‹ CaraChapitre 31 sur 59 · VIII

VIII

Une femme en vue comme l'était Cara ne prend pas un amant sans que cela devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et même sans que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en fassent ce qu'ils appellent une indiscrétion.

Bientôt tout Paris, le tout Paris qui s'intéresse à ces cancans, sut que Léon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue Royale?--Lui-même.) était l'amant de Cara (--Celle qui a été la maîtresse du duc de Carami?--Elle-même.); et alors, pendant quelques jours, cela devint un sujet de conversation.

--Il était temps.

Comme cela arrive presque toujours, la dernière personne qui apprit la liaison de Cara et de Léon fut celle qui avait le plus grand intérêt à la connaître,--c'est-à-dire «le papa».

Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait «des lorettes ou des courtisanes». Bel homme et gâté en sa jeunesse par des succès qui s'étaient continués jusque dans son âge mûr, il n'avait jamais compris qu'on se commît avec des femmes «qui font marchandise de leur amour». À quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.

Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour à ses oreilles; alors il voulut tout naturellement savoir s'il était fondé, et comme il lui était difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la réponse la plus précise, c'est-à-dire Léon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui devait avoir des renseignements à ce sujet.

En effet, bien que Byasson n'eût pas de relations dans le monde de Cara, il savait à peu près ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'à celui des cocottes, simplement en qualité de curieux qui veut être informé de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosité, il ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un ordre tout autre, sur tout ce qui touchait à la littérature, à la peinture, à la musique. Bien qu'il ne fût qu'un commerçant, il ne laissait pas paraître un livre nouveau un peu important sans le lire, et sans se faire lui-même,--et l'un des premiers,--une opinion à son sujet dont rien plus tard ne le faisait démordre, pas plus l'éloge que le blâme. Dans tous les bureaux de location des théâtres de Paris, son nom était inscrit pour qu'on lui réserva un fauteuil d'orchestre aux premières représentations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en ce jour-là sérieux et réservés comme des augures qui croient à leur sacerdoce, lui eût révélé leurs sentiments. Avant que le Salon de peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y figurer; il avait été les voir dans les ateliers, il avait causé avec les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute faite des journaux ou des gens du métier. Toutes les fois qu'une vente intéressante avait lieu à l'hôtel des commissaires-priseurs, il recevait un des premiers catalogues tirés, et s'il n'assistait point à toutes les vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui méritaient une visite. Où trouvait-il du temps pour cela? C'était un prodige; et cependant il en trouvait, de même qu'il en trouvait encore pour arriver presque chaque jour à la fin du déjeuner de M. et madame Haupois-Daguillon, de façon à prendre une tasse de café avec eux;--il est vrai que la famille Haupois-Daguillon était sa famille à lui qui ne s'était point marié, comme Léon et Camille étaient ses enfants; et il est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.

Personne mieux que lui assurément n'était en état de savoir ce qu'était cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans jamais s'inquiéter d'elle, et qui maintenant, disait-on, était la maîtresse de son fils.

Au premier mot, il fut évident que Byasson pourrait répondre s'il le voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout à fait significative.

--Vous savez qu'elle est la maîtresse de Léon? demanda M. Haupois.

--On le dit; mais je n'en sais rien.

--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale à mon fils en m'apprenant ce que vous savez. À vrai dire, et tout à fait entre nous, je ne suis pas fâché de cette liaison.

--Ah! vraiment.

--Entendons-nous: certainement je suis offusqué de voir un homme comme Léon, beau garçon, intelligent, distingué, mon fils, qui pourrait prendre des maîtresses où il voudrait, devenir l'amant d'une lorette, d'une courtisane à la mode; oui, très-certainement cela me blesse; mais enfin, d'un autre côté, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement que je vois Léon échapper à l'influence sous laquelle il était;--Cara le guérira de Madeleine.

--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses à votre point de vue, et je ne peux pas me réjouir de voir Léon l'amant de Cara.

--Vous la connaissez?

--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voilà pourquoi je suis jusqu'à un certain point effrayé de penser que Léon va subir son influence. N'oubliez pas comment Léon a été élevé et quelles étaient ses dispositions dans sa première jeunesse.

--Il me semble que Léon a été aussi bien élevé qu'il pouvait l'être.

--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collégien pour ces femmes qui, à un degré quelconque, étaient des Cara. Vous vous contentiez de hausser les épaules quand nous le voyions, le nez collé contre les vitres, regardant leur défilé. Et vous haussiez les épaules encore quand vous le preniez à lire ces journaux ou ces romans qui ont la prétention d'être l'expression du high-life parisien. Il ne vous faisait point part de ses idées, bien entendu, mais avec moi il regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien était vive sa curiosité de savoir quelle était cette existence qui l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu'à ce jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse que par la nullité ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas nulle, elle n'est pas sotte.

--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.

--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse, Caravane, Carapace et surtout Caravansérail,--ce qui, eu égard à ses moeurs hospitalières, est une sorte de qualificatif parfaitement justifié,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, née à Montlignon, dans la vallée de Montmorency, de parents pauvres et peu honnêtes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car à neuf ans elle séduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commencé de bonne heure,--une vieille dame riche qui la fit élever dans un couvent. Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commença pour la jeune fille une existence de misère horrible. On la retrouve au bout de quelques années la maîtresse du duc de Carami. C'est le temps de sa splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il était bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui restait de sa fortune à sa maîtresse. Le testament est attaqué pour captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle est la manière de plaider de Nicolas, quel est son système de personnalités et d'injures; il a formé son dossier avec des notes qui lui ont été fournies par la préfecture de police, il lit ces notes et montre ce qu'a été Cara depuis l'âge de treize ans, c'est-à-dire depuis son arrivée à Paris. Jamais réquisitoire n'a été plus écrasant, et ce qui lui donne un caractère de cruauté réelle, c'est la présence de Cara à l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lève et s'avance à la barre dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant élégante. Elle demande à donner quelques explication et prend la parole: «Tout ce qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis née dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable de la fatalité de ma naissance? oui, mon enfance s'est passée dans la fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis sortie. Mais que dire de celles qui, nées dans le ciel, descendent volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte de cinq mois?» Là-dessus, comme vous le pensez bien, le président, indigné, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte, c'était la duchesse de Carami. Voilà qui vous fera connaître Cara, mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable, et quelle est sa résolution, quelle est son audace quand on l'attaque.

Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorbé dans la réflexion; depuis quelques instants déjà, il avait perdu le sourire de confiance et d'assurance avec lequel il avait abordé cet entretien.

--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur aînée, Isabelle. Toutes deux ont suivi la même carrière; mais, tandis qu'Isabelle a demandé la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demandée au monde commercial et financier. Après l'expérience du duc de Carami, qui avait mal fini, elle s'est adressée aux fils de famille de la haute banque et du haut commerce, trouvant là des avantages moins brillants peut-être que ceux que rencontrait sa soeur, mais à coup sûr plus sérieux et plus productifs. Vous donner la liste des gens à la fortune desquels elle a fait une large brèche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons des noms si vous en désirez.

--Alors elle doit être riche?

--Elle l'était, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un aventurier qu'elle voulait épouser. C'est le juste retour des choses d'ici-bas.

--Tout ce que vous me dites-là est assez effrayant.

--Aussi avez-vous eu grand tort de vous réjouir en pensant que Cara le guérirait de Madeleine; il y a des remèdes gui sont pires que le mal; et cette chère Madeleine n'était pas un mal. Ah! la pauvre fille, que n'est-elle là pour nous sauver!

--Elle serait là que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Léon n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai. En tout cas, il y a un moyen d'empêcher les choses d'aller trop loin. Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Léon serré, et alors elle s'en fatiguera bien vite.

--À moins que Léon ne trouve des prêteurs, ce qui, vous le savez comme moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet signé Haupois-Daguillon?

--Allons, décidément je parlerai à Léon.

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