‹ CaraChapitre 27 sur 59 · IV

IV

Elle commença son récit:

--«Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la vallée de Montmorency, il serait peut-être convenable de vous faire la description de cette vallée. Mais comme elle est découverte depuis longtemps déjà, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve dans certains romans, où trop souvent elles ne figurent que pour masquer le vide du récit, je passe cette description et vous dis tout de suite que notre petite fille est né à Montlignon. Elle était le dernier enfant d'une famille qui en comptait trois: un garçon, l'aîné, et deux filles. Cette famille était pauvre, très-pauvre; le père était terrassier chez un pépiniériste et la mère travaillait à la terre avec son mari; c'était elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son homme recouvrait à la houe ou au râteau. Notre jeune fille.... Si nous lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu d'imagination que je n'en trouve pas.

--Si nous la baptisions Hortense.

--C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son père, qui mourut quand elle n'avait que deux ans. Si la vie avait été difficile quand le père apportait son gain à la maison, elle le fut bien plus encore quand la mère se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son appétit, ce qui, prétendent les gens qui se donnent des indigestions, est excellent pour la santé ... des autres. Devant cette misère, la mère se remaria, non par amour, mais par spéculation, pour trouver quelqu'un qui l'aidât à nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme que la mère d'Hortense avait pris était une sorte de brute, terrassier aussi, et qui n'avait d'autre mérite que de travailler comme deux. C était justement ce qu'il fallait. Malheureusement à côté de cette qualité il y avait un défaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de vin. Il ne lâchait son argent à la maison que quand on le lui arrachait; et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler «le drame de la faim»; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se mettaient à pleurer en criant: «J'ai faim». Et ils criaient cela d'autant mieux que c'était vrai.

Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le bien-être qui donne la beauté, ni la santé, heureusement. Elle poussa et se développa en liberté à courir les champs et les bois, se nourrissant surtout de bon air, ce qui, paraît-il, est plus nutritif qu'on ne le croit généralement.

Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il fût question de l'envoyer à l'école comme vous le pensez bien, une vieille dame riche, à qui elle portait des fraises des bois dans l'été, et dans l'hiver des branches de houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de pitié pour sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent à Pontoise, promettant de se charger de son instruction et plus tard de son avenir.

Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas, comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent. Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint la meilleure élève de sa classe.

Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche mourut sans avoir pensé à Hortense dans son testament, et, comme ses héritiers n'étaient pas disposés à se charger de cette petite fille qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mère à Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.

La question qu'elle se posait en revenant était de savoir à quoi on allait l'employer lorsqu'elle serait rentrée dans la maison maternelle, car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et prévoyant.

Cette question fut vite résolue.--Te voilà, dit sa mère en la voyant entrer.--Oui, je viens pour rester avec vous.--Rester, tu n'y pense pas; pour que le père fasse de toi ce qu'il a fait de l'aînée, jamais; tu vas t'en aller, et tout de suite.--Où,--N'importe où, fût-ce en enfer, tu serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.

Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle en comprenait le ton et sentait bien qu'il était inutile d'insister. Après une assez longue discussion ou plus justement une longue recherche, il fut décidé qu'elle irait à Paris demander l'hospitalité à une de ses tantes, fruitière dans le quartier des Invalides. Seulement, comme le prix d'un billet coûte dix-neuf sous d'Ermont à Paris et qu'il n'y avait que onze sous à la maison, il fut décidé qu'elle irait prendre le train à Saint-Denis, ce qui ne coûterait que huit sous. Sa mère l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les trois sous qui lui restaient.

Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie, à treize ans, après avoir embrassé sa mère, qu'elle ne devait pas revoir.

Quand elle entra chez sa tante la fruitière, vous pouvez vous imaginer les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'était point une méchante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours après elle l'installa à un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite table chargée de fruits verts ou à moitié pourris. Vous représentez-vous une jeune fille de treize ans, jolie, très-jolie, disait-on, élevée dans un couvent, instruite jusqu'à un certain point, vendant des pommes à un sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.

Quelle chute! Quelle souffrance!

Pendant près de trois ans elle vécut de cette misérable existence, dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien auprès du supplice moral qui lui fut infligé.

Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que vouliez-vous qu'elle fît, elle n'avait pas de métier, et elle était trop misérable pour se payer un apprentissage, même qui ne lui eût rien coûté. De quoi eût-elle vécu pendant le temps de cet apprentissage?

Il y a une saison où les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs et elle quittait les Invalides pour des quartiers où l'on a de l'argent à dépenser aux superfluités du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un éventaire chargé de violettes pendu à son cou, un phaéton s'arrêta devant elle, et un jeune homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le présenta, le jeune homme la regarda longuement et, lui ayant donné les deux sous, il continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment où il disparut dans la confusion des voitures.

Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer: c'était le duc de Carami, célèbre alors par sa grande existence, ses pertes au jeu, ses chevaux, ses maîtresses et ses folies toutes marquées au coin de l'originalité.

Le lendemain, Hortense se trouvait à la même place, quand le duc s'arrêta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au grand ébahissement des gens qui passaient, il resta à causer avec elle pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle était et bien surpris de ses réponses.

Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute la semaine, chaque jour à la même heure, et quinze jours après il installait Hortense, la pauvre petite fille de la vallée de Montmorency, dans un hôtel de la rue François Ier, qui coûtait dix mille francs de loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son écurie.

C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce fût, a toujours eu un bouquet de violettes près d'elle,--souvenir des fleurs qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.

Disant cela, Cara regarda le bouquet placé sur la table où, quelques instants auparavant Léon était accoudé; puis elle continua:

--Ne blâmez pas la pauvre fille de s'être ainsi jetée dans les bras du duc, elle n'a pas réfléchi si elle se vendait ou si elle se donnait; elle était fascinée, éblouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et qui l'aimait. Car il l'aimait passionnément, et la meilleure preuve en est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis porté.

Elle s'arrêta avec une sorte de confusion, puis se mettant à sourire:

--J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon récit, dit-elle, mais, bien que je me sois coupée nous la reprendrons si vous le permettez.--Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui dit-il, mais je veux t'en donner une part, et désormais tu t'appelleras Cara. Ils s'aimèrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense devint à la mode. Était-il possible qu'il en fût autrement pour la maîtresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le duc, vous devez le savoir, était poitrinaire, et la vie à outrance qu'il menait ruinait sa faible santé. Les choses en vinrent à ce point qu'on lui ordonna le séjour de Madère. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena à Paris.

Elle s'arrêta, la voix voilée par l'émotion; mais après quelques minutes elle continua:

--Le duc par son testament lui avait laissé une grosse part de ce qui restait de sa fortune. Ce testament fut attaqué par la duchesse de Carami, remariée à cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente ans, et il fut cassé par la justice pour captation. Vous avez dû entendre parler de ce procès, qui a été presque une cause célèbre, je ne vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se conçoit de reste, appelé l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu'à faire son choix parmi les plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait être fidèle au souvenir et au culte de celui qu'elle avait adoré, et dont elle se considérait comme la veuve. Cependant la misère était devant elle, car ce procès l'avait ruinée, et elle avait une peur effroyable de la misère, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier, Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanité folle et les prétentions, et qui, portant perruque sur une tête nue comme un genou, se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques mèches de sa perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crût qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait à sa maîtresse qu'une seule chose, qui était qu'elle fît croire et fît dire qu'il avait une maîtresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux, quand, en réalité, il n'avait pas plus de maîtresse que de cheveux. Hortense accepta ce marché, qui n'était pas bien honorable, j'en conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misère, et pendant plusieurs années, le tout Paris dont se préoccupait tant Salzondo put croire que celui-ci avait une maîtresse. C'est là un fait bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces choses-là ne s'inventent pas.

Sans répondre, Léon inclina la tête par un mouvement qui pouvait passer pour un acquiescement.

--Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques années, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle aspirait à une vie régulière, sa réputation la suffoquait, et le milieu dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond dégoût. Elle crut avoir trouvé dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont elle ne se croyait pas tout à fait indigne. Elle sacrifia à cet homme la plus grande partie de ce qu'elle possédait; et trop tard elle s'aperçut qu'elle s'était trompée sur lui. De toutes les blessures qui l'ont frappée, celle-là a été la plus douloureuse, non pas qu'elle aimât cet homme,--elle n'a jamais aimé que celui qui est mort dans ses bras;--mais elle aimait l'honneur et la dignité de la vie, et c'était sur la main de cet homme qu'elle avait compté pour les atteindre.

Voilà l'histoire de la pauvre fille de la vallée de Montmorency. J'ai tenu à vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme à qui vous avez témoigné tant de bonté, non Cara, mais Hortense.»

Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donné la sienne, elle la serra doucement.

--Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des idées, qui m'empêcheront de penser à ces malheureux acrobates; je vous demande donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit entière.

--Mais....

--Si demain vous pensez encore à moi et si vous voulez bien venir savoir quel a été l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journée.

--À demain alors.

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