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M Tessier à M Carrière

St-Jean-Port-Joli, 12 novembre 1912

Il faut que je vous aime beaucoup, chère petite fille, pour me décider à classer mes souvenirs et préciser ce qui ne me revient plus à la pensée que par bouffées de douceur et de tristesse.

Je ne sais pas par quel bout commencer. Quand je me recueille, ce n’est pas ma propre histoire qui se présente tout d’abord et le plus nettement à mon esprit, mais bien celle de ma famille, que vous ne m’avez pas demandée et qui vous ennuiera peut-être. Chaque fois que, comme ces jours derniers, je me rends jusqu’au fond du jardin pour apercevoir le fleuve avant d’entrer à la maison, chaque fois que je vois passer un bâtiment à voiles et même un paquebot des plus récents ou que, dans l’émotion que me cause toujours un coucher de soleil, je sens un nœud de larmes me serrer la gorge et tous mes sentiments affluer, celui qui me revient le plus vivement à la mémoire en ces moments-là, ce n’est pas Jacques Carrière, « mon premier cavalier » ni André Tessier, le cher mari que j’ai tant pleuré : c’est un bonhomme que je n’ai jamais connu mais à qui j’ai souvent pensé depuis que je suis vieille, quoiqu’il soit mort depuis plus de deux cents ans : c’est Jean-Marie Anquetil, natif de Senay, au diocèse d’Avranches, en face du Mont-Saint-Michel. Il émigra au Canada en 1695. Ce n’est pas en contemplant notre fleuve que je peux oublier mes origines, n’est-ce pas ? Le Saint-Laurent, c’est la grande route de la France. Bien que je sois venue des vieux pays moins directement et moins récemment que vous, ma petite Sylvie, je n’en suis pas moins Française et de bonne race normande, je m’en fais gloire. Cela aussi fait partie de ma vie sentimentale.

Rassurez-vous, je ne sais pas grand’chose de mon premier ancêtre canadien et de ses nombreux descendants, si ce n’est que notre famille est des premières mentionnées aux registres de Saint-Jean-Port-Joli.

Puisque vous êtes venue en auto par le chemin du roi, vous avez sans doute remarqué qu’il fait un coude, à la rivière des Trois-Saumons, devant le vieux moulin banal, qui appartenait aux de Gaspé, où M. Lacorne de Saint-Luc, rescapé du naufrage de « l’Auguste », avait trouvé asile, à l’automne de 1761. Vous avez dû voir, de guingois sur la berge, près d’un petit pont, une grande maison de pierre : elle a été bâtie par mon arrière-grand-père, aidé de ses huit fils, et elle est encore habitée par un de ses descendants.

Tout près de là, la route contourne le petit cap sur lequel était situé le premier manoir de Gaspé, brûlé par les Anglais en 1759. C’est en ces parages que je suis née, le 13 octobre 1844, trois mois avant la naissance de mon ami Jacques. Son père était notaire, comme vous savez, au village de St-Jean, à dix pas de l’église. Le mien était pilote et quitta le Port-Joli, tout de suite après la mort de ma jeune mère de dix-neuf ans, pour aller habiter Québec. J’avais trois ans lors de son second mariage.

Tant qu’a vécu mon grand-père maternel et tant que mes tantes, sœurs de ma mère, n’ont pas été mariées, ma belle-mère ne demandait pas mieux que de me confier à eux pour de très longues vacances. Les propriétés de vos parents et des miens étaient voisines, les relations entre les deux maisons, amicales et quotidiennes. C’est ainsi que, par un beau soir de juillet, en l’année 1859, au débarquer de la goélette qui m’avait amenée de Québec, je trouvai, en place de mon compagnon de jeux ordinaire qui traitait assez rudement ses sœurs et leurs petites amies, un grand jeune homme blond, timide, élégant dans sa tunique de collégien, que je n’ai plus osé tutoyer et que j’ai aimé tout de suite, de tout mon cœur.

Je ne sais plus s’il y eut une déclaration d’amour nettement formulée, mais je me souviens qu’il m’avait donné un trèfle à quatre feuilles que j’ai conservé longtemps dans mon livre de prières. En retour, je lui avais apporté du jardin de ma grand’mère une grande pensée sombre, à centre jaune d’or, qu’il avait pressée entre les feuillets de son gradus. Quelques jours après, j’avais trouvé, dans la fourche du gros peuplier où j’allais m’asseoir pour lire les romans de Paul Féval ou de l’abbé Guenot, un acrostiche, sans signature, que je sais encore par cœur. Je ne me suis jamais demandé ce qu’il vaut au point de vue « littéraire ». Sur ses vieux jours, mon ami Jacques le jugerait peut-être ridicule, à tout le moins exagérée de sentiment et d’expression ; il le renierait sans doute. Je ne vous conseille pas de le lui rappeler. À moi, il paraît aussi bon que le temps de ma jeunesse. Jugez-en vous-même.

Velours noir pointé d’or ! Vos yeux, cette pensée
À jamais associés dans mon cœur pour toujours
Laisseront de l’émoi. Espérance insensée
En l’amour, beaux projets, doux rêves de mes jours,
Reviennent avivés, dès la nuit commencée.
Ils me font entrevoir de célestes séjours,
Et vous êtes l’idole, en ces lieux, encensée.

L’été me parut court et la séparation d’autant plus cruelle. Sous l’œil soupçonneux de la tante Élisa, nos mains nerveuses s’unirent un instant. Jacques murmura un bref : « M’écrirez-vous ? » Un oui jaillit de mes yeux et roula jusqu’à mes lèvres. Ce fut tout.

Les autorités du collège Sainte-Anne et celles de mon couvent réprimèrent sévèrement la première tentative de correspondance. Jacques fut puni de m’avoir écrit une lettre et moi, de l’avoir reçue. Il fallut en rester là. Mais je vivais dans l’espoir de le revoir aux vacances suivantes et j’étudiais avec ardeur pour me rendre digne d’être aimée d’un si gentil poète.

Mon grand-père Dumas mourut dans le courant de l’hiver. Au printemps, mon oncle Eugène et ma tante Caroline se marièrent ; la maison changea de direction. Ma belle-mère prit prétexte de ces événements familiaux pour m’emmener, l’été suivant, passer mes vacances avec elle, à la Pointe-au-Père… à quarante lieues de St-Jean-Port-Joli !

J’ai compris, plus tard, que tous nos proches s’étaient aperçus de ces sentiments tendres que nous croyions si bien dissimulés, mon ami Jacques et moi, et qu’ils voyaient plus clairement que nous le danger des fréquentations quotidiennes. À cette époque, je n’en pensais pas si long et je me trouvais bien malheureuse. J’aurais voulu écrire à Amélie sinon à Jacques directement ; une gêne m’en empêcha. Je craignis que leurs sentiments ne fussent plus au diapason des miens et que mon bel amoureux eût déjà oublié son « flirt » de l’été précédent.

Je n’ai jamais été jolie. J’étais, à cette époque, petite, maigre, noiraude… et mal mise ! Ma belle-mère, qui était blonde et de belle taille, n’était pas fière de moi. Comme elle était bonne ménagère et peu généreuse, elle recoupait ses vieilles robes pour m’en fabriquer des neuves dont je devais faire mes beaux dimanches. Imaginez comment pouvaient me convenir les nuances qui allaient à son teint clair.

Au fond, cette année-là, elle compatissait probablement à mon gros chagrin, mais elle ne faisait rien pour l’adoucir. J’aurais été moins malheureuse si seulement elle m’avait acheté une robe neuve, une pauvre petite robe de quatre sous, beige, jaune ou rouge, au lieu de m’endimancher de satin vert pâle et de me tenir, à la longue semaine, en indienne rose nanan.

Orgueilleuse, je dissimulais mes peines d’amour et mes blessures d’amour-propre. J’essayais de m’en consoler en cherchant des agates dans le sable, en me baignant dans l’eau glacée du fleuve qui me coupait les jambes, en compagnie de belle-maman ; et, particulièrement, en écrivant le nom du bien-aimé sur tous les rochers de la plage.

J’avais noué au pensionnat des relations agréables et utiles. C’est chez une amie de ce temps-là que j’ai rencontré celui qui devint mon mari deux ans après ma sortie du couvent. André Tessier n’était pas joli garçon comme votre père. Grand, mais trop maigre, il avait le visage long et encadré de favoris bruns tirant sur le roux. Tout jeune, il avait perdu ses parents : deux vieilles tantes de son père l’avaient élevé et l’aimaient tellement qu’elles le trouvaient beau. Je fis de même. D’excellente famille, neveu d’un juge des plus considérés, intelligent et bon, il m’aimait de tout son cœur et il était pour moi un parti inespéré : notaire, je n’ai pas besoin de vous le dire.

Vous aimeriez bien savoir, je suppose, comment ma belle-mère s’acquittait de ses devoirs de surveillante, au temps de mes fiançailles et quel règlement elle avait établi qu’il nous fallait suivre à la lettre.

Mon futur avait la permission de m’accompagner à la promenade, le dimanche. Nous allions généralement en visite chez sa cousine, madame Rivet (la dame nerveuse que vous avez rencontrée chez moi). À l’heure fixée pour le retour, peu après avoir tourné le coin de la rue du Roi où habitaient mes parents, nous étions sûrs d’apercevoir, en approchant de la maison, un rond blanc sur une vitre de la fenêtre du salon. C’était le bout du nez de belle-maman qu’elle aplatissait ainsi, quelle aurait eu le cœur de passer à travers la vitre pour mieux nous voir arriver et s’assurer de la correction de nos manières.

De plus, M. Tessier était autorisé à franchir le seuil de notre salon, le jeudi soir et, justement, la bonne sortait ce soir-là. Madame Anctil guettait son coup de sonnette et se précipitait à sa rencontre ; je devais attendre qu’il ait quitté son pardessus, accroché son chapeau et pénétré dans la pièce de réception pour y faire cérémonieusement mon entrée. Notre salon n’était pas grand, mais il y faisait froid ; les chaises étaient rangées en ordre de bataille le long des murs et le reste de l’ameublement n’était pas plus accueillant. Ma belle-mère prenait place sur le canapé entre deux coussins rigides, recouverts de crin noir brodé de grosses fleurs de couleurs vives qu’elle ne déplaçait pas d’une ligne ; nous, de chaque côté, éloignés autant que possible l’un de l’autre et très attentifs à ne pas déranger l’ordre établi. C’était madame Anctil qui dirigeait la conversation. Elle parlait de la température, des occasions qu’elle trouvait au marché de la basse ville, du prix des denrées… et vers neuf heures moins le quart elle se tournait vers moi en disant invariablement :

« Val’rie, M. Tessier boirait peut-être quelque chose, va donc chercher du sirop de vinaigre, ou plutôt du vin de rhubarbe, tiens ! »

Puis, entre parenthèses et se tournant de l’autre côté :

« Il ne peut pas vous faire tort, il a été fait à la maison. » Et, — demi-tour à gauche :

« Val’rie, vois donc s’il ne serait pas temps de mettre un peu de charbon dans le poêle », ou bien : « fais donc entrer Azor, je l’entends aboyer depuis un quart d’heure. »

Je me levais docilement pour exécuter ses ordres et, quelques minutes après l’absorption de la drogue, à neuf heures sonnantes, mon fiancé prenait congé, reconduit jusqu’à la porte par belle-maman, sans avoir eu la chance de causer avec moi.

Trois mois avant notre mariage, un bon soir que, comme tous les jeudis à la même heure, j’entr’ouvrais la porte pour faire entrer Azor, un coup de vent la referma violemment sur une patte du pauvre animal qui poussa un hurlement de douleur. En l’entendant, M Anctil, plus tendre pour son chien que pour moi, avait couru à la cuisine, hors d’elle-même, s’était jetée à genoux devant son toutou pour examiner la blessure et, dans son angoisse, avait oublié, pour l’instant, ce qu’elle appelait les dictées de sa conscience. Au lieu d’attendre sur place les reproches que je sentais imminents, j’étais retournée vivement au salon où mon fiancé m’avait reçue à bras ouverts. Je m’étais jetée à son cou sans réfléchir à l’inconvenance de ma conduite et Dame !… on s’embrassait, lorsque ma belle-mère, poussant la porte du genou, parut dans l’encadrement, tenant, sur la hanche, le chien estropié et, devant elle, le vin de rhubarbe sur un plateau. Quand elle nous aperçut, le plateau eut une dangereuse oscillation, mais c’est le toutou qui fut posé avec précaution sur la table de centre. Elle ne savait plus où mettre les rafraîchissements et fut obligée de les garder à la main pendant la réprimande indignée qu’il était de son devoir de prononcer. La crainte de répandre le délicieux breuvage et surtout de casser les verres lui imposait toutefois quelque modération dans les gestes sinon dans les paroles. Elle coupa court en disant avec majesté :

« Ma fille, ton père va le savoir ».

Malgré le comique de la situation, je n’étais pas bleue de rire. Heureusement, cette menace ne pouvait pas être mise à exécution avant quelques semaines.

Je vous ai dit, n’est-ce pas ? que mon père était marin de son état. L’été, il se contentait de faire du pilotage sur le fleuve entre Québec et la Pointe-au-Père ; mais il ne se résignait pas à rester inactif tout l’hiver et faisait chaque année un voyage au long cours, soit en Australie, soit en Amérique du Sud. Cet hiver-là, il fallait attendre son retour de Buenos-Ayres pour le mettre au courant de mes déportements.

Contre notre attente, cet incident ne nuisit pas à nos affaires sentimentales. Nous eûmes, dès lors, un peu plus de liberté dont nous n’abusâmes pas, en honnêtes jeunesses que nous étions.

Il fallait aussi songer à mon trousseau. Pendant que je cousais à la main, sagement assise auprès de la fenêtre de la salle à manger, ma belle-mère faisait de longues courses en ville et de mystérieuses visites au grenier qui m’intriguaient beaucoup. Un bon matin, j’eus l’explication de ses allées et venues. J’entendais depuis quelques instants des craquements, des glissements de caisses, lorsque retentit la douce voix qui m’appelait à l’aide. En mettant la tête au bord de la trappe, j’aperçus la bonne dame qui s’essoufflait à faire sortir d’un ravalement une petite malle recouverte de peau de loup-marin, toute déformée, tout aplatie, et qui paraissait vide. J’aidai à la tirer devant la lucarne, à déboucler les courroies et à lever le couvercle.

— « Mets-toi à genoux, Val’rie, tu es plus jeune que moi, sors ce qu’il y a dedans », me dit belle-maman.

Il y avait dedans : une mante de barège blanc garnie de satin piqué et d’effilés de soie, une crinoline rouillée, des bas de soie jaunis, une robe de faille française lilas brochée de blanc, à corsage plat, manches bouffantes et vaste jupe plissée à la paysanne. Au fond de la malle, une petite boîte de carton contenait un morceau de gâteau pétrifié ; une autre boîte, — celle-là recouverte de velours vert et à fermoir doré, — renfermait un daguerréotype de mes parents en costume de mariés. Mon père avait posé debout, le visage épanoui, une main sur l’épaule de sa femme ; elle, assise, les mains placées l’une sur l’autre et levant vers lui des yeux d’adoration ; tous deux étaient ridicules et attendrissants. J’eus un moment d’émotion qui fit bientôt place à la consternation, car je ne fus pas lente à comprendre que ma belle-mère avait l’intention d’utiliser à mon usage la robe de noce vieille d’un demi-siècle ; et je savais qu’il n’y avait pas moyen de la faire revenir sur sa décision. Par ses soins, la belle soie moelleuse — d’une nuance très douce, heureusement — fut retournée, taillée à la dernière mode, et il a bien fallu que je m’en contente. J’avoue qu’elle ne m’allait pas trop mal. Par bonheur, je n’avais pas trouvé de coiffure dans la malle à surprise. J’eus une capote du dernier goût, à longues brides de tulle qui se nouaient en large nœud sous le menton, des gants neufs et des souliers convenables.

Mon père, revenu depuis peu de son voyage au long cours, était de bonne humeur et fort satisfait du mariage de sa fille. Il me conduisit à l’autel par un beau matin de juin. Le soleil et le bonheur, ce jour-là, harmonisaient ma robe et mon teint. Je voyais dans les yeux de mon André qu’il me trouvait jolie… et j’étais, enfin, débarrassée de ma belle-mère ! Je ne portais pas à terre !

Cependant, il fallut plusieurs semaines de vie heureuse pour me remettre tout à fait de l’intoxication. J’avais le mari le plus attentif, j’étais reine et maîtresse dans sa maison et je tendais toujours le dos, je craignais toujours de déplaire. Il m’était testé dans les oreilles des échos de voix grondeuse que les plus tendres paroles ne réussirent pas tout de suite à chasser complètement.

J’étais retournée quelquefois à St-Jean-Port-Joli, dans les années qui suivirent mon grand et unique chagrin d’amour, en courtes visites à mes parents et aux vôtres. Vos tantes venaient souvent me voir à Québec, mais j’avais totalement perdu de vue mon ami Jacques. Je savais que, ses études classiques terminées, il faisait son droit à l’Université Laval et les échos de ses succès mondains parvenaient de temps en temps jusqu’à moi. Beau, spirituel, musicien, tournant agréablement le couplet (comme on disait alors), il était lancé dans la haute société.

La ville de Québec, dans les années qui ont précédé la Confédération, était plus animée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Elle était le siège des deux gouvernements et des troupes anglaises y tenaient garnison. Le salon de M Duval réunissait les deux sociétés : l’anglaise et la canadienne-française. C’était le foyer où les papillons du beau monde québécois venaient se brûler les ailes. Les officiers anglais aux voyants uniformes, dont plusieurs appartenaient à la plus haute aristocratie, y fréquentaient assidûment. Cependant, leur prestige ne nuisait pas, auprès des dames, à trois étudiants en droit dont l’un était le fils de la maison, l’autre, le fils du lieutenant-gouverneur et le troisième, ni plus ni moins que l’auteur de vos jours. Il n’était encore que l’auteur de bons mots et de chansons pleines de verve qui faisaient les délices de la société. C’était au temps de la grande vogue des romans d’Alexandre Dumas père. On appelait ces jeunes favoris « les trois mousquetaires » et toutes les mères de filles à marier les accablaient de politesses, même sans espérer fixer leur choix.

En ce temps-là, j’étais parfaitement et paisiblement contente de mon sort, dans ma grande et confortable maison de la Côte-St-Georges, avec le meilleur des maris et mes espérances de maternité. Je n’avais pas oublié mon acrostiche, mais il ne me faisait plus le même effet.

Àvotre âge, chère Sylvie, j’avais un petit enfant dans les bras, j’étais la plus heureuse des femmes. Cinq ans plus tard, il ne me restait rien de mon bonheur : mes deux enfants et mon mari étaient morts. Je demeurai longtemps indifférente à tout. Le chagrin avait tué en moi toute énergie et je faillis retomber sous le joug de ma belle-mère. M Rivet, qui aime tant se mêler des affaires des autres, fut ma providence en cette circonstance. Elle me représenta les inconvénients d’un tel rapprochement. Elle aussi était devenue veuve depuis peu et, comme moi, n’avait pas trente ans. Ses ressources, bien que supérieures aux miennes, ne lui permettaient pas de continuer son même train de vie à Québec où, d’ailleurs, les bonnes langues n’auraient pas manqué de critiquer sa détermination de vivre sans chaperon. Elle me suggéra d’aller, avec elle, demeurer à la campagne. Le cher Saint-Jean de mon enfance se présenta tout de suite à mon esprit. Ma résolution fut vite prise et mes malles vite faites. Mon oncle Eugène Dumas m’offrait l’hospitalité dans la maison de mon grand-père ; je partis avec l’assentiment de mon père, malgré les airs scandalisés et les protestations hypocrites de belle-maman.

Je n’eus pas de peine à trouver, dans le village, pour M Rivet, une maison vacante où elle ne tarda pas à venir s’installer, et, pour moi-même, quelques pièces dans la maison de mon cousin Achille Anctil que j’ai fini par acheter (pas Achille A., sa maison), où vous m’avez surprise après 40 ans, par un beau dimanche de l’été dernier.

Ouf ! je suis fatiguée mais contente d’avoir tenu ma promesse. Vous voyez, chère Sylvie, que mon « roman » a été court : À quinze ans, un chagrin d’amour, refoulé énergiquement ; cinq années de bonheur dans le mariage, traversé d’inquiétudes et terminé par la mort ; après, la vie tout unie dans la paix de la campagne. Mais, si c’est être romanesque que d’aimer voir le bonheur des jeunes, je le suis. J’ai compassion des pauvres amoureux ; leurs chagrins m’émeuvent, leurs illusions ne me font pas sourire.

Et maintenant, ma petite Sylvie, allez-y de votre « aveu difficile à faire ». Si je n’avais pas vu votre regard franc, si je ne connaissais pas la race dont vous sortez, j’aurais peur de ce que vous allez me confier. J’espère, toujours, que vous ne vous êtes pas promise, par carte postale illustrée, à un correspondant que vous ne connaissez ni d’Ève ni d’Adam. J’espère, surtout, que ce « souffle de jeunesse et d’amour qui vous soulève » n’a pas fait voler votre bonnet par-dessus les moulins.

Je plaisante, mais je suis impatiente de savoir.

Votre veuve Tessier

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