‹ CaraChapitre 49 sur 59 · XXVI

XXVI

Ils montèrent en voiture pour se rendre à l'hôtel, et aussitôt Léon voulut interroger Cara.

Mais, sans répondre, elle le regarda en le pressant dans ses bras:

--Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis près de toi; je te tiens; on ne nous séparera plus; oh! ces douze jours! j'ai vieilli de dix ans. M'aimes-tu?

--Tu le demandes?

--Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut que je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive.

--Mais qu'arrive-t-il?

--Tu ne le sais pas?

Disant cela, elle plongea dans ses yeux.

--Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces yeux honnêtes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais qu'à te voir pour être rassurée.

--Mais encore....

--On a préparé une terrible machination pour nous séparer.

--Qui?

--Tes parents, ta mère: j'en ai la preuve que je t'apporte; quand tu auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons été trompés, dupés.

Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il ne bronchait pas, qu'il ne se révoltait pas,--et cela était un point d'une importance décisive qu'il écoutât les accusations contre sa mère, sans même tenter de les arrêter.

--Que dois-je lire?

--À l'hôtel; jusque-là laisse-moi tout à la joie de te voir; puisque nous sommes réunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il faut que nous nous expliquions franchement, loyalement, sans arrière-pensée, et que nous sachions à quoi nous en tenir, non-seulement pour l'heure présente, mais pour l'avenir.

Il voulut insister, elle lui ferma les lèvres avec un baiser.

--Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je t'ai, je te tiens, je n'écouterai qu'un mot si tu veux bien me le dire: m'aimes-tu?

Ils arrivèrent à l'hôtel et alors il voulut la prendre dans ses bras, mais elle se dégagea et le tint à distance.

--Maintenant, dit-elle, l'heure des explications décisives a sonné; j'ai voulu, pendant ce trajet, n'être qu'à la tendresse et à l'amour; maintenant c'est notre vie qui va se décider.

De son carnet elle tira un papier plié en quatre et le lui tendit:

--Lis, dit-elle.

Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait ce papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis qu'il restait assis.

--Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que je dois faire.

Ayant ouvert ce papier il courut à la signature; mais, après avoir lu le nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui dire qu'il jugeait inutile de continuer:

--Lis, dit-elle d'une voix saccadée, ne vois-tu pas que tu me fais mourir?

Il lut:

«Je soussigné reconnais: 1° que c'est par ordre de madame Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.»

Comme il restait immobile, accablé, elle dit:

--Tu connais l'écriture de Rouspineau, tu connais sa signature, tu ne les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu vois donc que cette reconnaissance est bien écrite par lui.

Il ne répondit pas.

--Tu vois aussi quel a été le rôle de Rouspineau, et comment on s'est servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer à quitter Paris, où l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont joué le rôle qui leur était imposé, et ta mère elle-même a joué le sien dans la comédie de la maladie; enfin, on s'est moqué de toi.

C'était lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout en attendant que chaque mot eût produit son effet, de façon à n'arriver que progressivement à sa conclusion.

Tout à coup Léon releva la tête, et la regardant en face:

--As-tu vu ma mère? dit-il.

--Non.

--As-tu vu quelqu'un envoyé par elle?

--Personne.

--Lui as-tu écrit?

--Tu es fou.

Comme elle ne connaissait pas la dépêche envoyée au banquier, elle se demandait ce que signifiaient ces étranges questions; mais son plan étant tracé à l'avance, elle ne voulut pas s'en écarter:

--Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai appris le rôle joué par Rouspineau en cette affaire. Tout simplement en l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, été bien surprise par les demandes insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens à te poursuivre me paraissait étrange et jusqu'à un certain point inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille à qui ils ont prêté de l'argent: tu étais le premier à qui ils le réclamaient de cette façon. Le vendredi, veille de ton départ, Rouspineau, depuis longtemps déjà pressé par moi, se décida à parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui payer les deux billets que tu dois encore, il consentit à m'écrire ce papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le samedi matin à Liverpool. Que faire? Il m'était impossible de te rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une dépêche, craignant qu'elle fût interceptée par ton ami Byasson, qui, tu dois le comprendre maintenant, ne t'avait accompagné que pour te surveiller et t'expédier comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les précautions étaient bien prises. Alors je résolus de te rejoindre ici. J'eus le temps de rentrer chez moi, de faire mes malles à la hâte, avec l'aide de Louise, et de prendre le train du Havre, qui part à minuit dix minutes. Arrivée au Havre, j'allai au télégraphe pour t'envoyer ma dépêche, puis je m'embarquai sur le Labrador; et me voici. Dans quelle situation morale je fis la traversée, tu peux l'imaginer: je voyais tout le monde conjuré pour te séparer de moi et je me demandais si tu n'étais pas d'accord avec tes parents.

--Moi!

--Cela était absurde et encore plus injuste, j'en conviens, mais toi aussi tu conviendras qu'il était bien difficile d'admettre que ta mère qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il était bien difficile d'admettre que ta mère avait pu toute seule machiner un pareil plan. J'ai quitté Paris décidée, je te l'avoue, à pousser les choses à l'extrême, pour trancher notre situation dans un sens ou dans un autre: ou nous nous séparerons franchement, ou je deviens ta femme; tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgré ton père et ta mère, à la condition de leur faire des sommations; si tu m'aimes comme je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que près de moi que tu peux trouver de l'affection et de la tendresse, si tu vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donné un conseil judiciaire, qui t'as déshonoré en te livrant aux moqueries des usuriers, qui s'est jouée de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul intérêt de son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hésites pas à me donner ton nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours témoigné; si tu hésites, retenu par je ne sais quelles lâches considérations mondaines, je n'hésite pas, moi, à me séparer d'un homme qui n'est pas digne d'être aimé.

Elle avait prononcé ce discours, évidemment préparé à l'avance, en détachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Léon; c'était en arrivant seulement à son projet de mariage qu'elle avait pressé son débit, de manière à n'être pas interrompue. Ayant dit ce qu'elle avait à dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre.

Or, ce qu'elle lisait n'était pas pour la satisfaire: tout d'abord la surprise, puis l'embarras, puis enfin la répulsion.

Mais elle n'était pas femme à se fâcher et encore moins à se décourager en voyant l'accueil fait à son projet.

À vrai dire, elle l'avait prévu cet accueil. Elle connaissait trop bien Léon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la traversée elle préparait ce discours, qu'il allait lui répondre en lui sautant au cou et en écrivant à un notaire de Paris pour que celui-ci procédât aux sommations respectueuses. Cette hardiesse de résolution n'était pas dans le caractère de Léon. Si monté qu'il pût être contre ses parents,--et de ce côté elle l'avait trouvé dans les dispositions les plus favorables à ses desseins,--si exaspéré qu'il fût, il avait trop le sentiment de la famille, il était trop petit garçon, il était trop dominé par le respect humain pour risquer aussi franchement une déclaration de guerre à visage découvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup de tête, elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amérique, et à Paris même elle se fût fait épouser. Si, malgré ses prévisions, elle avait cependant parlé de ce mariage précédé de sommations, c'est parce qu'il était dans ses principes de ne jamais rien négliger de ce qui avait une chance, si faible qu'elle fût, de réussir. Or, comme il se pouvait que Léon, en se voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrât dans un accès d'exaspération qui lui ferait accepter cette idée de mariage, elle avait cru devoir la mettre en avant, quitte à se replier sur une autre, si celle-là était repoussée. Et, en conséquence, elle avait préparé cette autre idée dont la réalisation, pour lui donner des avantages moins complets que la première, n'en serait pas moins cependant pour elle un superbe succès qui couronnerait ses efforts.

L'exaspération ne s'étant pas produite chez Léon au point de l'entraîner aux dernières extrémités, Cara ne commit point la maladresse de lui faire une scène de reproches, qui n'aurait abouti à rien de pratique. Elle était indignée de voir son embarras et son trouble, et c'eût été avec une véritable jouissance qu'elle lui eût reproché sa lâcheté en l'accablant de son mépris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en ce monde, et elle n'avait pas traversé l'Océan pour s'offrir des jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces hésitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux à faire; plus tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne devait lui dire que ce qui était utile.

Jusqu'alors elle avait parlé debout devant Léon en le tenant sous son regard; mais, si cette position était bonne pour l'observer et le dominer, elle était mauvaise pour le toucher et dans un mouvement de trouble passionné lui faire perdre la tête.

Elle vint donc se placer près de lui sur le canapé où il était assis:

--Voilà dans quelles dispositions j'ai quitté Paris, dit-elle, décidée à t'obliger à la rupture ou au mariage, à la rupture si tu étais le complice de ta famille, ou au mariage si tu en étais la victime. Et ma résolution était si bien arrêtée que j'ai eu soin de prendre avec moi tous les papiers nécessaires à ce mariage: tes actes de naissance et de baptême, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux pas qu'à cet égard il s'élève un doute dans ton esprit: j'avais ces actes depuis quelque temps déjà, bien avant que ton voyage fût décidé, les légalisations qui sont sur les actes de naissance en feront foi par leur date.

Pourquoi avait-elle levé ces actes bien avant que le voyage de Léon fût décidé? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au succès de son plan que Léon ne pût pas croire qu'elle avait eu le temps de les obtenir entre le moment où Rouspineau avait parlé et celui où elle était partie, et la date de la légalisation était une réponse suffisante à cette question si Léon se la posait.

Elle continua:

--Pendant les premiers jours de la traversée, je m'affermis dans ma résolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de possible, il n'y avait que cela de digne.

--Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais?

--Remarque que j'étais dans une situation terrible: si je n'admettais pas que tu me trompais, je devais admettre que c'était ta mère qui te trompait, et, malgré tout, je n'osais porter une pareille accusation contre celle qui était ta mère, tant jusqu'à ce jour je m'étais habituée à la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces jours de douleur, je n'ai pas quitté ma cabine. Cependant, cet état de maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calmé la fièvre et la colère qui me dévoraient quand j'ai quitté Paris. Une nuit que tout le monde dormait dans le navire et que le silence n'était troublé que par le ronflement de la machine et le gémissement du vent dans la mâture, j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un rêve, car je ne dormais pas. Écoute-moi sérieusement.

--Je t'écoute.

--Sans douter de la réalité de cette vision, malgré ton irréligion. J'ai vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idées, je sais que cela doit te paraître insensé; cependant cela est ainsi. Il me parle, et voici ses paroles: «Tu serais coupable de pousser ton ami à peiner ses parents. Mais tu serais coupable aussi de persévérer plus longtemps dans la vie qui est la vôtre.» Puis la vision disparut, et je restai livrée à mes pensées, m'efforçant de m'expliquer ces paroles qui m'avaient bouleversée. Le premier avertissement me parut assez facile à comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les sommations respectueuses à tes parents, qui seraient une si cruelle blessure pour leur vanité et leur orgueil; donc je devais renoncer à mon projet de mariage tel que je l'avais arrangé dans ma tête pendant ces si longues journées. Je ne suis pas femme à désobéir à la volonté de Dieu; je renonçai donc à ce mariage.

Elle baissa les yeux comme si elle était profondément émue, mais elle avait été douée par la nature d'une qualité que l'usage avait singulièrement perfectionnée, celle de voir sans paraître regarder; elle remarqua que le visage de Léon, jusqu'alors douloureusement contracté, se détendit.

Après un moment donné à l'émotion, elle poursuivit:

--Le second avertissement était moins clair: comment ne pas persévérer dans la vie qui était la nôtre? La première idée qu'il s'offrit à mon esprit fut celle de la rupture: je devais me séparer de toi. S'il m'avait été cruel de renoncer à ce projet de mariage qui assurait mon bonheur pour l'éternité, combien plus cruelle encore me fut la pensée de la séparation! J'avais pu, après bien des combats, abandonner l'espérance d'être ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner toi-même, renoncer à notre amour, à mon bonheur, à la vie. Je me dis qu'il était impossible que telle fût la volonté de Dieu, et je cherchai un autre sens à ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouvé, et de ce moment j'ai abandonné ma cabine, guérie, pour monter sur le pont comme si j'étais insensible au mal de mer; voilà pourquoi je ne suis pas trop défaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je n'étais qu'un spectre: comment suis-je?

Elle resta un moment assez long à le regarder dans les yeux, en face de lui, et si près, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe.

Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa tendrement.

--Écoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi avec toute ton âme, sans distraction, sans pensée étrangère à ce qui nous occupe, car c'est ma vie que tu vas décider par un oui ou par un non; écoute-moi.

Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais cette fois fiévreusement, passionnément.

--Ce qui m'avait trompé, dit-elle, c'était la pensée que je devais renoncer à devenir ta femme. Ta femme par un mariage légal avec consentement de tes parents et publications, oui, à cela je dois renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu; oui, voilà ce que je dois poursuivre, voilà ce que Dieu exige, voilà ce que je te demande, voilà ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voilà ce que je vais exiger de toi et ce qui amènerait notre séparation si tu me le refusais. Je t'ai demandé de m'écouter tout à l'heure, je te répète ma prière à tes genoux; avant de parler, avant de répondre, avant de prononcer le oui ou non qui va décider notre vie à tous deux, notre bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, écoute-moi jusqu'au bout.

Elle se laissa glisser à terre, et, jetant les bras autour de Léon, elle resta serrée contre lui, la tête levée, le regardant ardemment:

--Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me vois à tes genoux te priant, te suppliant à mains jointes comme si je m'adressais à Dieu. J'aurais persisté dans ma première idée d'exiger de toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais dit simplement ce que je désirais et j'aurais attendu la réponse sans appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage légal m'aurait donné des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais. Par un mariage légal je me serais trouvée ta femme aux yeux de la loi, c'est-à-dire que j'aurais partagé ta fortune, celle que tu recueilleras un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porté ton nom, j'aurais été ton héritière pour le cas où tu serais mort avant moi. Cela eût compliqué ma demande de questions d'argent et d'intérêts qui m'eussent imposé une grande réserve. Dieu merci, cette réserve n'existe pas maintenant, et je n'ai pas à me renfermer dans une froide dignité. Je peux te prier, te supplier, faire appel à ta tendresse, à l'amour, à nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans craindre de mêler l'argent au sentiment, car ce mariage purement religieux, ne me donnera aucuns droits à ta fortune, je ne serai pas ta femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voilà pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.

Ce n'était pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'était encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se serrant contre lui, l'enveloppant, l'étreignant, le fascinant: s'il y avait de l'habileté dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en avait-il dans la façon dont elle le disait: ce discoure eût pu laisser calme un indifférent, mais ce n'était pas à un indifférent qu'elle s'adressait, c'était à un homme qui l'aimait, qui était séparé d'elle depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps étudié dans son fort aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste connaît son clavier. Pendant toute la traversée, elle avait soigneusement travaillé les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et, dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'était livré aux hasards dangereux de l'improvisation.

Que n'eût-elle pas espéré si elle avait pu savoir que celui sur qui elle exerçait déjà tant de puissance venait d'être frappé au coeur par un coup qui lui enlevait toute force de résistance! Connaissant la dépêche au banquier, ce n'eût peut-être pas été le seul mariage religieux qu'elle eût poursuivi.

Elle reprit:

--Pour être sincère, je dois dire que ce n'est pas seulement le repos de ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie entière, celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes parents poursuivront notre séparation; le passé nous annonce l'avenir; ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne réussiront pas? On est bien fort quand on est prêt à tout. Ce mariage nous défendra contre eux, et il me donnera la sécurité sans laquelle je ne peux plus vivre. Tu leur diras la vérité, et alors ils seront bien forcés de renoncer à la guerre. Qui sait même si ce ne sera pas la paix qui se fera quand ils auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras aussi comment les choses se sont passées, comment je n'ai voulu, comment je n'ai demandé que le mariage religieux quand je pouvais exiger l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par là à me connaître et, je l'espère, à m'estimer: Qui sait ce que deviendront alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous réunis?

Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser à la réflexion le temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer.

Puis, après avoir étreint Léon une dernière fois et lui avoir baisé les mains longuement en les mouillant de ses larmes brûlantes, elle se releva:

--J'ai tout dit. À toi maintenant de prononcer. Jamais nous n'avons traversé une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que tu vas choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester à jamais, n'ayant d'autre souci que de me consacrer à toi tout entière et de te rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a été adoré. Tu dis non, et je m'éloigne pour ne te revoir jamais, car mon amour ne résisterait pas au mépris que tu me témoignerais en me refusant une juste satisfaction qui te coûtera si peu. Réduite aux termes dans laquelle je la pose, la question que tu as à trancher en ce moment consiste simplement à savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes pas. Tu m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc là le mot, le seul que tu as à dire: je t'aime. Tes lèvres l'ont prononcé bien souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point?

Parlant ainsi, elle avait fièvreusement remis son chapeau et son manteau, puis, à chaque mot, elle avait avancé peu à peu vers la porte qu'elle touchait.

Léon l'avait suivie.

Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses yeux dans ceux de son amant.

Ils restèrent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et elle s'abattit sur sa poitrine.

Qu'avait-elle à demander de plus?--Il l'avait retenue.

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