II
Le lendemain matin, après avoir lu trois ou quatre journaux qui tous étaient unanimes pour constater le grand, l'éclatant succès obtenu la veille à l'Opéra par mademoiselle Harol dans le rôle d'Ophélie, Byasson se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.
Dans ses vêtements de deuil, madame Haupois-Daguillon était déjà au travail penchée sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver, parcourait les journaux du matin.
--J'ai du nouveau à vous annoncer, dit-il à ses amis, en leur serrant la main joyeusement.
--Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons reçu une bonne nouvelle, et j'allais aller chez vous tout à l'heure pour vous la communiquer. L'homme que nous avons chargé de surveiller Cara est venu nous apprendre hier soir qu'il avait la certitude que Léon était trompé. Il paraît que cette coquine n'a pu jouer son rôle plus longtemps. Après s'être imposé la sagesse pour arriver à ses fins, elle a trouvé que le carême était trop long, et elle est retournée à son carnaval. Elle va une fois par semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouée d'un caprice pour Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la solidité du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Léon que c'est à peine si elle prend des précautions pour lui cacher cette double intrigue.
--De qui est cette réflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre homme?
--De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves matérielles de ce qu'il a découvert, mais il espère les avoir bientôt, et alors nous serons sauvés. Lorsque Léon aura ces preuves sous les yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il connaîtra cette femme et comprendra comment il a été abusé, entraîné, comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hésitera pas à se réunir à nous pour demander à la cour la confirmation du jugement qui déclare nul son prétendu mariage; de même il se réunira à nous encore pour poursuivre à Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen était le seul bon pour réussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou l'autre retourner à son ruisseau? cela était logique, cela était fatal, il n'y avait qu'à attendre ce jour.
--Je n'ai jamais prétendu que Cara ne retournerait pas à son ruisseau, répliqua Byasson, j'aurais plutôt cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que vous m'apprenez ne me surprend pas.
--Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne paraît pas vous causer la même satisfaction qu'à nous.
--C'est que je ne puis pas partager vos espérances.
--Mon cher, vous avez toujours été trop pessimiste, dit M. Haupois avec humeur.
--Et vous, mon cher, vous avez toujours été trop optimiste.
--Les situations n'étaient pas les mêmes, dit madame Haupois-Daguillon.
--Cela est parfaitement juste, répondit Byasson, et si je rappelle que j'ai cru ce mariage possible et même imminent quand vous ne vouliez pas l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours trompé. Eh bien, dans le cas présent, je crois que je ne me trompe pas encore en disant que ces preuves matérielles qu'on vous promet, on ne les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis disposé à croire, c'est dans des conditions où elle peut nier toutes les accusations de façon à abuser Léon, la seule chose importante pour elle. Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles convainquissent Léon, qui est trop complétement aveuglé pour voir clair en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans certaines préparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se réunisse à vous pour demander devant la cour la nullité de son mariage, pas plus que celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas d'importance, la cour prononcera cette nullité, avec ou contre lui, comme le tribunal de première instance l'a prononcée. Mais, pour le mariage religieux, la situation est bien différente; jamais la cour de Rome ne prononcera cette nullité si Léon lui-même ne la demande pas, et, s'il la demande, il n'est même pas du tout certain que vous l'obteniez. Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les résultats que vous espérez, et j'ai la conviction que, lors même qu'elles seraient éclatantes, Léon n'en poursuivrait pas moins ses sommations respectueuses, tant il est incapable de volonté entre les mains de Cara; n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisième acte, et qu'un mois après il pourra se marier, à Paris, malgré vous, et légitimement.
Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colère; pour madame Haupois, elle écoutait attentivement, examinant Byasson.
Comme son mari allait répondre, elle lui coupa la parole.
--Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi si vous n'aviez pas un autre moyen à nous proposer; vous auriez pitié de nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau à nous annoncer; qu'est-ce? je vous en prie, parlez.
--Madeleine est à Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule que Léon peut être arraché des mains de Cara, une femme seule sera assez forte pour délier ce qu'une femme a lié; une influence salutaire détruira l'influence néfaste.
--Léon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a épousé cette coquine.
--Léon n'a aimé Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demandé à l'une de lui faire oublier l'autre; après une longue séparation, sans avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir même si elle vivait encore, il a pu se laisser séduire par Cara; mais le jour où Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra; j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles mêmes de Léon, quand il m'a affirmé qu'il n'avait pris une maîtresse que pour se consoler, mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimée, celle qu'il aimait toujours.
M. Haupois laissa échapper un geste de mécontentement.
--Où avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.
Byasson aurait voulu ne pas répondre tout de suite à cette question, et c'était avec intention qu'il avait tout d'abord insisté sur l'influence décisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que Léon éprouvait pour sa cousine.
Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eût été maladroit de vouloir s'échapper, et mieux valait encore aborder de front la difficulté.
--Vous avez, dit-il, cherché toutes sortes d'explications au départ de Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine était née artiste, elle voulait être artiste. C'est pour cela qu'elle a quitté votre maison; c'est pour se faire chanteuse; elle a débuté hier à l'Opéra avec un succès que les journaux sont unanimes ce matin à constater: une grande artiste nous est née.
--Comédienne!
--Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous répondrai que Madeleine est devenue chanteuse comme Léon est devenu le mari de Cara: chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation à une femme, l'autre au travail et à l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et je l'ai retrouvée hier à l'Opéra chantant Ophélie avec le succès que je viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la scène que je l'ai reconnue, ma première pensée a été d'aller à elle pour lui demander si elle voulait sauver Léon. Heureusement je me suis arrêté en chemin. D'abord il était sage de s'assurer si Madeleine était toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnée telle que je la pouvais désirer. Puis il était sage aussi de savoir si vous étiez disposés à accepter son concours et à le payer du prix qu'il mérite au cas où elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant d'ici. Si Madeleine vous rend Léon, puis-je, en votre nom, prendre l'engagement que vous consentirez à son mariage avec votre fils; puis-je loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez à rien de pratique et qui seul peut empêcher Léon de persister dans la voie où Cara le pousse?
--Mais, cher ami ... s'écria M. Haupois évidemment suffoqué.
Une fois encore la mère coupa la parole au père, la femme au mari:
--Qui vous dit que Madeleine a éprouvé pour Léon les sentiments que vous croyez? Si cela a été, qui vous dit que cela est encore?
--Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour Léon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle avait quitté votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner à un sentiment qu'elle savait n'être jamais approuvé par vous; enfin je crois que si, dans la carrière qu'elle a embrassée, elle a pu rester honnête comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a été gardée par ce sentiment. Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est certain aussi que si, contrairement à mon espérance, ce sentiment n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour votre belle-fille, Léon, avant deux mois, sera marié avec Cara par un mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclésiastiques ne pourront rompre. La question présentement se réduit à ceci: Qui préférez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Décidez. Maintenant laissez-moi vous répéter encore ce que je vous ai déjà dit. Léon ne consentira à voir les preuves dont vous attendez merveille que si Madeleine lui ôte le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous hâterez son mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis pas un grand maître dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens possédés par la passion, et de ce que j'ai vu est résultée pour moi la conviction que, quand une femme est parvenue à mettre des verres roses aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut changer ces verres, celle-là les remplace avec une extrême facilité, et de ce jour ce qui était rose devient noir pour lui, c'est d'un autre côté qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait. Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'intérêt de votre fils et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.
--Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.
Mais madame Haupois intervint de nouveau.
--Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tête; pour moi je suis accablée; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de notre part, que nous n'aurons rien à refuser à celle qui nous aura rendu notre fils..., si elle est digne de lui.