L'AMATEUR. - L'AMATEUR.
Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse?
LE LIBRAIRE.
Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air des choses, le langage contourné et le raffinement des mots; on ne sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer...
Non pour le moment, Monsieur le Libraire, le tems de deux postes s'est déjà passé depuis que je suis icy et je vous ferai quérir quelques-uns des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je vous manderay de mes nouvelles.
LE LIBRAIRE.
Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de mes services et de vous témoigner le degré d'estime que je professe pour votre sçavoir.
L'Amateur salue et se retire.
LE LIBRAIRE, seul.
Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le monde, et que leurs connoissances sont estroites!
Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable, On vantoit en tous lieux son ignorance aimable, Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur, Il a pris un faux air, une sotte hauteur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté; Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité.
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UN EX LIBRIS MAL PLACÉ
HISTOIRE D'HIER
Oyr ver y callar, rezias cosas son de obrar.
Comment, mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue, comment pouvez-vous ignorer ce que les confrères du célèbre Bibliophile Z. se murmurent bien bas, bien bas à l'oreille, en le voyant passer.
Eh! que peut-on dire, bon Dieu!--le Bibliophile Z. est, à ce qu'il paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir?
Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire!
Que dit-on alors?
On raconte avec malice qu'il a placé son ex libris sur le livre d'autrui.
Sur le livre d'autrui!--C'est, en vérité, la première fois que j'entends ce vilain propos.
L'histoire est adorable.
Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi.
Volontiers,--cependant je dois vous prévenir,--elle est du ressort de la Chronique scandaleuse.
Peu importe, je serai discret.
Vous m'en donnez l'assurance?
En toute loyauté.
C'est un document de haute curiosité que je vous livre.--Je commence donc:
Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand, sec, nerveux, la face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains comme du maroquin Lavallière, les yeux petits et vifs, dardant, derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux bouteilles d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes fois sur les quais, aux environs de l'Institut, serré dans une longue redingote noire, proprement guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat à larges bords; presque toujours affaissé sous le faix d'une prodigieuse quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le Bibliophile Z. est un de nos plus savants Hellénistes, très estimé de tout ce qui se nourrit du siècle de Périclès. C'est un spartiate littéraire, un fanatique de livres qui se ferait plutôt tuer que de manquer une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses desiderata dans le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; son rêve le plus vif serait de recueillir les épaves de la fameuse Bibliothèque de Coislin, en un mot, il donnerait la Bible de Mayence 1462, pour un Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502 ou l'Euripide en lettres majuscules.
La description est fort exacte, mais je ne vois pas...?
Impatient! Daignez au moins écouter.
Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à la recherche de ses merles blancs, soit à la Nationale, soit dans des Académies savantes, soit encore au dîner des Helleno-Bibliognostes dont il est président.--Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro, il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front, il soupire et s'endort.
Tout cela ne me dit pas?
De gr√¢ce, une minute! nous arrivons au fait.
Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement au mariage et se résolut à prendre femme. Ses relations étendues, ses succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne, fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à troquer sa fraîcheur contre un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette longue racine grecque:--Mlle *** devint, pour tout dire, la rose de ce buisson.
Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure. Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie, l'Opéra,--que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans ce charmant jeu du mariage;--sans oublier Minerve, mollement, il taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais, hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à peu; il redevint Mentor pour toujours.--L'Alpha, l'Oméga, l'Iota souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.--Mme Z. fut veuve.--Du vivant de son mari, l'étude enterra son époux.
La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades, madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.--Il me faudrait tout un chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite au point pathétique.--Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: Le contre-temps de l'amour permis.
Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: De Matrimonio. Vous jugez si la situation se montrait sombre et critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: Quem nuptiæ demonstrant.--Or, voici ce qu'il advint:
Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture des Philosophumena d'Origène fut mandé subitement chez sa femme.
Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le seuil depuis si longtemps.
Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus ravissante que jamais.--de longs soupirs tendres et étouffés soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un coussin et un œil indiscret eût découvert les fines attaches d'une jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au coin.--Les rideaux de la chambre étaient tirés,--peut-être aussi les verroux.--Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher, faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.
Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.
La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur naissante.--Elle s'était rapprochée,--les plis moëlleux de sa robe, dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux ongles secs et carrés, de son époux.--Ses lèvres rouges et humides se crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder avec rage de la vitalité de ses sens.
Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista--rigide comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire les ruses féminines de l'antiquité et son œil vert s'était froidement arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et d'avoir été l'asymptote.
Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il, dormez en paix..... Je le reconnaîtrai.
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Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en le voyant passer qu'il a placé son Ex-libris sur le livre d'autrui.
Entre-nous--Fit-il pas mieux que de se plaindre?
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LES QUAIS EN AOUT
Ballade des Bouquineurs.
Le thermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Paris est éclaboussé de soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais, les bouquinistes sont somnolents. Les passants font hâte vers leurs affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le front.--Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes admirablement transparentes, passent en voitures découvertes; d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche aussitôt.--C'est l'été dans toute sa cruauté.
Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes, on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis à une première de l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons à l'enclume, les cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses.
... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
· · ·
La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres. Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un œuf.
Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement, majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la redingote.
Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit comme un casque classique, les arbres roux et grisâtres semblent asphyxiés, et sous l'azur du ciel à peine strié de nuages, chacun transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos.
... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.
Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.
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LES CATALOGUEURS
Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède pas à tel érudit.
SÉBASTIEN MERCIER.
N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet du mot Tannerie, dont il s'est servi, dans son chapitre: De la Mode, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.
Tannerie! quelle irrévérence! s'est-on écrié--Tannerie! fi, le vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute remarquable d'un amateur d'Antan!--Tannerie! mais, c'est horrible, monstrueux, pendable!--Tannerie!--ah! Tannerie!!
Eh! eh! Tannerie n'est point déjà si mal trouvé; Tannerie est bien concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.--De qui s'agit-il en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la Bibliothèque d'un Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de Harlay ou d'un Lamonnoye.--Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la Bibliotière d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane ramassier, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et d'illusionner les autres sur le vide de son esprit.
La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La Folie du Bibliomane, une rarissime gravure ornée de ce quatrain:
C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez, Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez, Et ne les voit jamais que par la couverture.
Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard. Qu'on veuille bien étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et l'on nous comprendra.
Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et Bibliophile?
Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons très volontiers:
«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les entasse.--Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou le mesure.--Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.»
Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien, procédons nous-même autrement:
Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non, et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile catalogueur de femmes.--Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu, non, mille fois non.
Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil, la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;--le type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et Choudard-Desforges.
M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme, l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis; celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer que non;--véritables Don Juans de la Bibliophilie, ce sont des Catalogueurs de Livres.
Le Catalogueur collectionne des volumes comme d'autres réunissent des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de Bibliothèque, il n'a qu'une Tannerie. La Bruyère de nos jours serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;--que son ombre nous guide, car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur quelques Catalogueurs pourtraicturés sur de bons patrons;--sois indulgent, ô bénévole lecteur de nos Caprices! si notre pinceau est parfois impuissant.