‹ CarmillaChapitre 14 sur 17 · Chapitre 14 Le bûcheron

Chapitre 14 Le bûcheron

« Mais je ne tardai pas à constater certaines choses fort déplaisantes. En premier lieu, Millarca, se plaignant d’une extrême langueur (résultat de sa récente maladie), ne sortait jamais de sa chambre qu’assez tard dans l’après-midi. Ensuite, nous fîmes par hasard une troublante découverte : quoiqu’elle fermât toujours sa porte à double tour de l’intérieur et ne touchât plus à la clé jusqu’au moment où elle ouvrait à la femme de chambre préposée à sa toilette, elle était souvent absente très tôt le matin, et, parfois, plus tard dans la journée, des heures où elle désirait qu’on la crût couchée dans son lit. À plusieurs reprises, on la vit depuis les fenêtres du château, dans la clarté grisâtre de l’aube, marcher parmi les arbres en direction de l’est, comme une personne en état de transe. Je crus alors qu’elle était somnambule, mais cette hypothèse ne résolvait pas le problème. Comment Millarca pouvait-elle quitter sa chambre en laissant la porte fermée à clé de l’intérieur ? Comment pouvait-elle sortir de la maison sans ouvrir ni porte ni fenêtre ?

« À ma perplexité s’ajouta bientôt une angoisse beaucoup plus vive.

« Ma pauvre enfant commença à perdre sa bonne mine et sa santé de façon si mystérieuse et si horrible que je ressentis une véritable épouvante.

« Elle fut d’abord hantée par des rêves affreux, puis par un spectre qui avait tantôt l’apparence de Millarca, tantôt celle d’une bête aux formes indistinctes rôdant autour de son lit. Puis vinrent des sensations étranges. L’une d’elles, point désagréable mais très particulière, ressemblait au flux d’un courant glacé contre sa poitrine. Par la suite, il lui sembla que deux longues aiguilles la transperçaient un peu au-dessous de la gorge, en lui causant une violente douleur. Quelques nuits plus tard, elle eut l’impression d’un étranglement progressif qui finissait par lui faire perdre conscience.

J’avais pu distinguer nettement les dernières phrases que le général venait de prononcer, car, à ce moment-là, nous roulions sur l’herbe rase qui a envahi les deux côtés de la route, aux abords du village sans toit d’où nulle fumée ne s’est élevée depuis un demi-siècle.

Vous pouvez imaginer combien je fus stupéfaite d’entendre le vieux soldat d’écrire exactement les symptômes de mon mal en relatant ceux de la pauvre fille qui, si elle avait survécu, aurait été, à ce moment même, en visite au château de mon père. Vous pouvez imaginer aussi combien je fus stupéfaite de l’entendre raconter en détail des habitudes et un comportement mystérieux qui étaient ceux-là même de notre belle invitée, Carmilla !

Une clairière s’ouvrit dans la forêt. Nous nous trouvâmes soudain au pied des pignons et des cheminées du village en ruine, que dominaient, au sommet d’une légère éminence, les tours et les créneaux du château démantelé, entouré d’un bouquet d’arbres gigantesques.

Je descendis de la voiture, plongée dans un rêve d’épouvante. Puis, sans mot dire, car chacun de nous avait ample matière à réflexion, nous gravîmes la pente et nous trouvâmes bientôt en train d’errer parmi les vastes salles, les escaliers et les sombres corridors du château.

— Voici donc l’antique résidence des Karnstein ! dit enfin le général tandis que, par une grande fenêtre, il contemplait le village et la vaste étendue de la forêt. C’est ici que cette effroyable famille a rédigé ses chroniques sanglantes. Il est vraiment pénible que ces monstres continuent, après leur mort, à tourmenter la race humaine par leurs abominables appétits. Leur chapelle se trouve là-bas.

Il montrait du doigt les murs gris d’une construction gothique bâtie à mi-pente, partiellement dissimulée dans le feuillage.

— Et j’entends la hache d’un bûcheron en train de travailler au milieu des arbres qui l’entourent, poursuivit-il. Peut-être pourra-t-il me donner le renseignement que je cherche, et m’indiquer la tombe de Mircalla, Comtesse de Karnstein. Ces paysans conservent les traditions locales des grandes familles dont les gens riches et titrés oublient l’histoire dès qu’elles sont éteintes.

— Nous avons au château, un portrait de la Comtesse Mircalla, dit mon père. Aimeriez-vous le voir ?

— J’ai tout le temps, mon cher ami, car je crois avoir vu l’original. Et mon désir d’explorer la chapelle vers laquelle nous nous dirigeons présentement a été l’un des motifs qui m’ont amené à vous rendre visite plus tôt que je n’en avais eu d’abord l’intention.

— Comment, vous dites que vous avez vu la Comtesse Mircalla ! s’exclama mon père. Mais, voyons, il y a plus d’un siècle qu’elle est morte !

— Pas si morte que vous le croyez, d’après ce que l’on m’a raconté.

— J’avoue que vous m’intriguez au plus haut point, mon cher ami !

Je vis mon père regarder une fois encore son interlocuteur avec cet air de doute que j’avais discerné dans ses yeux au début de notre voyage. Mais, si le comportement du général exprimait parfois la colère ou la haine, il ne révélait pas le moindre déséquilibre mental.

Au moment où nous franchissions la porte ogivale de l’église (car la bâtisse méritait bien ce nom par ses dimensions), le vieux soldat poursuivit en ces termes :

— Désormais, un seul but peut retenir mon intérêt pendant les quelques années qui me restent à passer en ce monde : c’est d’exercer sur cette femme la vengeance dont un bras humain est encore capable, grâce à Dieu !

— Quel genre de vengeance vous proposez-vous d’accomplir ? demanda mon père d’un ton surpris.

— Je me propose de décapiter ce monstre ! s’exclama le général.

Tandis qu’il disait ces mots, ses joues s’empourprèrent violemment. Il frappa du pied avec force, éveillant ainsi les lugubres échos de la chapelle en ruine, et leva en même temps sa main crispée qu’il agita férocement dans l’air comme si elle eût étreint une hache.

— Quoi ? s’écria mon père, plus stupéfait que jamais.

— Vous m’avez entendu : je veux lui couper…

— Lui couper la tête ?

— Oui, parfaitement. Avec une hache ou une bêche, ou tout autre instrument capable de trancher cette gorge scélérate !

Le général tremblait de fureur. Ayant pressé le pas de façon à nous précéder, il poursuivit :

— Je vais tout vous dire, mon ami. Cette poutre servira de siège à votre fille qui doit être lasse. Quand elle sera assise, j’achèverai mon affreuse histoire en quelques phrases.

Le bloc de bois équarri placé sur les dalles envahies par les herbes folles formait un banc sur lequel je fus très contente de m’installer. Pendant ce temps, le général héla le bûcheron qui était en train de couper les branches sur les vieux murs de la chapelle.

Quelques instants plus tard, le vigoureux vieillard se tenait devant nous, sa hache à la main.

Il ne put nous fournir aucun renseignement sur les tombes des Karnstein. Mais il nous dit qu’un vieux forestier, logé présentement dans la maison du prêtre, à deux milles de distance, serait à même de nous indiquer leur emplacement exact. Il s’offrit à aller le chercher moyennant quelque argent, et à nous le ramener en moins d’une heure si nous consentions à lui prêter un de nos chevaux.

— Y a-t-il longtemps que vous travaillez dans cette forêt ? lui demanda mon père.

— J’abats des arbres ici depuis ma plus tendre jeunesse, répondit-il dans son patois. J’ai succédé à mon père qui, lui-même, avait succédé à d’innombrables générations de bûcherons. Je pourrais vous montrer, dans ce village en ruine, la maison où tous mes ancêtres ont vécu.

— Pourquoi ce village a-t-il été abandonné ? demanda le général.

— Parce qu’il était hanté par des revenants, monsieur. Plusieurs ont été suivis jusque dans leurs tombes, reconnus coupables de vampirisme, et exterminés selon la coutume établie : c’est-à-dire qu’on les a décapités, transpercés d’un pieu, et brûlés. Mais ils avaient eu le temps de tuer un grand nombre de villageois.

« D’ailleurs, après que l’on eut pris toutes ces mesures légales, que l’on eut ouvert plusieurs tombes et privé plusieurs vampires de leur vie empruntée, le village ne fut pas délivré pour autant. Mais, un jour, un gentilhomme de Moravie, de passage à Karnstein, apprit l’état des choses, et, étant expert en la matière, comme le sont beaucoup de ses compatriotes, offrit de débarrasser les villageois de leur bourreau. Voici comment il procéda. Un soir de pleine lune, il monta, peu après le coucher du soleil, en haut du clocher de cette chapelle, d’où il pouvait observer le cimetière au-dessous de lui. Il resta à son poste de guet jusqu’au moment où il vit le vampire sortir de sa tombe, poser à terre le linceul dans lequel on l’avait enseveli, et se diriger vers le village pour en tourmenter les habitants.

« Le gentilhomme descendit alors du clocher, s’empara du suaire et regagna son observatoire. Quand le vampire revint et ne retrouva pas son linceul, il se mit à invectiver furieusement le Morave qu’il avait aperçu au faîte du clocher, et qui, en réponse, lui fit signe de venir chercher son bien. Là-dessus, le vampire, ayant accepté cette invitation, commença à grimper ; mais, dès qu’il fut arrivé aux créneaux, le gentilhomme lui fendit la tête d’un coup d’épée, puis le précipita dans le cimetière. Après quoi, ayant descendu l’escalier tournant, il alla retrouver sa victime et la décapita. Le lendemain, il remit les restes du vampire aux villageois qui enfoncèrent un pieu dans le cœur du monstre, puis brûlèrent la tête et le corps, selon les rites consacrés.

« Le gentilhomme fut autorisé par celui qui était, à cette époque, le chef de la famille Karnstein, à faire disparaître la tombe de la Comtesse Mircalla, dont on oublia très vite l’emplacement.

— Vous ne pourriez vraiment pas me montrer où elle se trouvait ? demanda vivement le général.

Le bûcheron sourit et fit un signe de tête négatif.

— Nul ne saurait vous le dire aujourd’hui, répondit-il. De plus, on raconte que son corps a été enlevé ; mais personne n’est sûr de cela non plus.

Sur ces mots, étant pressé par le temps, il posa sa hache et s’en alla, tandis que le général achevait son étrange récit.

q