Chapitre 10 Le médecin
Mon amie ne voulant à aucun prix que quelqu’un partageât sa chambre, mon père fit coucher une des domestiques devant sa porte, de façon qu’elle ne pût entreprendre une nouvelle escapade sans être arrêtée aussitôt.
La nuit fut très calme. Le lendemain matin, de bonne heure, le médecin, que mon père avait mandé sans m’en avertir, vint me rendre visite.
Mme Perrodon m’accompagna dans la bibliothèque où m’attendait le praticien dont j’ai déjà parlé, petit homme aux cheveux blancs, à l’air sérieux, portant lunette.
Pendant que je lui racontais mon histoire, son visage devint de plus en plus grave.
Nous étions debout, face à face, dans l’enfoncement d’une fenêtre. Quand j’eus fini de parler, il appuya ses épaules contre le mur et fixa sur moi un regard attentif, avec un profond intérêt où se mêlait une certaine horreur.
Après quelques instants de réflexion, il demanda à voir mon père.
On envoya chercher ce dernier qui, dès son arrivée, déclara en souriant :
— Je suppose, docteur, que vous allez me dire que je suis un vieil imbécile de vous avoir fait venir : je le suppose, et, de plus, je l’espère.
Mais son sourire s’évanouit lorsque le médecin, d’un air toujours aussi grave, lui fit signe d’approcher.
Les deux hommes conférèrent pendant quelque temps dans le même enfoncement où je venais de m’entretenir avec le praticien. Leur conversation semblait très sérieuse et très animée. La pièce est très grande, et Mme Perrodon et moi nous trouvions à l’autre extrémité. En conséquence, nous ne pûmes entendre le moindre mot, en dépit de notre curiosité dévorante. D’ailleurs, les deux interlocuteurs parlaient à voix très basse, et nous ne les voyions presque pas : le médecin disparaissait complètement dans le réduit devant la fenêtre, et on n’apercevait de mon père qu’un pied, un bras et une épaule. Quant aux voix, elles devaient être étouffées par l’espèce de cabinet que formaient la fenêtre et les deux murs épais.
Enfin, le visage de mon père apparut : il était blême, pensif et, me sembla-t-il, profondément troublé.
— Laura, ma chérie, dit-il, viens donc un peu ici. Quant à vous, madame Perrodon, nous n’avons pas lieu de vous retenir plus longtemps.
J’avoue que j’éprouvai pour la première fois une légère inquiétude, car, jusqu’alors, je ne me sentais pas malade, bien que je fusse très faible : or, nous nous imaginons toujours que nous pouvons reprendre des forces quand il nous plaît.
Mon père me tendit la main à mon approche, mais il garda les yeux fixés sur le médecin.
— En vérité, c’est fort étrange, déclara-t-il, et je ne puis le comprendre. Viens, ma petite Laura ; écoute bien le docteur Spielsberg et tâche de rassembler tes souvenirs.
— Vous m’avez dit, commença le médecin, que, la nuit où vous avez fait votre premier cauchemar, vous aviez eu l’impression que deux aiguilles vous perçaient la peau du cou. Éprouvez-vous encore une sensation de douleur ?
— Non, pas la moindre.
— Pouvez-vous me montrer du doigt le point précis où vous croyez que cela s’est produit ?
— Juste au-dessous de la gorge, ici même.
Je portais une robe du matin qui cachait l’endroit que je désignais.
— Mon ami, dit le médecin à mon père, vous allez pouvoir dissiper tous vos doutes… Mon enfant, poursuivit-il à mon adresse, vous voulez bien, n’est-ce pas, que votre papa dégrafe un peu le haut de votre robe ? C’est indispensable pour déceler un des symptômes du mal dont vous souffrez.
J’y consentis aussitôt. L’endroit se trouvait à deux pouces environ au-dessous de l’encolure.
— Grand Dieu, c’est donc vrai ! s’écria mon père en devenant plus pâle.
— Vous pouvez le constater de vos propres yeux, déclara le médecin d’un ton de triomphe lugubre.
— Qu’y a-t-il donc ? demandai-je, en commençant à prendre peur.
— Rien, ma chère enfant ; rien d’autre qu’une tache bleue, à peine aussi grosse que le bout de votre petit doigt… Et maintenant, poursuivit-il en se tournant vers mon père, il nous reste à savoir ce que nous avons de mieux à faire.
— Mes jours sont-ils en danger ?
— J’espère bien que non. Je ne vois pas pourquoi vous ne guéririez pas, ni pourquoi votre état ne commencerait pas à s’améliorer dès aujourd’hui. C’est donc là le point où vous éprouvez une sensation d’étranglement ?
— Oui.
— Et ce même point est le centre du frisson que vous m’avez décrit tout à l’heure, semblable à celui que l’on ressent quand on nage à contre-courant dans une rivière très froide ?
— Cela se peut : je crois que c’est exact.
— Vous voyez ? reprit-il en se tournant vers mon père. Me permettez-vous de dire un mot à Mme Perrodon ?
— Bien sûr.
Dès que la gouvernante fut arrivée, le médecin lui parla en ces termes :
— L’état de ma jeune amie ici présente laisse beaucoup à désirer. J’espère que ce ne sera rien de très grave, mais il faudra prendre certaines mesures que je vous exposerai plus tard. En attendant, madame, veuillez avoir la bonté de ne pas quitter Mlle Laura un seul instant. C’est la seule prescription que j’aie à donner pour le présent, mais elle est formelle.
— Je sais que nous pouvons compter sur votre affectueuse obligeance, madame Perrodon, ajouta mon père. Quant à toi, ma chère Laura, je sais que tu te conformeras à la prescription de ton médecin. À ce propos, docteur, je veux vous demander votre avis au sujet d’une autre malade qui présente des symptômes assez semblables, bien que moins violents, à ceux que Laura vient de vous décrire. Il s’agit d’une jeune fille qui séjourne chez nous. Puisque vous devez repasser par ici ce soir, vous ne sauriez mieux faire que de partager notre dîner. À ce moment-là, vous pourrez l’examiner. Elle ne descend jamais avant le début de l’après-midi.
— Je vous remercie de votre invitation. Je serai chez vous ce soir à sept heures.
Les deux hommes répétèrent leurs instructions à Mme Perrodon et à moi-même, puis, après ces dernières recommandations, mon père raccompagna le médecin. Je les vis arpenter pendant un bon moment le terre-plein entre la route et le fossé, absorbés dans une conversation très sérieuse.
Le praticien ne revint pas. Je le vis enfourcher son cheval, prendre congé de son interlocuteur, et s’éloigner de la forêt en direction de l’est. Presque au même instant arriva le courrier de Dranfeld qui remit le sac de lettres à mon père.
Pendant ce temps, Mme Perrodon et moi nous nous perdions en hypothèses sur les étranges et graves instructions que le docteur et mon père nous avaient imposées de concert. La gouvernante (comme elle me le révéla plus tard) craignait que le praticien ne redoutât une attaque soudaine au cours de laquelle je pourrais perdre la vie ou me blesser gravement, si l’on ne me prodiguait pas des soins immédiats.
Cette interprétation ne me vint pas à l’esprit. J’imaginais seulement (et cela valait mieux pour mes nerfs) qu’on avait arrêté ces dispositions pour me donner une compagne qui m’empêcherait de prendre trop d’exercice, ou de manger des fruits verts, ou de faire une des mille sottises auxquelles les jeunes gens sont censés être enclins.
Une demi-heure plus tard, mon père entra, une feuille de papier à la main
— Cette lettre a été retardée, me dit-il. C’est le général Spieldorf qui me l’envoie. Il aurait pu être ici hier ; peut-être arrivera-t-il aujourd’hui ou demain.
Il me remit la lettre, mais il n’avait pas cet air satisfait qu’on lui voyait quand un hôte (et surtout un hôte aussi cher à son cœur que le général) annonçait sa venue. Bien au contraire, il semblait désirer que son vieil ami se fût trouvé au fond de la Mer Rouge.
De toute évidence, il était en proie à une préoccupation qu’il ne lui plaisait pas de révéler.
Je posai ma main sur son bras, lui jetai un regard suppliant, et lui demandai d’une voix tremblante :
— Papa chéri, voudrez-vous répondre à une question de votre fille ?
— Peut-être, dit-il en me caressant les cheveux.
— Est-ce que le docteur me trouve très malade ?
— Non, ma chérie. Il pense que, si l’on prend les mesures voulues, tu seras parfaitement rétablie, ou, du moins, sur la voie d’un rétablissement complet, dans un jour ou deux, répondit-il d’un ton assez sec. J’aurais bien voulu que notre bon ami, le général, eût choisi un autre moment pour nous rendre visite… Enfin, disons que j’aurais voulu que tu fusses en parfaite santé pour le recevoir.
— Mais, voyons, papa, de quel mal le docteur me croit-il atteinte ?
— D’aucun ; ne me harcèle pas ainsi, répliqua-t-il en manifestant plus d’irritation que je ne lui en avais jamais vu montrer.
Puis, s’étant aperçu, je suppose, que j’avais l’air peiné, il ajouta après m’avoir embrassée :
— D’ici un jour ou deux, tu sauras tout : du moins, tout ce que je sais. En attendant, ne te tourmente pas à ce sujet.
Il fit demi-tour et sortit de la pièce ; mais, alors que j’étais encore sous le coup de l’étonnement causé par son étrange attitude, il rentra pour me dire qu’il se rendait à Karnstein. Il avait demandé que la voiture fût prête à midi, et Mme Perrodon et moi devions l’accompagner. Il allait voir pour affaires le prêtre qui habitait près de ce lieu pittoresque. Comme Carmilla n’avait encore jamais vu l’endroit, elle pourrait, quand elle serait descendue de sa chambre, nous rejoindre en compagnie de Mlle De Lafontaine : toutes deux apporteraient ce qu’il faudrait pour nous permettre de faire un pique-nique dans les ruines du château.
En conséquence, je fus prête à midi sonnant. Peu de temps après, mon père, Mme Perrodon et moi, nous partîmes pour la promenade projetée. Après avoir franchi le pont-levis, nous tournâmes à droite et suivîmes la route en direction de l’ouest pour gagner le village abandonné et le château en ruine de Karnstein.
Aucune promenade sous bois ne saurait être plus charmante. C’est une succession de vallons et de collines en pente douce, complètement recouverts d’arbres splendides dépourvus de cette raideur que donnent les plantations artificielles et l’émondage.
Les accidents du terrain font souvent dévier la route de la ligne droite, l’obligeant à serpenter au bord de ravins escarpés, le long de murailles rocheuses, au milieu de paysages d’une variété presque inépuisable.
À l’un de ces tournants, nous rencontrâmes soudain notre vieil ami, le général Spielsdorf, qui chevauchait vers nous, accompagné d’un domestique. Ses bagages suivaient dans une carriole.
Le général mit pied à terre au moment même où nous nous arrêtions. Après l’échange de politesses habituel, il se laissa aisément convaincre d’accepter un siège libre dans notre voiture et d’envoyer au château son domestique et son cheval.
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