit, il pleure encore.

... On se retrouve alors entre «grands», sans lui, et on essaye de parler d’autre chose. Mais je n’y puis parvenir. Je n’arrive pas à m’arracher à la pensée de cet événement si petit et mince en apparence, de cet enfant qui soupire, en dormant à côté de nous, parce qu’il a perdu sa foi; et je songe que, quand les hommes assistèrent à la destruction, il y a dix-neuf siècles, de leur croyance en l’âge d’or de l’humanité, ou lorsqu’ils apprirent du moins que cette félicité de leur race n’avait duré que quelques jours, et s’était évanouie par la faute de leurs premiers ancêtres, ils durent éprouver autant de désespoir, d’humiliation, d’amour et de pitié.

DU SENTIMENT DE LA PROPRIÉTÉ

Une des choses qui m’ont frappé davantage, et dès les premiers temps, chez mon ami Caillou, c’est qu’il se montre d’une délicatesse aiguë et scrupuleuse sur le chapitre de la probité. Il en a, si j’ose dire, le sentiment mystique. Prendre ce qui n’est pas à lui, mais évidemment à d’autres, lui inspire une espèce d’horreur. J’en fus tout d’abord assez étonné, et même vexé; car cette probité enfantine est contraire à mes théories.

Comme tout Français mâle et adulte qui se respecte, je suis en effet matérialiste. Je crois que l’homme a commencé par la barbarie, la cruauté, la lubricité, la gourmandise, qu’il avait instinctivement le goût des rapines et des déprédations, qu’il a fallu bien du temps pour qu’il ne se montrât point, avec ingénuité, un loup féroce et déchaîné à l’égard des autres hommes. Et l’on sait qu’on doit retrouver, dans les enfants, l’âme toute nue de l’humanité primitive. Justement Caillou me paraissait, à bien des égards, justifier cette vue de l’esprit. S’il n’est pas sensuel, c’est qu’il n’a pas encore de sens; mais il rêve de guerre et de meurtre; les plus belles histoires pour lui sont les histoires où l’on tue--où un enfant tue des géants--et il n’a nulle pitié pour les bêtes qu’il chasse, les papillons, les mouches et les vers. Il n’est pas naturellement propre; tout au contraire, il semble éprouver une joie particulière à salir ses vêtements et lui-même. Enfin pour la gourmandise et même la voracité, il ne craint personne, car il est encore à cet âge heureux où l’estomac est si frais et solide qu’il n’avertit jamais de son existence. Caillou a, vous le savez, dans l’idée que ce viscère est une grande poche qui part de son cou pour aller jusqu’à ses cuisses, et par conséquent presque impossible à remplir. Il y ferait d’ailleurs tous ses efforts, mais on l’en empêche; de lui-même il ne penserait pas à s’arrêter. C’est ainsi, je pense, chez les sauvages et les enfants qui se portent bien. Mais voilà qu’en même temps Caillou respecte le bien d’autrui; cela ne va plus d’accord!

J’ai failli passer d’un extrême à l’autre, et croire aux idées innées ou acquises par l’hérédité. Mais lui et moi vivons maintenant trop fréquemment ensemble, nous sommes trop amis pour que mes hypothèses résistent longtemps aux effets de l’expérience. Et j’ai fini par découvrir qu’à l’origine de la probité de Caillou, il y a l’instinct de propriété. C’est d’abord parce qu’il y a des choses qui sont à lui qu’il comprend qu’il y en a d’autres qui sont au voisin. Il souffre quand on prend ce qui lui appartient, donc les autres ont le droit de crier quand on leur prend ce qui est à eux, puisqu’ils ont de la peine. Et Caillou, qui est logique, est aussi sensible.

Pourtant, cela ne suffirait pas. Les enfants ont un tel besoin d’avoir dans les mains ce qui attire leurs yeux, de goûter ce qui se mange, de jouir en des jeux personnels de ce qui les entoure! Mais ils sont aussi tout pénétrés d’un instinct d’imitation. Ils font ce qu’ils voient faire, ils ne font pas ce qu’ils ne voient pas faire. Or, on ne vole pas autour de Caillou! Aussi n’a-t-on guère besoin avec lui d’user là-dessus de commandement ou de suggestion. A peine lui a-t-on dit deux ou trois fois: «Il ne faut pas voler!» Les grandes personnes n’ont presque jamais à user de pression que pour empêcher les petits de faire ce qu’elles font elles-mêmes. C’est pourquoi on est si souvent obligé de répéter aux enfants qu’il ne faut point mentir--ils nous voient si souvent altérer la vérité--ni se mettre en colère: ils nous sentent parfois si laidement hors de nous-mêmes!

... L’honnête Caillou est donc sorti avec sa sœur Lucile, qui est son aînée. Il est allé encore une fois aux Tuileries, il est revenu par le marché Saint-Honoré et les boulevards. A cette heure, qui est celle du grand déjeuner de midi, le voici bien calé sur sa haute chaise; mais il est préoccupé.

C’est très facile de voir quand les enfants sont préoccupés. Ça leur met une barre entre les deux yeux, sur le front, parce qu’ils n’ont pas l’habitude de réfléchir. Caillou est bien élevé, il ne parle jamais à table, mais il a la barre. Et sa mère le regarde avec un peu d’inquiétude. Qu’est-ce qu’il a? Il mange et il a bonne mine. Faut-il l’interroger? C’est toujours un problème de savoir s’il faut interroger les petits.

Mais Caillou est un homme, il ne sait pas garder ce qu’il a sur le cœur. (Ça serait peut-être différent s’il était une petite fille.) Au dessert, quand on lui a permis de descendre de sa chaise, il se rapproche tout doucement. Il n’a plus la barre; depuis qu’il a décidé de demander à ceux qui savent, son souci s’en est allé. Il croira ce qu’on lui dit, et voilà tout. Alors il commence:

--Maman, tu ne sais pas ce qu’elle a fait, Tili?

Tili, qui s’entend mettre en cause, prend subitement l’air très sage. La maman de Caillou écoute.

--Eh bien, continue Caillou, quand on a passé devant l’épicier qui est près du marché, il y avait deux fraises tombées par terre de l’étalage, deux grosses fraises... Alors Tili les a ramassées et les a mangées.

--Oh! dit la maman de Caillou.

Elle a dit «oh!» parce qu’il faut bien répondre quelque chose, et aussi parce qu’elle trouve que ce n’est pas très propre, de manger des fraises qui out traîné sur le trottoir.

--C’est voler, n’est-ce pas? fait Caillou.

C’est ça qui le préoccupait. Et c’est la seule chose à quoi sa mère n’avait pas pensé.

--Non, dit-elle, embarrassée, ça n’est pas voler, pas précisément... Mais enfin c’est sale, c’est vilain.

--Mais ça n’est pas voler? répète Caillou.

--Non, répond sa mère. Elles étaient par terre ces fraises...

Alors Caillou, subitement furieux, jette le poing vers Lucile. Et il lui crie:

--Pourquoi tu ne m’en as pas donné une, alors!

· · ·

Cette aventure me conduisit à chercher si les cinq ans de Caillou avaient la conception de l’argent. Les conversations que j’eus avec lui à ce sujet ne me donnèrent rien de précis. Le mot «argent» évoquait bien chez Caillou l’idée de monnaie, de pièces en métal brillant, mais il était impossible de savoir s’il en comprenait l’usage. Cependant quelques-unes de ses phrases me firent croire qu’il considérait l’argent comme une chose analogue à la barbe, désirable parce qu’elle appartient uniquement aux grandes personnes. C’était encore là une de ces mille erreurs qu’on commet, parce qu’on n’emploie point avec les enfants le vocabulaire qui leur est propre.

Un jour que j’arrivais plus tard que de coutume aux Tuileries, je m’aperçus que Caillou m’attendait avec une grande impatience; il courut à moi comme un petit boulet, la tête en avant, et je le reçus entre mes genoux. Cet empressement me flatta, je l’attribuais à l’affection. Mais Caillou me dit tout de suite:

--Conduis-moi à la marchande de gâteaux.

Je connais la marchande de gâteaux. C’est une dame qui habite dans un abat-jour, suivant la définition de Caillou lui-même. L’abat-jour est en bois, peint en vert, et se trouve non loin du bassin, près de la place de la Concorde. Quand nous fûmes devant l’étal, mon ami commanda impérieusement:

--Prends-moi dans tes bras!

Et je fis comme il voulait.

Ainsi dressé, Caillou avait la tête au niveau de celle de la dame. Dans cette situation d’égalité, il lui dit:

--Madame, je t’avais donné deux sous, tu me dois deux gâteaux!

Voilà! Si au cours de mon enquête j’avais employé le mot «sou» au lieu du mot «argent», j’aurais su tout de suite que Caillou connaît la valeur des sous et n’aime pas à être trompé. Il avait bien essayé de régler son affaire lui-même mais il était trop petit, la dame de l’abat-jour ne l’entendait pas. Voilà pourquoi il m’avait attendu: c’était pour être mis à hauteur!

C’est ainsi que j’appris qu’il sait calculer et aussi défendre ses intérêts. Il m’en donna bientôt une preuve plus singulière.

--La dame vend des palmiers, me dit-il un jour.

Avant que nos relations fussent intimes, j’aurais cru qu’il s’agissait d’arbres exotiques, et j’en eusse éprouvé quelque stupeur. Mais dans sa compagnie, je suis devenu savant. Je n’ignore plus que les palmiers sont une petite pâtisserie sucrée. Ceux qu’on trouve sous l’abat-jour sont grands à peine comme une pièce de cinq francs.

--... La dame vend des palmiers, poursuivit-il, et quand c’est une demi-douzaine, on en a sept pour cinq sous. Mais quand c’est une douzaine, on n’en a que douze pour dix sous.

--Eh bien, Caillou?

--Ça n’est pas juste.

Ce problème d’économie politique l’inquiéta plusieurs jours. A la fin, il en trouva la solution. De nouveau, je dus lui servir de piédestal devant la marchande.

--Madame, dit-il, en tendant une pièce de cinquante centimes, donne-moi-z’en deux demi-douzaines de sept.

LE MYSTÈRE

Le printemps est revenu, et quand il entre le matin dans la chambre d’enfants, il est si vif, ardent et clair qu’on dirait que c’est lui qui allume le feu qu’on fait encore dans la cheminée. Même les vieilles personnes, même les gens comme vous et moi, ont des envies de pleurer sans cause, comme des vierges attendant l’époux. Et Caillou est ivre, littéralement ivre, depuis l’aube jusqu’au soir. Il a plus de rose aux joues, même quand il n’a pas encore joué, remué, couru; il a plus de gestes, lui qui avait déjà tant de gestes; il est plus agité, plus joyeux, plus sombre, plus colère et plus tendre.

Parfois, je vous l’ai dit, pour m’expliquer la vivacité inquiétante des fox-terriers, je me suis dit: «Il y a dans le corps de ces petites bêtes, fabriquées par des éleveurs astucieux et patients, le système nerveux d’un grand chien; et elles éclatent sous la pression de leur machine.» Je crois, par un raisonnement analogue, que les enfants naissent avec toute l’intelligence, tout le caractère, toute la capacité d’attention, de souffrance, d’amour et de haine qu’ils auront hommes faits, de même que la vue porte aussi loin à cinq ans qu’à vingt-cinq et que les oreilles entendent aussi bien. Il n’y a que la quantité des sensations enregistrées qui diffère; l’expérience, la science, ce qu’on apprend au cours des années par soi-même, par le prochain ou par les livres. Mais les enfants sont déjà l’homme et la femme qu’ils seront, tout entiers, comprimés dans une petite enveloppe. Il est possible aussi que ce soit pour cette cause que leurs yeux sont si beaux et leur corps frêle toujours si trépidant. Jugez alors combien le printemps peut agir sur eux qui ont encore à grandir et à fleurir, qui ont toute leur âme, certes, et sont de plus comme des plantes qui croissent.

Voilà pourquoi sans doute la maman de Caillou passe son temps à lui dire:

--Vraiment, qu’est-ce que tu as? On ne peut plus te tenir.

C’est qu’intérieurement il se sent devenu gigantesque, et qu’il a besoin de s’épandre sur le monde. Je l’entends qui dit à sa sœur:

--Moi, je n’ai peur de rien. Des lions, je les tuerais. Des loups et des baleines, je les tuerais.

Je remarque une fois de plus qu’il mentionne exclusivement les animaux qu’il n’a jamais vus, dont il ne connaît que les figures tracées sur des livres, et qui par conséquent font partie de son domaine imaginaire. Alors je lui rappelle certaine poule, devant laquelle il a pris si honteusement la fuite. Il demeure un instant interdit et confus devant ce souvenir, mais redresse bientôt son front humilié:

--Une poule aussi, je n’aurais pas peur!

C’est qu’on s’est moqué de lui, et qu’il connaît maintenant que les poules ne sont pas des ennemies dangereuses. C’est aussi à cause de la saison. Oui vraiment, je crois qu’il tiendrait tête à la poule! Cependant je continue:

--Et d’entrer dans la nuit dans une chambre sans lumière, est-ce que tu aurais peur, Caillou?

Il est franc, et de plus, pour lui les mots créent les choses. J’ai à peine parlé de l’obscurité qu’il la voit, et qu’elle l’étreint, Il avoue sincèrement:

--Oui. Ça, j’aurais peur.

--Pourquoi, Caillou? La chambre où tu es, celle-ci, est la même nuit et jour. Tu sais bien qu’il n’y a rien de dangereux dedans, pas de bêtes, pas de trous où on peut tomber. Pourquoi aurais-tu peur?

--Je ne sais pas. J’aurais peur.

C’est tout ce qu’il peut dire et je n’insiste pas. Je songe aux terreurs que j’ai eues moi-même la nuit à son âge, et dont je ne me rappelle plus la cause, que je n’ai peut-être d’ailleurs jamais distinguée nettement. Je mets cette conversation dans un coin de ma mémoire, et je l’oublie jusqu’au jour où un grand désespoir bouleverse Caillou.

Dans une cage, à la fenêtre de la chambre d’enfants, un serin chantait, un beau serin jaune que j’ai donné à Caillou parce que je sais qu’il aime les bêtes vivantes. Comme il chantait, l’oiseau couleur de tulipe sauvage, comme il chantait! Aussitôt qu’il voyait le soleil, sa gorge se gonflait, son petit bec tremblait une seconde, comme s’il allait bégayer; et puis il chantait de toutes ses forces, des airs inventés, perpétuellement neufs. C’est encore un problème bien difficile à résoudre que de savoir pourquoi toutes les sympathies des poètes, et même des foules, vont au rossignol et jamais au serin. Il se peut que ce soit parce que le serin consent à chanter dans une cage, et en plein jour. Mais alors, c’est de l’ingratitude! Je pense toutefois, pour avouer toute ma pensée, que le serin est au rossignol ce que la sérénade italienne contemporaine est au lied allemand. L’oiseau des vieux murs et des jardins feuillus a des accents qui vont au cœur, on ne sait par quels chemins; l’autre a l’air seulement d’être la voix du soleil qui rit dans les rues. Mais c’est déjà bien beau, et on lui devrait de la reconnaissance: on n’en montre aucune. Pourtant, il y a tant de personnes qui préfèrent au fond la musique à fleur de peau! Le lied allemand ne plaît pas à tous les Français. Je voudrais savoir ce que nous penserions du rossignol s’il était jaune, en cage, chanteur de rues et de plein jour.

Mais Caillou aimait le sien, tout simplement, même pour sa couleur, qu’il trouvait belle, et pour l’illusion qu’il avait de le faire chanter ou taire selon sa volonté, rien qu’en mettant ou en ôtant un voile noir sur sa cage. Enfin, c’était une bête à lui, grande raison, la plus forte qui se puisse trouver au monde. Quand on lui dit que ce serin était malade, ce fut une nouvelle qu’il accepta sous les apparences du jeu, comme tous les événements de son existence: un serin malade, c’est plus intéressant. Il ne pouvait croire que ce serin mourrait; il n’avait qu’une idée bien vague de ce qu’est la mort, l’arrêt définitif des mouvements, la fin d’un être qui sera perdu pour tout le monde. Il y eut des gens, dans la maison, qui dirent que c’était aussi le printemps qui avait fait mourir le serin, parce que c’est une époque où ces petits oiseaux sont trop tristes d’être seuls... En somme, on n’en saura jamais rien: le fait est qu’un matin on le trouva couché au fond de sa cage, les pattes raides, et qu’on découvrit sous sa queue une espèce de bouton blanc, d’un aspect vilain. Il paraît que c’était la maladie qui l’avait fait mourir. Voilà du moins ce qu’affirma la cuisinière, qui sait tout.

Je pensais bien que la douleur de Caillou serait amère, et que les accents en seraient déchirants. J’en avais grand’peine pour moi-même; il ne faut pas prendre à la légère les chagrins des petits: ils durent moins longtemps que les nôtres, mais leurs joies aussi, et ils sont aussi profonds, plus profonds; ils les prennent tout entiers, parce qu’ils ne rencontrent point d’obstacles. Nul abri dans leur âme, pas un seul coin qui soit tranquille en eux. C’est comme les tornades des pays chauds: elles sont courtes, mais elles dévastent. Je ne m’étonnai donc pas de voir le pauvre petit Caillou pleurer comme pleurent les enfants, à grands cris. Ce que je ne compris pas d’abord, c’est pourquoi il ne voulait pas se consoler. Il y avait dans sa tristesse quelque chose qui n’était pas désintéressé, quelque chose de personnel, il y avait de l’épouvante: l’effroi d’un mauvais sort qui n’était pas conjuré. Il criait:

--J’ai été méchant, j’ai été méchant! C’est Dieu qui me punit!

--Tu as été méchant, Caillou? Qu’est-ce que tu as fait?

Je l’avais pris dans mes bras, je le berçais, et tandis que je m’efforçais de ramener la paix dans son âme, j’éprouvais cette curiosité cruelle qui est le propre des hommes, et l’un de leurs plus détestables instincts: je voulais savoir le péché qu’il avait commis. Oui, oui, je croyais qu’il y avait quelque chose, je le désirais presque. Il n’y avait rien! Et je vis cependant, avec stupeur, apparaître dans cette âme de six ans des remords pour des crimes illusoires qui remontaient à des mois, à des années, pour des désobéissances, de petits mensonges qui n’avaient pas été découverts, des actes insignifiants en eux-mêmes, mais dont il se demandait maintenant «si c’était mal»!

J’allai trouver sa mère, et je lui demandai:

--Est-ce vous qui lui avez annoncé dernièrement que «Dieu le punirait»?

--Moi ou sa bonne, fit-elle. On lui a peut-être dit ça sans y attacher d’importance. Il était surexcité, il était insupportable. Ce sont des phrases comme on en fait tous les jours.

--Hum! dis-je, ce n’est pas à recommencer.

Caillou venait de ressusciter l’une des premières, sans doute la première des religions de l’humanité. Il croyait qu’il n’y a pas d’effet sans cause, ce qui est vrai; mais ignorant les lois générales de l’univers, il se voyait, lui Caillou, centre du monde et cause de tout ce qui arrive sur l’étendue de ce monde ouverte à ses pauvres yeux. Ainsi raisonnèrent les Grecs qui sacrifièrent Iphigénie pour obtenir des vents favorables. Ainsi raisonnent encore les sauvages qui s’imaginent que l’esprit de tel arbre et de telle bête, offensé par eux, se peut venger.

Et je compris encore pourquoi Caillou a peur de l’obscurité des nuits: il la conçoit pleine d’êtres et de choses redoutables, parce que ce n’est pas possible, dans son idée, qu’elle soit vide. C’est un primitif.

· · ·

Il y en a encore d’autres preuves. Une nouvelle année s’est écoulée. On vient de conduire Caillou à la campagne, dans le vieux jardin que vous connaissez, un peu précipitamment, comme pour une cure. C’est que sa mère est obligée de lui dire, un peu plus souvent encore qu’elle n’avait coutume de faire: «Mais vraiment, Caillou, je ne sais pas ce que tu as!» Et même il lui arrive d’ajouter: «Tu es méchant, tu es très méchant!»

Et c’est vrai. Caillou devient méchant. Cette petite âme, jusque-là si douce, tendre et confiante, s’est tendue tout à coup, sans qu’on puisse guère s’expliquer pourquoi. C’est peut-être qu’il grandit, c’est peut-être qu’il est malade, d’une maladie qu’on ne connaît pas, car s’il est pâle et plus silencieux que d’habitude, le médecin n’en comprend pas la cause et n’a pu donner de remède. Caillou a aussi bon appétit que jamais; ni son cœur, ni son estomac ne sont troublés, et il dort comme il a toujours dormi, d’une traite, du soir au matin, ses deux petits poings sur la poitrine; mais il a peur quand on le met au lit, il a peur du noir, et supplie qu’on n’enlève pas la lumière. J’ai essayé de le raisonner, de lui prouver qu’il n’était qu’un pauvre poltron.

--Vois, petit, vois. J’éteins la lampe et je la rallume tout de suite: est-ce qu’il y a quelque chose de changé? Eh bien, tout était pareil, dans le noir.

--Je ne sais pas, répond Caillou. Il devait y avoir quelque chose de changé!

On a mis une veilleuse près de son lit, mais il est resté inquiet, à cause des ombres que cette veilleuse fait sur le plafond, et qui bougent. Caillou se sent entouré d’ombres, telle est la vérité, et c’est parce que sa raison commence à fonctionner, mais à faux; non pas sur des raisonnements, non pas même sur des sensations, mais sur les sentiments qu’il éprouve et qui sont à la fois très obscurs et très puissants. Il a toujours cru que l’inanimé peut devenir animé, ou plutôt il n’a pas encore bien fait la différence entre l’animé et l’inanimé. Que des brins de bois plantés dans le sable d’une allée des Tuileries puissent lui sembler, durant le jour, des soldats, des chevaux, des voitures, ce n’est qu’un jeu dont il se plaît à être dupe, et si ces brins de bois se changeaient en hommes, en animaux, en voitures véritables, il ne serait pas très étonné et il n’aurait pas trop peur. Mais la nuit, qu’est-ce qui change? Il n’en sait rien, et c’est ce qui l’épouvante.

Dans cette crise d’énervement qu’il traverse, les humains même lui inspirent moins de confiance. Il en est qui lui paraissent malfaisants dès l’abord, à cause de leur voix ou de leur figure. Il désobéit, il cherche des choses mauvaises à dire, même à sa mère, et il les trouve. Alors, l’autre jour, elle a pleuré.

Caillou l’a regardée, et il a ri!

On l’a grondé très fort, et on l’a puni. Mais Caillou n’a pas compris. Il est devenu encore plus silencieux et plus concentré, comme si on lui avait fait une injustice après avoir joué une comédie. Car il n’avait pas cru un instant que sa mère eût pleuré pour de bon: c’est une grande personne, une puissance, et il ne suppose pas que les grandes personnes et les puissances daignent pleurer pour les choses que font les petits enfants; elles sont trop loin et trop haut.

Des puissances! qui existent réellement et qui sont trop dominatrices pour qu’il puisse faire autre chose que de les subir, d’autres qui n’existent pas, mais que crée son imagination: voilà de quoi est peuplé l’univers qu’il se représente. Si mes souvenirs d’enfance m’aident à comprendre ce qui se passe en lui, ils sont trop confus pourtant, trop fous, trop hors de l’humanité d’aujourd’hui pour que j’ose en rien révéler à ses proches. J’accepte donc ce qu’on dit autour de moi, d’autant plus que c’est peut-être également vrai: Caillou est un peu anémié, et l’air de la campagne lui fera du bien.

Maintenant il est dans un vieux jardin, tel qu’on les dessinait il y a trois quarts de siècle. Tous les accidents, toutes les «beautés» de la nature s’y reproduisent, vus par le petit bout de la lorgnette romantique. Derrière une pelouse, où croissent en bouquets cinq ou six sapins noirs, une montagne en miniature se dresse, hérissée d’ormes et de marronniers; et de l’un des flancs de cette montagne, taillé à pic, abrupt et rocailleux, une source s’épanche en cascade dans un bassin de forme irrégulière, dont les feuilles mortes, tombées l’année précédente, ont rendu le fond noirâtre et mystérieux. Plus loin se creuse un petit vallon, où l’ombre est perpétuelle, où ne poussent que des pervenches aux tiges qui rampent, des mousses très humides et très vertes. Parfois on trouve sous un arbre une statue dont la tête et les bras sont tout rongés de pluie; parfois, c’est un rocher qui ressemble à un gros crapaud accroupi. Et comme justement un crapaud chante dans le jardin, dès le soir tombé, Caillou est persuadé que le crapaud vivant loge dans le gros crapaud de pierre, qui en est le père ou du moins la cause, d’une façon ou d’une autre. Et le jour il va guetter le crapaud vivant sous le crapaud de pierre, étonné de ne pas le voir sortir, mais heureux aussi, car il en aurait crainte.

De plus, il a découvert les fourmis. Caillou a du génie pour voir avec détails ce qui est tout petit. Il se met la tête dans l’herbe, et il regarde. Les connaissances nouvelles qu’il a de la sorte acquises en très peu de temps m’émerveillent. Il sait que les fourmis qui bâtissent des villes dans la pelouse sont noires, de taille infime et très nombreuses, tandis que dans les fentes des rochers il en est de deux autres espèces: des grosses, toutes noires, et de minuscules, d’un roux très clair, qui piquent très fort. Et il en est d’autres encore qui construisent de très belles chambres entre le crépi et les moellons de la muraille qui borne le jardin; celles-là ont la tête noire, le ventre noir et le corselet brun. J’ai cru d’abord que Caillou allait devenir savant, qu’il instituerait des études sur les mœurs des fourmis; mais c’était une idée de grande personne. Caillou a fini par ne plus regarder qu’une seule fourmilière, justement celle qui se cache dans un rocher, et dont on ne voit rien. Il lui apporte du sucre, des mouches, et même d’autres fourmis que ces grosses noires tuent tout de suite. Alors, en captant sa confiance, j’ai découvert que ces offrandes ne sont pas désintéressées: Caillou parle à ces fourmis, il leur demande des services.

Il leur demande d’aller piquer, la nuit, la cuisinière, qu’il n’aime pas!

Quelquefois aussi, il charge de ce message Steck, le fox-terrier, parce qu’il lui a toujours parlé, et que Steck, étant une bête, doit être un bon interprète auprès des autres bêtes. Dans ces occasions, Caillou exécute des espèces de danses avec le chien, il aboie, il se met à quatre pattes, renifle, gronde; et c’est après avoir accompli ces espèces de rites qu’il parle à Steck. De son côté, Steck, qui est toujours content quand il est avec Caillou, danse aussi très fort et saute sur ses pattes de derrière.

... Enfin, voilà qu’un soir on met sur la table un plat que les grandes personnes considèrent avec curiosité et un peu de répugnance. Il s’est établi dans le pays une boucherie hippophagique: c’est un bifteck de cheval. Les yeux de Caillou brillent. Il supplie qu’on lui donne un morceau, un tout petit morceau. On y consent, et il mange sa portion avec des mines sérieuses.

--Est-ce que c’est bon, Caillou?

Il lève les yeux, étonné. Il n’a pas fait attention au goût: il a mangé du cheval, voilà tout, et s’absorbe dans une rêverie dont rien ne le peut tirer. Mais le lendemain, comme nous nous promenons ensemble, il lâche ma main et se met à courir, à courir!

Je l’appelle, et il me crie:

--J’ai mangé du cheval, tu ne m’attraperas pas!

· · ·

C’est ainsi qu’il croit sentir, entre lui et le monde extérieur, des correspondances mystérieuses, des participations singulières. Il n’observe pas pour connaître ce qui est. Il fait une espèce de magie. Une fois revenu à Paris, on décide que, pour garder le souvenir de ses jeunes années, on demandera à une amie, qui est artiste, de modeler son effigie dans la glaise ou la cire, et tous les jours, maintenant, le matin, on conduit Caillou chez madame Marcelle Luze, qui est statuaire. L’atelier de madame Luze, là-bas, très loin dans Paris, plus haut que la gare Montparnasse, est au fond d’une espèce de rue d’ateliers tout pareils, en briques roses, et qui ressemblent à des joujoux bien rangés dans une boîte. Le long des murs, il pousse une chose qui grimpe. Caillou ne sait pas son nom; il ne sait le nom d’aucune plante: il ignore que c’est de la clématite. Mais il sent que c’est joli. C’est même tout ce qu’il y a de plus joli pour une âme enfant. On dirait que ce n’est pas arrivé, ou du moins que ce n’est pas tout à fait vrai, qu’on a mis ces choses en cet endroit rien que pour jouer, pour voir le décor végétal et vivant, quand il a grimpé, retomber comme un dais au-dessus de ceux qui passent. En hiver, le dais est tout plein de graines blanches et floconneuses, comme les cheveux d’une vieille dame très douce. Au printemps, c’est tout vert, si vert que l’air même devient vert à la hauteur des yeux; et plus tard il n’y a plus que des fleurs. C’est en hiver que Caillou est venu, et il entre dans cette ombre candide comme un petit berger dans une crèche de Noël.

Il n’y a pas de sonnette; on frappe, et quand Caillou arrive, conduit par sa mère ou sa bonne, c’est presque toujours madame Luze qui vient ouvrir elle-même, parce qu’elle a regardé par une fenêtre bien petite, à rideaux rouges. Elle n’a pas d’enfant et elle aime les enfants; elle aime surtout bien Caillou, et ils s’embrassent gentiment, assez fort, avant de commencer à travailler ensemble.

Car lorsque Caillou pose tout nu, assis sur une sorte de plateau qui tourne sur un pied de bois, il a conscience qu’il travaille. C’est une idée que lui a suggérée madame Luze pour le faire tenir tranquille, et c’était une très bonne idée qui a eu un succès presque inespéré: «Caillou, lui a-t-elle dit, il vient ici d’autres petits garçons qui posent comme toi sur ce plateau; et ce sont de petits pauvres, de petits Italiens, de petits enfants d’ouvriers. Je leur donne de l’argent, parce que c’est leur façon de gagner leur vie, parce que c’est leur travail, tu comprends. Toi, tu es riche, je ne te paye pas, mais tu travailles, comme eux, et tu me fais cadeau de ton travail. Je te remercie, Caillou!»

Alors Caillou, qui d’ordinaire ne peut tenir en place, Caillou, qui d’habitude bouge pour jouer, bouge pour changer de jeu, a besoin de bouger toujours comme les oiseaux de pépier le matin, Caillou le Méritoire s’efforce à garder l’immobilité d’un professionnel; il «tient la pose», il la tient même trop, car il ignore les petits moyens, les souplesses du métier; il tend tous ses muscles, au lieu de réserver leur rigidité à ceux-là seuls qu’on observe; il se fatigue et il prend l’air malheureux, mais avec noblesse! Madame Luze n’est pas impitoyable: elle l’enlève à pleins bras, le remet à terre, lui passe une petite robe de chambre fourrée, et lui dit: «Joue maintenant, fais ce que tu veux, tu l’as bien gagné.»

Naturellement, la première chose que Caillou alors a demandée, c’est à faire comme madame Luze, et par conséquent à jouer avec de la terre glaise. On lui en a donné tant qu’il a voulu, et sa mère l’a regardé avec une admiration amoureuse, persuadée qu’il avait «des dispositions». Mais il n’a aucunes dispositions; ou du moins celles-ci ne sont pas encore nées. En tout cas, chose singulière, il n’utilise la matière qu’on lui a donnée que pour représenter précisément les seuls objets qui ne conviennent pas à cette matière: des jardins, par exemple, des jardins plantés d’arbres. Un arbre en terre glaise est une impossibilité. Le tronc s’élève encore sans trop de peine, mais les branches, malgré qu’on lui apprenne à leur donner une armature d’allumettes, et surtout les feuillages donnent lieu aux plus graves mécomptes. De même les toits des maisons et surtout les ponts qu’il lance sur des rivières imaginaires. On a beau lui dire: «Fais des bonshommes, Caillou, des bonshommes et des bêtes!» il s’obstine dans sa décevante entreprise et semble y savourer d’immenses délices. C’est sans doute que jamais encore il n’a réfléchi à la forme qu’ils avaient, les bonshommes et les bêtes: il ne voit que leurs mouvements. Mais surtout, je pense, il trouverait ridicule de s’appliquer à modeler une seule bête ou un seul bonhomme, alors qu’il est bien plus amusant de créer tout un vaste milieu où il pourra se représenter par l’imagination une foule de choses. Enfin il est possible qu’il ait le sens littéraire; il n’a sûrement pas le sens plastique. Les formes ne lui disent rien. Il ne fait attention qu’aux histoires qu’elles racontent, ou qu’elles doivent raconter pour lui plaire.

Cependant madame Luze le rappelle au plateau et se remet à l’œuvre. Inconsciemment, mais avec force, Caillou aime à la regarder: elle agit. Tout ce qui est action l’attire, et il sent que ce travail est joyeux. Parfois il l’accompagne--comme s’il ne savait plus parler, comme aux premiers jours de sa vie quand il était ivre de lait--d’une espèce de roucoulement vague, de mélopée sans commencement ni fin. La statuaire lève les bras, serre les lèvres, s’éloigne et se rapproche; elle est charmée, elle est impatiente, elle est enthousiaste, et puis anxieuse. C’est toute une occupation pour Caillou que de voir, et ça le gêne en même temps pour poser; il voudrait imiter ses mouvements. Enfin, il contemple l’effigie qui sort de l’ébauche et se précise... Un jour il comprend. On lui a dit vingt fois: «C’est toi, Caillou, c’est toi qu’on fait!» Il ne savait pas très bien ce que cela voulait dire, mais à cette heure, il est illuminé: on fait un petit garçon qui est Caillou! Et c’est beaucoup plus intéressant, beaucoup plus véritable qu’un portrait ou qu’une photographie, parce qu’il y a l’épaisseur, le volume, si vous voulez, et que c’est juste sa grandeur: c’est lui, comme il se voit. Rien n’est plus extraordinaire et plus mystérieux; il y a un petit Caillou qui pousse à côté de lui, en terre glaise. Il ne remue pas, il ne remue jamais, celui-là, c’est la seule différence; et on lui a dit si souvent: «Tiens-toi tranquille, Caillou!» qu’il est bien près de la prendre pour une supériorité.

... Mais voici que madame Luze prend un air grave et déçu, juste au moment où il est le plus satisfait. Elle n’est plus joyeuse, ses gestes n’ont plus l’air d’une danse, ses bras retombent, elle hésite: c’est que la tête, la tête de ce petit corps si rond, si tendre et vivant, cette tête qui sourit de toute sa jeune bouche et du coin des yeux, elle n’est point posée sur les épaules frêles ainsi qu’il conviendrait: autrement ce serait mieux. Et elle n’hésite jamais, quand elle n’est pas contente, madame Luze! Elle prend un fil de fer très mince et très dur, le tend bien entre ses deux mains, comme ça, l’approche de la nuque de la petite statue, tire vers elle, et patatras! En un clin d’œil la statue est décapitée! Madame Luze en tient la tête entre ses dix doigts et la regarde sans pitié, d’un œil froid.

... Subitement, elle entend un bruit redoutable et inusité. C’est Caillou qui a sauté tout seul de son plateau de pose, ce qu’il n’avait jamais osé faire. Et il a fui, épouvanté, jusqu’au fond de l’atelier; il a peur, il est indigné, il est blessé, il crie, il trépigne, il regarde madame Luze comme une ennemie puissante et féroce. Elle n’y est plus du tout, la statuaire; elle se demande ce qui le prend, elle va vers lui.

Mais Caillou lui échappe, Caillou l’évite; il lui semble que ce serait un affreux danger si elle le touchait. Il s’explique enfin, pleurant à chaudes larmes:

--Tu m’as coupé la tête! Tu m’as coupé la tête!

--Mais non, Caillou! Tâte-la, ta vraie tête, tu verras qu’elle est toujours sur ton cou. Que tu es bête!

Caillou tâte: il n’est rien arrivé à sa vraie tête, rien n’est plus certain. Mais cela ne le console pas.

--Je le savais bien, dit-il, qu’il n’y avait rien à celle-là... Mais l’autre, c’est moi tout de même, et tu l’as coupée!

Encore une fois, il a inventé la magie. Sa logique infirme et magnifique est remontée au temps où un esprit habitait réellement, pour tous, les images des êtres, par la seule raison qu’elles avaient été faites avec l’intention d’imiter ces êtres, au temps où l’on croyait vraiment qu’offenser une effigie, c’était offenser sa cause. Madame Luze, sans le savoir, a envoûté Caillou. Il la considère avec des yeux de haine et d’effroi.

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