M Sylvie Carrière à M Tessier
Québec, 28 décembre 1912.
Vous devez être bien fatiguée et bien contente que la Noël soit passée. J’espère que vous ne paierez pas trop cher le gros plaisir que vous avez fait à la petite Sylvie. Je serais malheureuse si j’apprenais que vous êtes souffrante ; c’est bien assez que j’aie à me reprocher d’avoir laïcisé pour vous cette grande fête religieuse, quand ce ne serait que de vous avoir empêchés de dire les mille ave en famille (j’ai vu votre chapelet en petit tas sur l’étagère). Pour moi, c’est le contraire qui s’est produit : mes émotions profanes sont devenues religieuses à force d’intensité. J’ai pleuré pendant la messe de minuit, mais je ne jurerais pas que le grand mystère qu’on y célébrait ait été l’unique cause de mes larmes.
J’étais attendue, ici, avec impatience. Mes deux neveux sont venus au-devant de moi jusqu’à la gare de Lévis, afin de satisfaire plus vite leur curiosité. Il a fallu que je leur dise sans tarder pourquoi je leur ai faussé compagnie dès leur arrivée à Québec. Tout en m’acheminant vers le bateau et pendant la traversée, — un petit gars pendu à chaque bras et tous les deux suspendus à mes lèvres, — j’ai fait le récit de mon beau voyage en le dramatisant un peu pour le rendre plus intéressant à mes jeunes auditeurs. J’ai parlé de mon arrivée à la station de St-Jean, du passage brusque de la clarté vive du wagon à l’obscurité de l’extérieur ; de la lanterne du nègre, posée sur le quai, qui n’éclairait que des pieds, tandis que celle du chef de gare, balancée à l’aveuglette, laissait deviner des capots de chat qui tendaient le bras vers les voyageurs en poussant des cris rauques. Je leur ai dit que le plus beau de ces capots avait une voix plus douce que les autres, même un peu timide ; qu’il s’est emparé de ma valise, très gentiment, qu’il m’a offert sa manche pour me tirer de la foule et me conduire à la salle d’attente ; que là, seulement, j’ai pu apercevoir, entre son grand col et un gros bonnet de loutre, les yeux appréciateurs, le bout du nez expressif et la moustache spirituelle de votre délégué, M. Dumas.
J’ai parlé de l’épais châle noir dont il m’a entortillé la tête ; de Gredin, le cheval fougueux qui dansait sur la neige craquante en faisant tinter ses grelots et qui nous a menés à votre porte en un rien de temps. Je leur ai dit que votre maison irradiait la lumière par toutes ses fenêtres, que votre porte s’est ouverte comme par enchantement, que vous étiez trois à me débarrasser du châle pour me faire voir plus vite vos sourires de bienvenue. Il n’y a pas eu de présentations, je connaissais la maisonnée d’avance ; je savais laquelle était Alice et laquelle, Régina. La chatte semblait avoir entendu parler de moi : à peine étais-je assise qu’elle a sauté sur mes genoux pour me montrer que j’étais de la famille. Nous étions toutes, je crois, un peu surexcitées, mais j’ai conscience d’avoir dépassé les bornes d’une décente loquacité et je reste un peu honteuse d’avoir tant parlé. Je ne m’en suis pas vantée à mes neveux.
Je leur ai fait une description de la messe de minuit à St-Jean-Port-Joli ; cela valait mieux. Je n’ai pas oublié de mentionner les beaux vieux cantiques chantés tout simplement, et cependant de façon inoubliable, par vos élèves.
Àla maison, j’ai recommencé mon récit en le modifiant considérablement. Si on ne m’avait pas interrogée, j’aurais quand même parlé, je ne peux m’en taire… et c’est heureux : si je ne disais rien, je croirais avoir rêvé tant les bons moments vécus en votre compagnie ont été vite passés.
En rentrant de son bureau, avant même de s’essuyer la moustache pour m’embrasser, papa s’est écrié : « Et madame Tessier, comment est-elle ? » J’ai répondu : « Elle va bien, cher papa, et… elle est belle ! » J’ai fait votre portrait d’enthousiasme, gros’maman. Vos oreilles ont dû tinter. J’ai dit : (sautez le paragraphe, si vous craignez pour votre modestie) « Si tu voyais, père, ses fins cheveux blancs frisotter autour de son front sans plis ! Les beaux yeux noirs que tu n’as pas oubliés sont toujours brillants et la bouche charmante est encore meublée de ses belles dents naturelles, sauf un petit manque au coin du sourire. Le généreux embonpoint dont se plaint notre amie l’a préservée des rides. Elle a les plus jolies mains potelées ! — potelées sans onction ecclésiastique, tu sais, vives et parlantes.
Il fallait la voir présider sa table, au réveillon, dans sa robe noire tout unie, éclairée au col d’une étroite bande de tulle blanc retenue par un tout petit bijou, — rubis entouré de perles, — et si soignée de toute sa personne ! »
Il n’y a pas à dire, gros’maman, vous êtes décorative. Et le réveillon était digne de la dame de céans : plantureux et exquis. Vous nous regardiez y faire honneur en buvant à petites gorgées une tasse de bouillon, corsé d’une croûte de pain séché : mais vous n’auriez pas eu le temps de manger beaucoup plus si votre régime l’avait permis, vous étiez trop empressée à servir vos convives. Et vos gens sont à votre image ; comme vous, ils se donnent trop de mal ; vous raffinez sur la politesse, si simplement d’ailleurs que cela paraît tout naturel. C’est quand on y réfléchit, qu’on se rend compte de l’effort physique que demande une telle façon d’exercer l’hospitalité ; on est alors dans la confusion d’avoir accepté tant de prévenances comme si elles nous étaient dues.
Tout en vous prodiguant pour mettre tout le monde à l’aise, chère gros’maman, vous demeurez, pour me servir de votre expression, reine et maîtresse dans votre maison et vous savez régner sur votre petit monde. Quel joli respect vous inspirez à votre entourage ! On le retrouve jusque dans les gronderies affectueuses. Comme vous avez su, de même, dissiper l’embarras causé par la présence, au milieu de vos familiers, de la demoiselle de Québec ! La dite demoiselle était elle-même fort intimidée. Un mot, celui qu’il fallait, un geste affectueux ont suffi à me faire reconnaître citoyenne de St-Jean-Port-Joli. Tous vos invités se sont empressés de dire qu’ils avaient déjà vu mes parents ou qu’ils en avaient entendu parler. La glace était rompue… Il est vrai que vous avez été secondée puissamment par M. Dumas. Ses bonnes histoires n’ont pas peu contribué à rétablir l’atmosphère habituelle ; elles ont fait rire même M. Leclerc.
J’ai essayé de prêcher comme le curé Fournier pour amuser mes petits neveux, et aussi d’imiter Damase Grégoire, votre mendiant fleuri, mais je n’ai pas le tour. Il faudra que je prenne quelques leçons de votre vieux garçon.
Votre Joseph Frenette, aussi, me plaît énormément. Vous avez bien fait de le placer auprès de moi, à table ; nous avons causé, tout de suite, comme de vieux amis. Si j’avais eu M. Leclerc pour voisin, la conversation aurait probablement langui. Comme vis-à-vis, il n’a pas été brillant : chaque fois que je le regardais, il baissait les yeux en rougissant. Par bonheur, ma modestie ne me permettait pas de croire que je pouvais être la cause de son trouble, quoique je la fusse en réalité, mais pas de la façon que j’aurais désiré l’être. Vous lui aviez demandé, gros’maman, de me faire faire une promenade en voiture, dans l’après-midi de Noël ; le pauvre garçon ne devait pas être à son aise en pensant à la corvée qui l’attendait. Si vous m’aviez mise au courant de votre programme d’amusement, je vous aurais priée, peut-être hypocritement, d’en biffer cette partie ; ou, du moins, j’aurais dit à ce timide jeune homme que je ne voulais pas lui causer ce dérangement ou cet ennui. Mais je suppose que, pour vous faire plaisir, il aurait insisté ; je me serais laissé persuader et nous n’en aurions pas moins été le point de mire des curieux et curieuses du village. J’imagine que, parmi les jeunes filles qui nous ont vus passer, il devait s’en trouver une au moins, sinon plusieurs, qui aurait voulu être à ma place. Il me paraît impossible que ce joli garçon ne fasse pas battre bien des cœurs féminins. Cependant, il est évident que vous ne lui connaissez aucun attachement sérieux ; autrement, vous n’auriez pas risqué, ou de lui attirer des ennuis, ou de faire pleurer de jeunes yeux, ou encore de faire arracher les miens, en nous offrant ensemble à l’attention publique. Je vous le dis à l’oreille, chère gros’maman, vous avez été imprudente. Je ne vous le reproche pas, je vous en remercie.
Votre Jean, j’ai pensé à lui souvent depuis le dimanche, 11 août dernier. Ce jour-là, non seulement sa voix m’a émue profondément mais encore, j’ai été frappée de sa beauté. J’ai admiré sa haute taille, sa carrure, son beau nez droit, — c’est si rare un vrai beau nez, — ses dents éclatantes de jeunesse saine, et je n’avais pas vu ses yeux. J’aurais été déçue s’ils avaient été de la couleur des miens. Heureusement, ils sont bleus « nuit d’hiver » et il rabat par-dessus des paupières aux longs cils qui ne font pas pitié. Le sourire est rare… entendez le mot dans ses deux sens.
Chère gros’maman, je ne vous ai pas tout dit. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir écrit et parlé. Quelle prolixité ! Je vous conterai, dans une quinzaine, un petit accident de notre promenade du jour de Noël. C’est un peu long et j’ai déjà bavardé longtemps. Tant que les jeunes Berti seront à Québec, je serai souvent dérangée. Nous recevons leur visite plusieurs fois par jour. Grand-papa, tante Sylvie et la bonne Cati sont au service de ces jeunes sportifs. Le vestibule est encombré de leurs instruments : patins, skis, traîneaux. Il y a pourtant une belle montagne à Montréal, avec de la neige dessus. À les entendre, la ville de Québec est le seul endroit du monde (de leur monde à eux) où l’on puisse vraiment se livrer aux sports d’hiver. C’est peut-être parce qu’ils peuvent impunément patiner sur le trottoir. Ils sonnent pour entrer se chauffer les mains, pour demander à boire ; ils s’invitent à dîner : ils nous tiennent constamment sur le qui-vive. Nous ne nous en plaignons pas, car nous les aimons, mais nous commençons à être fatigués. Et puis, il y a le jour de l’an, les cadeaux, le grand dîner. Il faut absolument que j’oublie St-Jean-Port-Joli pendant quelques jours, que je me remette dans l’ambiance québécoise. Il me semblait que toutes les fêtes étaient passées !
Papa m’apporte à l’instant, de la librairie Garneau, plusieurs volumes parmi lesquels je choisis, pour vous les offrir, la dernière pièce de Rostand « Chanteclerc » et « Vieilles maisons, vieux papiers » de Lenôtre. Je suis sûre qu’ils vous plairont, chère madame.
Papa vous est reconnaissant du chaleureux accueil fait à sa fille. Il était tout ému en me recommandant de vous dire que le plus beau des jours qui lui restent à vivre sera celui où il vous reverra.
Nous vous souhaitons, pour la nouvelle année, tous les bonheurs imaginables, ainsi qu’à votre maisonnée. Si quelqu’un d’autre s’informe de moi, dites-lui que je garderai de ma courte visite à St-Jean un souvenir ineffaçable et que je n’ai pas de plus ardent désir que de le revoir bientôt.
Merci encore, merci mille fois, chère belle gros’maman, votre chère fille vous embrasse tendrement.
Sylvie