‹ CaraChapitre 55 sur 59 · V

V

Comment faire savoir à Léon que Madeleine était à Paris?

Ce fut la question qu'on agita.

Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui écrire; d'ailleurs, se décidât-on à employer ce moyen, il était à peu près certain que Cara recevait elle-même toutes les lettres qu'on adressait à Léon, et qu'elle ne les lui remettait qu'après un examen préalable; elle garderait donc celle où l'on parlerait de Madeleine.

Byasson fut d'avis que le mieux était de procéder ouvertement, publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il raconterait à un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est-à-dire l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangée avec la seule préoccupation de cacher plus ou moins habilement la source où on l'avait puisée.

Si Cara exerçait son contrôle sur les lettres, elle ne pouvait pas se défier des journaux. Léon serait donc sûrement informé de la présence de Madeleine à Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que mademoiselle Harol n'était autre que mademoiselle Madeleine Haupois, fille d'un ancien magistrat, et nièce de M. Haupois-Daguillon, le célèbre orfèvre de la rue Royale; mais c'était là un secret qui devait éclater tôt ou tard, et mieux valait le révéler utilement que de laisser cette révélation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.

Les choses s'arrangèrent ainsi, et grande fut la surprise de Léon lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frappé par son nom. En ces derniers temps, il avait eu le désagrément de voir son nom assez souvent imprimé dans les journaux, pour le reconnaître à première vue, même lorsqu'il était noyé au milieu d'un article. Cette fois ce n'était pas à la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait, c'était à celle des théâtres.

Madeleine à Paris! Madeleine était cette chanteuse qui venait de débuter à l'Opéra avec un succès que tous les journaux célébraient!

Justement Cara était absente; il n'eut point d'explication à donner, point de prétexte à inventer, il courut à l'Opéra et de l'Opéra rue Châteaudun.

--Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se présenta.

Il dit son nom; et ce fut en marchant fiévreusement en long et en large, les mains contractées, les lèvres frémissantes, qu'il attendit dans le salon où on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de ce qui l'entourait.

Une porte s'ouvrit:--c'était elle.

Il s'avança les bras ouverts.

Elle s'arrêta.

De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hésitation.

Elle lui tendit la main.

Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.

Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'était donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-à-dire ceux de l'affection familiale, qu'il l'abordait.

Elle l'embrassa comme lui-même l'embrassait.

--Chère Madeleine, dit-il en s'asseyant près d'elle, te voilà, te voilà donc enfin!

Sa voix était haletante, saccadée, ses mains tremblaient, évidemment il était sous l'influence d'une émotion profonde.

Il la regarda longuement; puis avec un sourire:

--Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux ont de l'éclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?

--Mais oui.

Elle-même était profondément troublée, cette émotion l'avait gagnée; elle voulut réagir et ne pas s'abandonner:

--Tu crois donc, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton enjoué, qu'une comédienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne peuvent pas être doux?

--En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imaginé, j'ai été bouleversé, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais, comparé celle que je voyais, que je revoyais après l'avoir crue perdue, à celle dont j'avais gardé l'image dans mon coeur.

Tout cela était bien tendre, bien passionné, et tel que Madeleine devait croire que Byasson ne s'était pas trompé en disant que Léon l'aimait toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amitié? d'amour?

Lorsqu'elle avait pensé à la visite de Léon, elle s'était dit qu'elle devait garder son sang-froid et s'appliquer à l'écouter avec un esprit calme, à l'examiner, à le juger pour savoir ce qui se passait en lui et quels étaient présentement ses sentiments; mais voilà qu'elle n'était plus maîtresse de sa volonté, voilà qu'elle l'écoutait avec un coeur palpitant et troublé, voilà qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui, elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irrésistiblement entraînée par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'étendue ni la force,--elle l'aimait, malgré tout, malgré sa liaison, malgré son mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit où, faisant son examen de conscience, elle avait dû s'avouer cet amour, et même plus passionnément, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait souffert par lui.

--Mais comment t'es-tu décidée à entrer au théâtre, dit-il, quand tu m'avais promis de m'écrire?

--Je t'ai écrit.

--Pour me dire que tu quittais la maison de mon père; c'était avant de prendre cette résolution que tu devais m'écrire. Que ne l'as-tu fait!

Il prononça ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de regrets, que de reproches, que de douleurs!

--Tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec tes parents, et je n'ai pas voulu être la cause d'une rupture entre vous.

--Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et à ton occasion!

Il s'arrêta brusquement; puis, ayant passé sa main sur son front, il continua:

--Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi donc ce que tu as fait, où tu as été, où tu t'es cachée? Ta lettre reçue, je suis accouru à Paris pour te chercher, j'ai été à Rouen, à Saint-Aubin. Revenu à Paris, j'ai même fait faire des recherches par la police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais pour....

Il allait dire: «pour moi», il se retint et reprit:

--Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pensé au chagrin, au désespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au désespoir, le mot n'est pas trop fort appliqué au sentiment ... à l'affection que j'éprouvais pour toi. Mais voilà que je me laisse entraîner, ce n'est pas à moi de parler; c'est à toi.

Alors elle lui fit le récit qu'elle avait déjà fait à Byasson, mais plus longuement, avec plus de détails, de manière à ce qu'il la suivît dans son existence à Paris, en Italie, à ce qu'il vît et connût ceux qui l'avaient entourée, particulièrement Sciazziga.

Au moment où l'on parlait de lui, Sciazziga, annoncé par la femme de chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme était chez Madeleine, et il venait voir quel était ce jeune homme. Bien entendu il avait un prétexte, un bon prétexte bien arrangé, pour se présenter et interrompre, malgré loui, la signora oune raison impériouse; mais Madeleine, qui ne se laissa pas prendre à cette raison impériouse, lui répondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait à causer d'affaires sérieuses avec son cousin,--ce fut toute la présentation,--et que plus tard elle l'entendrait.

--Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'à moitié fâchée de cette visite, elle te montre, au moins pour un côté, quelle a été ma vie depuis que j'ai quitté la rue de Rivoli: il y a un mois, Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrangé pour assister à notre entretien.

Puis elle acheva son récit.

--Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas été trop malheureuse; les commencements, il est vrai, ont été durs, mais enfin j'ai été favorisée par la chance; maintenant que j'ai vu de près les dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?

Il ne répondit pas tout de suite, et ce fut après quelques secondes d'embarras qu'il la regarda:

--Tu as vu mes parents? demanda-t-il.

--Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.

--Alors, je n'ai rien à t'apprendre.

--Ce n'était pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines bien, tes parents m'ont parlé de toi; je te disais que je me trouvais assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement, affectueusement: et toi?

Il lui tendit la main:

--Oui, dit-il, tu as raison; je dois te répondre franchement, car c'est l'amitié qui inspire ta question.

Cependant, bien qu'il annonçât qu'il voulait répondre, il resta pendant assez longtemps silencieux, la tête basse:

--Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chère Madeleine, je ne suis pas heureux. Le bonheur pour moi aurait été dans la vie de famille, avec la femme aimée, avec des enfants qui auraient été ceux de mon père et de ma mère. C'était là le rêve que j'avais fait quand j'étais jeune ... il y a trois ans. La fatalité a voulu qu'il ne se réalisât point. Je n'ai pas d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me plaindre la vie que je me suis faite.

Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entraîner à en dire davantage.

--Je te verrai bientôt, dit-il.

--Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je sois prise par le théâtre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que je serais heureuse de chanter pour toi?

--Tu chantes ce soir?

--Oui.

--Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.

--Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester à dîner avec moi: tu ferais un mauvais dîner, car je mange peu quand je dois chanter, mais nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et animé; et après dîner tu me conduirais au théâtre; tu aurais ainsi le plaisir de faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui tous les soirs marche dans mon ombre et ne dédaigne pas de remplacer mon habilleuse pour porter la queue de ma robe.

Il eut un moment très-court, un éclair d'hésitation.

Pour Madeleine, cette hésitation fut cruelle.

--Qui va-t-il préférer? se demanda-t-elle avec angoisse.

Elle voulut cacher son émotion sous un sourire:

--Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dînette avec ta cousine?

--Avec bonheur!

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