‹ CaraChapitre 17 sur 59 · XVII

XVII

Au temps où l'avocat général réunissait souvent le soir, dans sa maison du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit à Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs par an au théâtre avec sa voix et son talent.

--Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misère; lui répétait souvent un vieil ami de son père qui en sa jeunesse avait été un grand artiste; la position de votre père privera la France d'une chanteuse admirable.

Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets, et jamais l'idée ne lui était venue qu'elle pourrait chanter un jour pour d'autres que pour son père, pour ses amis ou pour elle-même. Comédienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'eût été folie.

Ce qui lui avait paru folie à cette époque ne l'était plus maintenant.

Elle n'était plus la fille d'un magistrat, elle était celle d'un homme ruiné, et ce que la haute position de celui-là aurait défendu si elle en avait eu le désir, la misérable position de celui-ci le commandait malgré la répugnance instinctive qu'elle éprouvait à accueillir cette idée.

Il ne s'agissait plus à cette heure de ses désirs ou de ses répugnances, il s'agissait de son père et de son amour.

Le jour naissant la surprit sans qu'elle eût fermé les yeux une seule minute; mais sa nuit avait été mieux employée qu'à dormir: sa résolution était arrêtée; elle n'avait plus qu'à trouver les moyens de la mettre à exécution; heureusement cela ne demandait pas la même intensité de réflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Léon, qui, d'ailleurs, sous la lumière blanche du matin avait perdu l'animation et la vie.

Et pendant toute la journée, au milieu de ses banales occupations ordinaires, des allées et venues, des conversations, elle tâcha de bâtir un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui fût d'une réalisation pratique.

Bien qu'elle n'eût pas une grande expérience des choses du monde, elle n'était ni assez simple ni assez naïve pour s'imaginer qu'elle n'avait qu'à écrire au directeur de l'opéra pour lui demander une audition qui serait immédiatement accordée et à la suite de laquelle on lui offrirait un engagement.

Elle sentait qu'elle ne pourrait pas procéder ainsi, et, précisément parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce talent était insuffisant, surtout pour le théâtre: quand on a chanté pendant plusieurs années avec des chanteurs de profession, on sait la différence qui sépare l'amateur, même le meilleur, d'un artiste, même médiocre.

Elle avait beaucoup à étudier, beaucoup à acquérir avant de pouvoir paraître sur un théâtre.

Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se sentait forte et vaillante.

Mais, au point de vue des moyens de travail, elle était au contraire pleine d'inquiétude: comment étudier, comment payer les maîtres qui la feraient travailler, quand elle ne possédait rien que quelques centaines de francs, des bijoux et des effets personnels?

Elle pouvait à la vérité se présenter au Conservatoire dont les cours sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le dépôt d'un acte de naissance, et dès lors il serait trop facile de savoir ce qu'elle était devenue, c'est-à-dire que son oncle, sa tante, Léon lui-même interviendraient aussitôt pour l'empêcher d'exécuter son dessein.

Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son père pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les élèves pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'élève est élève et étudie, il ne paye point son professeur, mais du jour où il est artiste et où il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant pour cent plus ou moins fort et pendant une période plus ou moins longue au professeur qui l'a formé.

C'était un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que dans l'avenir; une part pour le maître, une autre pour les créanciers de son père, et tout était sauvé.

Le point le plus délicat maintenant était de savoir comment elle vivrait pendant le temps de ces leçons et jusqu'au moment où elle serait en état de paraître sur un théâtre; elle fit le compte de son argent, il lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents francs que son oncle lui avait donné récemment pour ses menues dépenses; de plus elle possédait quelques bijoux et enfin des vêtements et du linge qu'elle ne pouvait guère estimer à leur prix de vente. En tous cas cela réuni formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de vivre, avec une rigoureuse économie, pendant près de deux ans; et c'était assez sans doute en travaillant énergiquement, pour gagner le moment où elle pourrait débuter.

Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander s'ils consentaient à l'accepter comme élève, mais ayant toujours été accompagnée, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il lui était impossible de faire ces visites.

Pour cela il fallait qu'elle fût libre, et pour être libre il fallait qu'elle quittât cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais.

À cette pensée son coeur se serra et une défaillance morale l'envahit tout entière. C'étaient les liens de la famille qu'elle allait briser de ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait été si hospitalière? Que serait-elle pour Léon, à qui elle ne pourrait pas dire la vérité, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner? Lui!

Son angoisse fut telle qu'elle en vint à se demander si son dessein était réalisable et s'il n'était pas plus sage de l'abandonner; mais elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle appelait sagesse, était en réalité lâcheté.

Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre était possible, mais quand même son oncle et sa tante la condamneraient, quand même Léon la chasserait de son souvenir, elle devait persévérer. Est-ce que son départ qui allait la séparer de sa famille, n'allait pas justement ramener dans cette famille celui qui à cause d'elle en avait été éloigné, un fils bien-aimé?

En agissant comme elle l'avait résolu, ce n'était pas seulement à son père qu'elle donnait sa vie, c'était encore à Léon.

Il n'y avait donc plus à hésiter, elle quitterait cette maison, et seule, sans appui, laissant derrière un souvenir condamné, elle s'embarquerait à dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice à ceux qu'on aime et le devoir accompli.

Cependant, son parti fermement arrêté, elle en différa, elle en retarda l'exécution; c'était chose si grave, si cruelle, de dire adieu volontairement aux joies tranquilles du foyer, à la tendresse de la famille, à l'amour.

Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint l'arracher à ses hésitations.

--Tu as réfléchi à ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir.

--Oui, ma tante.

--Bien réfléchi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable?

--Oui, ma tante, bien réfléchi, longuement au moins et avec toute l'attention dont je suis capable.

--Et qu'as-tu décidé au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a demandé de réfléchir, voudrait savoir comme moi ce que tu as décidé; il y a pour nous urgence à ce que tu te prononces.

--Voulez-vous me donner jusqu'à demain soir, je vous écrirai?

--Pourquoi écrire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix, franchement, amicalement?

--Si vous le voulez, j'aime mieux écrire; je dirai ainsi moins difficilement ce que j'ai à vous dire.

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