Chapitre 12 Le récit
— J’y consens de tout mon cœur, dit le général en faisant un effort visible.
Après un court silence pendant lequel il mit ses idées en ordre, il entama l’un des plus étranges récits que j’aie jamais entendu :
— Mon enfant bien-aimée se faisait grande fête du séjour que vous aviez eu la bonté de lui ménager auprès de votre charmante fille. (Sur ces mots, il m’adressa un salut fort galant, mais empreint de mélancolie.) Or, entre-temps, mon vieil ami le comte de Carlsfield nous invita à nous rendre dans son château, situé à six lieues environ de l’autre côté de Karlstein, pour assister aux fêtes qu’il donna, vous vous en souvenez sans doute, en l’honneur de son illustre visiteur : le Grand Duc Charles.
— Je m’en souviens, en effet, dit mon père. Je crois que ces réjouissances furent splendides.
— Princières, en vérité ! Mais il faut dire aussi que le comte a toujours dispensé une hospitalité fastueuse. On pourrait croire qu’il possède la lampe d’Aladin… La nuit qui marqua le début de mon malheur fut consacrée à un magnifique bal masqué. On avait ouvert les jardins à tout le monde, et accroché dans les arbres des lampions multicolores. Il y eut un feu d’artifice tel que Paris n’en avait jamais vu de pareil. Quant à la musique (qui, vous le savez, est mon faible), elle était vraiment divine : le meilleur orchestre du monde, les meilleurs chanteurs que l’on avait pu emprunter aux plus grands opéras d’Europe. Pendant que l’on errait à travers ces jardins illuminés d’une manière féerique, à l’extrémité desquels se dressait le château dont les longues rangées de fenêtres déversaient une lumière rose, – on entendait soudain ces voix ravissantes s’élever d’un bosquet silencieux ou de l’un des bateaux qui voguaient sur le lac. J’avais l’impression de me trouver transporté en arrière, dans le monde romanesque et poétique de ma prime jeunesse.
« Dès que le bal commença, après que le feu d’artifice, nous gagnâmes la majestueuse suite de salles réservées aux danseurs. Un bal masqué, vous le savez, offre toujours un beau spectacle : mais je n’ai jamais rien vu que l’on puisse comparer à cette merveilleuse soirée.
« Les invités appartenaient à la plus haute aristocratie. J’étais presque le seul personnage dénué de toute importance.
« Mon enfant chérie semblait particulièrement belle ce soir-là. Elle ne portait pas de masque. Son agitation et son plaisir ajoutaient un charme indicible à ses traits adorables. Je remarquai bientôt qu’une jeune fille masquée, splendidement vêtue, semblait l’observer avec un intérêt extraordinaire. Je l’avais aperçue au début de la soirée dans la grand-salle ; et un peu plus tard, elle avait marché près de nous pendant quelques minutes sur la terrasse devant le château, sans quitter ma nièce des yeux. Une dame masquée, portant un costume à la fois riche et sobre, dont l’allure majestueuse révélait une personne de haut rang, lui servait de chaperon. Si la jeune fille avait eu le visage découvert, j’aurais pu savoir de façon plus sûre si elle observait vraiment ma pauvre enfant : aujourd’hui, j’en ai la certitude absolue.
« Nous nous trouvions dans un des salons. Ma nièce, qui venait de danser, se reposait dans un fauteuil près de la porte. Quant à moi, j’étais debout tout près d’elle. Les deux femmes dont je viens de parler s’approchèrent, et la plus jeune s’assit dans un fauteuil à côté de ma pupille. Sa compagne resta debout à côté de moi et lui parla pendant quelque temps à voix basse.
« Ensuite, profitant du privilège de son masque, elle se tourna vers moi, m’appela par mon nom, puis, sur le ton d’une amie de longue date, entama une conversation qui piqua ma curiosité au plus haut point. Elle mentionna plusieurs réceptions où elle m’avait rencontré – à la Cour ou chez des personnes de qualité. Elle fit même allusion à de petits incidents auxquels j’avais cessé de penser depuis longtemps mais qui, je m’en aperçus, étaient simplement restés en suspension dans ma mémoire, car ils reprirent vie dès qu’elle les eut évoqués.
« Mon désir de savoir qui elle était devenait plus vif à mesure que le temps passait. Elle esquivait avec beaucoup d’adresse et d’amabilité toutes mes tentatives d’identification. Il me semblait presque inexplicable qu’elle connût tant d’épisodes de mon existence. Et elle paraissait prendre un plaisir bien naturel à déjouer ma curiosité, à me voir patauger d’une conjecture à une autre, dans mon avide perplexité.
« Pendant ce temps, la jeune fille (que sa mère appela une ou deux fois par le nom bizarre de Millarca en lui adressant la parole) avait lié conversation avec ma nièce en déployant autant de grâce et d’aisance que mon interlocutrice.
« Elle se présenta en disant que sa mère était une de mes vieilles connaissances. Elle lui parla de l’agréable audace que permettait le port du masque. Elle lui tint des propos aimables, admira son costume, et lui fit, en termes choisis, des compliments discrets sur sa beauté. Elle l’amusa beaucoup en se moquant des danseurs qui emplissaient la salle de bal, et rit gaiement avec elle. Elle se montra pleine d’esprit et d’animation, si bien que toutes deux ne tardèrent pas à être en très bons termes. Finalement, elle ôta son masque, découvrant ainsi un visage d’une extraordinaire beauté. Il nous était complètement inconnu, mais ses traits adorables avaient un tel pouvoir de séduction que nul ne pouvait rester indifférent à leur charme. Ma pauvre nièce y succomba sur-le-champ. Je n’ai jamais vu personne plus subjugué par quelqu’un d’autre au premier coup d’œil, si ce n’est, en vérité, l’inconnue elle-même, qui semblait éprise d’une folle passion pour ma chère enfant.
« – Vous m’avez intrigué au plus haut point, dis-je en riant. Cela ne vous suffit-il pas ? Ne voulez-vous pas consentir à vous mettre à égalité avec moi en me faisant la faveur d’ôter votre masque ?
« – Nulle requête ne saurait être plus déraisonnable ! répondit-elle. Comment pouvez-vous demander à une femme de renoncer à un avantage ? De plus, comment savez-vous que vous me reconnaîtriez ? Les années nous changent beaucoup.
« – Ainsi que vous pouvez le voir, dis-je en m’inclinant avec un petit rire mélancolique.
« – C’est ce que les philosophes nous apprennent, poursuivit-elle. Et qui vous dit que la vue de mon visage vous serait de quelque secours ?
« – J’en accepte le risque sans la moindre appréhension. Il est inutile d’essayer de vous faire passer pour une vieille femme : votre tournure vous trahit.
« – Il n’en reste pas moins que plusieurs années ont passé depuis que je vous ai vu, ou, plutôt, depuis que vous m’avez vue (car c’est sur ce plan que je me place). Millarca que voici est ma fille. Je ne saurais donc être jeune, même aux yeux des gens auxquels le temps a appris l’indulgence ; et il pourrait fort bien me déplaire d’être comparée à l’image que vous gardez de moi. Vous n’avez pas de masque à ôter : vous ne pouvez donc rien m’offrir en échange.
« – C’est par pitié pour moi que je vous prie de l’enlever.
« – Et c’est par pitié pour moi que je vous prie de me permettre de le garder.
« – Dans ce cas, vous consentirez, je l’espère, à me dire si vous êtes française ou allemande ; car vous parlez le français et l’allemand à la perfection.
« – Ma foi, général, je garderai le silence à ce sujet : vous avez l’intention de me prendre par surprise, et vous cherchez présentement votre point d’attaque.
« – À tout le moins, vous ne songerez pas à nier que, puisque vous m’avez fait l’honneur de vous entretenir avec moi, je devrais savoir comment m’adresser à vous. Dois-je dire : Madame la Comtesse ?
« Elle se mit à rire, et je suis certain qu’elle se serait dérobée une fois de plus si elle n’en avait pas été empêchée par un incident… (Mais puis-je appeler « incident » la moindre circonstance d’une entrevue qui, je le crois maintenant, avait été préparée dans ses moindres détails ?)
« Quoi qu’il en soit, à peine avait-elle commencé à me répondre qu’elle fut interrompue par l’arrivée d’un homme vêtu de noir, particulièrement élégant et distingué, dont la seule imperfection était, à mes yeux, une pâleur vraiment cadavérique. Il ne portait pas de travesti, mais un simple habit de soirée. Sans le moindre sourire, il s’inclina très bas devant ma compagne et lui parla en ces termes :
« – Madame la Comtesse me permettra-t-elle de lui dire quelques mots susceptibles de l’intéresser ?
« La dame se tourna vivement vers lui, et posa un doigt sur ses lèvres pour lui enjoindre le silence. Puis, elle me dit d’un ton enjoué :
« – Soyez assez gentil pour me garder ma place, général ; je vais revenir dans quelques instants.
« Sur ces mots, elle s’en alla à l’écart avec l’homme en noir, et tous deux s’entretinrent très sérieusement pendant quelques minutes. Ensuite, ils s’éloignèrent à pas lents dans la foule, et je les perdis de vue.
« Je commençai à me torturer l’esprit pour tenter de découvrir l’identité de la dame qui se souvenait si aimablement de moi. J’envisageai même de prendre part à la conversation entre sa fille et ma nièce, pour essayer de préparer une surprise à la Comtesse en étant capable de lui dire à son retour son nom, son titre, le nom de son château et la liste de ses biens. Mais, à ce moment, elle revint en compagnie de l’homme en noir.
« Je préviendrai Madame la Comtesse quand sa voiture sera à la porte, lui dit-il.
« Puis il s’inclina devant elle et se retira.
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