VI
Léon ne se contenta pas de cette seule visite à Cara; après la première il en fit une seconde, après la seconde une troisième.
N'étaient-elles pas justifiées par l'état maladif dans lequel elle se trouvait; cette chute lui avait réellement causé une violente émotion, et cela était après tout bien naturel.
Et puis pourquoi n'aurait-il pas été sincère avec lui-même? il avait plaisir à la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait connues jusqu'à ce jour.
Discrète, intelligente, instruite, causant de tout avec à-propos et mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses d'une façon amusante, avec malice sans méchanceté, délicate dans ses goûts, distinguée dans ses manières, c'était, à ses yeux, une vraie femme du monde avec laquelle on aurait la liberté de tout dire et de tout risquer, à la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela mieux que jolie, et faite de la tête aux pieds pour provoquer le désir, mais en le contenant par un air de décence et un charme naturel qui étaient un aiguillon de plus et non des moins forts.
Chaque fois que Léon la quittait, elle lui disait à demain, et le lendemain il revenait; le premier jour, il était arrivé à neuf heures, le second à huit heures et demie, le troisième à six heures, le quatrième à cinq heures, et, après deux heures de conversation qui avaient passé sans qu'il eût conscience du temps, il était resté à dîner avec elle, sans façon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce jour-là il ne s'était retiré qu'à deux heures du matin. Et alors, marchant par les rues désertes et silencieuses, il s'était dit très-franchement qu'il éprouvait plus, beaucoup plus que du plaisir à la voir.
Depuis la disparition de Madeleine, il avait vécu fort mélancoliquement, ne s'intéressant à rien, et portant partout un ennui insupportable aussi bien à lui-même qu'aux autres.
Et voilà que pour la première fois depuis cette époque il retrouvait de l'entrain, de la bonne humeur; voilà que pour la première fois le temps passait sans qu'il comptât les heures en bâillant.
Qui avait opéré ce miracle?
Cara.
Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient été pour lui si vides ces journées, si longues, si pénibles, qu'il avait vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement s'il se refusait à ce que Cara les remplît, comme depuis quelques jours elle les remplissait.
En réalité, le sentiment qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait toujours pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'était point de ceux qui commandent la fidélité. Cara ferait-elle qu'il gardât ce souvenir moins vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait dû revoir Madeleine dans un temps déterminé, la situation serait bien différente; mais la reverrait-il, jamais? De même, cette situation serait toute différente, si elle l'avait aimé, comme elle le serait aussi s'il lui avait avoué son amour et si tous deux avaient échangé un engagement, une promesse, ou tout simplement une espérance. Mais non, les choses entre eux ne s'étaient point passées de cette manière; il n'y avait eu rien de précis; et il était très-possible que Madeleine ne se doutât même pas de l'amour qu'elle avait inspiré. Alors, s'ils se revoyaient jamais, ce qui était au moins problématique, dans quelles dispositions Madeleine serait-elle à son égard? N'aimerait-elle pas? Ne serait-elle pas mariée? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui assurément, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il voulait la prendre pour femme.
Raisonnant ainsi, il était arrivé devant sa porte; mais, au lieu d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de Rivoli. Paris endormi était désert, et de loin en loin seulement on rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se détachaient en noir.
Il était arrivé au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de marcher et de respirer l'air frais de la rivière.
Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au moins il n'en voyait pas, car si séduisante que fût Cara, ce n'était pas une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;--malgré toutes ses qualités, et il les voyait nombreuses, elle ne serait toujours et ne pourrait être jamais que Cara.
Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'étaient plongés dans les siens.
Et à cette pensée, malgré la fraîcheur du matin et le brouillard de la rivière qui le pénétraient, une bouffée de chaleur lui monta à la tête et son coeur battit plus vite.
Si l'heure n'avait pas été si avancée, il serait retourné chez elle; mais déjà l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris d'oiseaux; ce n'était vraiment pas le moment d'aller sonner à la porte d'une femme endormie depuis deux heures déjà.
Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; là il prit une voiture et se fit conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener n'importe où dans les allées du bois.
À neuf heures seulement, il se fit ramener à Paris, boulevard Malesherbes.
Cara n'était pas encore levée bien entendu, mais Louise ne fit aucune difficulté pour aller la réveiller et lui dire que M. Léon Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.
Moins de deux minutes après son entrée Cara le rejoignait, vêtue d'un simple peignoir:
--Eh bien! s'écria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc?
Mais il lui montra un visage souriant.
Alors elle le regarda curieusement de la tête aux pieds, ne comprenant rien au désordre de sa toilette et à la poussière qui couvrait ses bottines.
--D'où venez-vous donc? demanda-t-elle.
--Du bois de Boulogne, où j'ai passé la nuit.
--Ah! mon Dieu!
--Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,--de la mienne, que j'ai fait sérieusement dans le recueillement et le silence.
--Vous ne me rassurez pas du tout.
--C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si vous voulez bien m'entendre.
Et, la prenant par la main, il la fit asseoir près de lui, devant lui:
--Vous êtes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqué que je suis parti d'ici hier soir fort troublé, profondément ému: ce trouble et cette émotion étaient causés par un sentiment qui a pris naissance dans mon coeur. Avant de m'abandonner à ce sentiment, j'ai voulu sonder sa profondeur et éprouver quelle était sa solidité; voilà pourquoi j'ai passé la nuit à marcher en m'interrogeant, et ça été seulement quand j'ai été fixé, bien fixé, que je me suis décidé à venir vous voir si matin pour vous dire ... que je vous aime.
Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la porta à son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en même temps, elle regarda Léon avec un sourire plein de tristesse:
--J'aurais tant voulu être Hortense pour vous! dit-elle après un moment de silence, et n'être que Hortense; mais, hélas! il paraît que cela était impossible, même pour un homme délicat tel que vous, puisque c'est à Cara que vous venez de parler.
--Mais je vous jure....
Elle ne le laissa pas continuer.
--Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres à votre place seraient venus à moi et m'auraient dit: «Vous me plaisez, Cara; combien me demandez-vous par mois pour être ma maîtresse?» Vous êtes trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parlé d'un sentiment né dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je suis touchée de vos paroles; mais, pour être franche, je dois dire que j'en suis peinée aussi. Il me semble que l'amour ne naît point ainsi et ne s'affirme pas si vite: le goût peut-être, le caprice peut-être aussi, mais non, à coup sûr, un sentiment sérieux.
De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse dont il avait déjà été frappé.
--Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je le dédaigne. J'en suis vivement touchée au contraire, j'en suis fière, car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui sont nés en moi. D'autres naîtront-ils plus tard? Je ne sais: cela est possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je connais vous êtes celui vers qui je me sens la plus tendrement attirée. Mais l'heure n'a pas sonné de mettre ma main dans la vôtre, et j'espère que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter à mes lèvres un langage qui ne viendrait pas de mon coeur. À ma place, une coquette vous dirait peut-être qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire, parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.
Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:
--Et j'ajoute: faites-vous aimer.