‹ CaraChapitre 25 sur 59 · II

II

À cette invitation, Cara répondit par un signe de main accompagné d'un sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une couleuvre, jusqu'à la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut fait si adroitement, si prestement que personne ne fut dérangé.

--C'est une femme à passer par le trou d'une aiguille, dit Léon tout bas en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avançait.

--Oui, mais avec grâce.

Et de fait il était impossible de mettre plus de grâce dans la souplesse: ce n'étaient pas seulement ses lèvres qui souriaient en passant devant les gens qu'elle frôlait avec une molle caresse, c'étaient ses bras, c'était sa taille flexible, c'était toute sa personne.

En arrivant à sa place elle tendit la main à Henri Clergeau et adressa à Léon une gracieuse inclination de tête.

--Est-ce qu'il n'y a pas indiscrétion de ma part à accepter votre place? dit-elle.

--Pas du tout; ces deux places étaient louées pour nos paletots et surtout pour ne pas avoir devant nous des gens gênants; vous voyez que vous pouvez accepter sans scrupule.

Elle parlait doucement, posément, en s'adressant tout autant à Henri Clergeau qu'à Léon, et cependant c'était la première fois qu'elle se trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme lui-même la connaissait, mais sans qu'une parole eût jamais été échangée entre eux.

Léon remarqua que le timbre de sa voix était harmonieux et doux; il fut frappé aussi de la réserve de ses manières, de la correction de ses gestes, de la limpidité de son regard.

Pendant qu'il l'examinait, elle continuait à s'entretenir avec Henri Clergeau, et elle le faisait sans éclats de voix, sans rires forcés, convenablement, décemment, comme une femme du monde.

Cependant, la première partie du programme avait été remplie, et l'on s'occupait à dresser un immense filet au-dessus de l'arène et à le bien raidir de façon à atténuer le danger des chutes pour les gymnastes.

Cela avait amené tout naturellement la conversation sur Otto, et Léon remarqua que Cara montrait une complète indifférence sur la question de savoir si Zabette était ou n'était pas une femme, question qui à ce moment même passionnait tant de curiosités féminines et même masculines, et faisait à l'avance préparer tant de lorgnettes.

Cara parlait d'Otto avec un mépris qu'elle ne prenait pas la peine de dissimuler.

--Vous ne l'aimez pas, dit Léon.

--J'avoue que je le déteste; il a tué une de mes amies, cette pauvre Emma Lajolais, qu'il a ruinée et martyrisée[1]. Ah! c'est un grand malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.

[Note 1: Voir la Fille de la Comédienne.]

--Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.

--J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un être vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingué, un caractère honnête, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'être aimée? Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?

--C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.

--Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Léon.

--C'est à la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne vous est pas arrivé quelquefois de regarder votre pendule à un moment donné de la journée, puis après qu'un temps assez long s'est écoulé, de voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes seulement après l'heure que vous aviez notée; elle s'est arrêtée, voilà tout, et vous avez vécu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps; les jours, les mois, les années s'écoulent sans qu'on s'en aperçoive; quoi de plus délicieux qu'une existence qui est un rêve? Mais, voici Otto, Ah! comme il a vieilli.

--Et voici Zabette.

En voyant paraître les deux gymnastes, un brouhaha s'était élevé dans la salle et toutes les lorgnettes s'étaient braquées sur eux.

Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui ne variaient guère:

--C'est un homme.

--Mais non, c'est une femme.

Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa taille; il tenait ses bras à demi pliés pour faire saillir les biceps, et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui disait clairement: «Admirez-moi.» Quant à Zabette, revêtu d'un maillot gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple, et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient en dedans.

Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arène, chacun d'eux se suspendit à celle qui lui était destinée, et, sans qu'ils fissent un mouvement, on les hissa jusqu'à leur trapèze.

Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur bâton, vis-à-vis l'un de l'autre; Zabette portant ses doigts à sa bouche, envoya un salut, un baiser à Otto.

Instantanément un silence absolu s'établit dans toute la salle; de l'arène au cintre les respirations s'arrêtèrent, bien des coeurs cessèrent de battre.

Ils étaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapèze en trapèze: Otto remplissait le rôle de la force, Zabette celui de la légèreté.

Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara détourna la tête comme si elle était trop émue pour les suivre; elle était justement placée devant Léon, et en se détournant ainsi elle le frôlait aux genoux avec ses épaules.

Les gymnastes avaient terminé la partie gracieuse de leurs exercices; mais, après les applaudissements donnés à l'adresse et à la souplesse, il fallait en arracher d'autres plus nerveux à l'émotion et à l'effroi: remontés sur leurs trapèzes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains mouillées par la sueur.

Otto était assis sur un trapèze suspendu à la moitié de la hauteur du cirque à peu près, Zabette l'était sur un qui se trouvait presque dans les combles; il devait s'élancer de là, et, le saisissant par les deux mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arrêter dans sa chute.

Otto s'était suspendu à son trapèze par les pieds; Zabette, après s'être balancé un moment lâcha son trapèze, et on le vit, lancé dans l'espace comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'émotion avait suspendu le souffle des spectateurs.

Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol que par une seule; l'impulsion qu'il reçut n'étant plus également partagée lui fit glisser les pieds, ils se desserrèrent, et dans une sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tombèrent sur le filet; soit que celui-ci eût été trop fortement tendu, soit tout autre cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta dans l'arène.

Tous deux restèrent étendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de l'arène.

Une clameur, un immense cri d'épouvante s'était échappé de toutes les poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices s'étaient détournés pour ne pas voir cette chute ou s'étaient caché la tête entre leurs mains.

Se rejetant brusquement en arrière, Cara s'était renversée sur une des jambes de Léon, et elle restait là sans mouvement. Il se pencha vers elle, mais elle ne bougea pas.

Au milieu du désordre et de la confusion, personne ne pouvait faire attention à l'étrange situation de cette femme à demi évanouie; on allait, on venait, on criait. Otto s'était relevé et avait glissé à bas du filet, mais Zabette avait été emporté évanoui ou mort: on ne savait.

Cara se releva lentement, les yeux égarés, le visage pâle, les lèvres tremblantes.

--Vous êtes souffrante? dit Léon.

--Oui, je ne me sens pas bien.

--Voulez-vous sortir? demanda Léon.

--Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.

Léon descendit près d'elle et, la soutenant par le bras, ils se dirigèrent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme si de nouveau elle allait défaillir. Il la porta plutôt qu'il ne la conduisit dehors.

Ils la firent asseoir sur une chaise, à l'abri d'un massif d'arbustes; cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.

La chute de ces malheureux m'a brisée, dit-elle d'une voix dolente, mais ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une voiture pour que je me fasse conduire chez moi.

Ce fut Henri Clergeau qui se mit à la recherche de cette voiture, et pendant ce temps Léon resta près de Cara: l'effort qu'elle avait fait en parlant paraissait l'avoir épuisée, elle se tenait à demi renversée dans sa chaise, respirant péniblement.

Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.

--Nous allons vous reconduire chez vous, dit Léon en lui donnant le bras.

--Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal, maintenant.

Le ton de ces paroles leur donnait un démenti; elle paraissait fort mal à l'aise au contraire.

La voiture amenée par Henri Clergeau était une voiture à deux places; il fallait que l'un des deux amis abandonnât Cara.

Il était plus logique que ce fût Léon, qui la connaissait moins que Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.

Il est vrai que cela se fit sans qu'il en eût trop conscience.

Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voilà tout.

Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des rôles qu'il ne remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir près d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir à ses côtés, ainsi qu'il était naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante.

Ce fut seulement quand ils furent tous deux installés que Léon remarqua qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais celui-ci ne lui en donna pas le temps.

--J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il à Cara.

Puis, s'adressant au cocher:

--Boulevard Malesherbes, 17 bis.

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