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Chapitre 16 Ordalie et exécution

Comme le général disait ces mots, l’homme le plus étrange que j’eusse jamais vu pénétra dans la chapelle en franchissant la porte par laquelle Carmilla était entrée et sortie. Grand, maigre, voûté, il avait un visage brun et sec, creusé de rides profondes. Il était vêtu de noir et coiffé d’un chapeau à large bord de forme bizarre. Ses longs cheveux gris tombaient sur ses épaules. Il portait des lunettes d’or, et avançait à pas lents, d’une démarche curieusement traînante. Il tenait son visage tantôt levé vers le ciel, tantôt baissé vers la terre. Un sourire perpétuel sur les lèvres, il balançait ses longs bras maigres et agitait d’un air absent ses mains décharnées couvertes de vieux gants noirs beaucoup trop grands pour elles.

— L’homme qu’il me fallait ! s’exclama le général, en allant au-devant de lui d’un air charmé. Mon cher baron, je suis ravi de vous voir ; en vérité, je n’espérais pas vous rencontrer si tôt.

Il fit un signe de la main à mon père qui venait de rentrer dans la chapelle, et alla à sa rencontre en compagnie de l’extraordinaire vieillard. Les présentations une fois terminées, les trois hommes entamèrent une conversation très sérieuse. Le baron tira de sa poche un rouleau de papier qu’il étala sur la pierre usée d’un tombeau. Puis, avec un porte-mine, il se mit à tracer des lignes imaginaires sur ce papier : ce devait être un plan de la chapelle, car leurs regards s’en détournaient souvent pour se poser sur certains endroits de l’édifice. De temps à autre, le baron interrompait ce que je puis appeler sa « conférence » pour lire dans un petit carnet crasseux dont les pages jaunies étaient couvertes d’une fine écriture.

Ils gagnèrent lentement le bas-côté en face du lieu où je me trouvais. Ensuite ils entreprirent de mesurer les distances en comptant leurs pas. Enfin, ils s’arrêtèrent devant un pan de mur qu’ils se mirent à examiner avec le plus grand soin, arrachant le lierre qui le recouvrait, sondant le plâtre du bout de leur canne, grattant à certains endroits, frappant à d’autres. À la longue, ils constatèrent la présence d’une large plaque de marbre où se trouvaient deux lettres gravées en relief.

Avec l’aide du bûcheron, qui n’avait pas tardé à revenir, ils mirent à jour une inscription commémorative et un écusson : ceux du tombeau, depuis longtemps perdu, de Mircalla, Comtesse de Karnstein.

Le général (qui, pourtant, je le crains, n’était guère enclin à prier) leva les yeux et les mains vers le ciel pendant quelques instants en une silencieuse action de grâce.

— Demain, dit-il enfin, un magistrat de la Haute Cour sera ici, et il sera procédé à une enquête, conformément à la loi.

Puis, se tournant vers l’étrange vieillard aux lunettes d’or, il ajouta :

— Mon cher baron, comment pourrai-je vous remercier ? Comment pourrons-nous tous vous remercier ? Grâce à vous, le pays va être délivré d’un fléau qui afflige ses habitants depuis plus d’un siècle. Dieu merci, l’horrible ennemi est enfin dépisté.

Mon père entraîna alors les deux hommes à l’écart. Je compris qu’il voulait les mettre hors de portée de mon ouïe pour pouvoir leur exposer mon cas ; et je les vis me regarder fréquemment tout en poursuivant leur entretien.

Au terme de ce conciliabule, mon père vint me trouver, m’embrassa à plusieurs reprises, puis me fit sortir de la chapelle en disant :

— Il est temps de regagner le château ; mais avant de reprendre le chemin du retour, il nous faut aller trouver le bon prêtre qui habite non loin d’ici, et le convaincre de se joindre à nous.

L’ecclésiastique accéda sans discussion à la requête de mon père, et nous rentrâmes tous au logis où je fus très heureuse d’arriver, car j’étais épuisée de fatigue. Mais ma satisfaction fit place au désarroi quand j’appris qu’on n’avait pas de nouvelles de Carmilla. Personne ne s’offrit à m’expliquer l’effroyable scène qui avait eu lieu dans la chapelle en ruine et dont le souvenir était rendu plus horrible par la sinistre absence de mon amie : de toute évidence, il s’agissait d’un secret que mon père ne voulait pas me révéler pour le moment.

Cette nuit-là, on prit des dispositions extraordinaires pour mon coucher. Deux servantes et Mme Perrodon s’installèrent dans ma chambre pour y veiller jusqu’au jour, tandis que le prêtre et mon père faisaient bonne garde dans le cabinet de toilette.

Au préalable, l’ecclésiastique avait accompli certains rites solennels dont je ne compris pas le sens, tout de même je ne compris pas la raison des précautions extraordinaires prises pour assurer ma sécurité pendant mon sommeil.

Il me fallut attendre quelques jours pour que tout me fût révélé.

Dans l’intervalle, mes souffrances nocturnes disparurent en même temps que Carmilla.

Vous avez sans doute entendu parler de la terrible superstition qui règne en Moravie, en Silésie, en Serbie, en Pologne et même en Styrie : à savoir, la superstition du vampire.

Si l’on accorde quelque valeur aux témoignages humains portés avec tout le soin et la solennité voulus, au milieu d’un grand appareil judiciaire, par devant d’innombrables commissions composées de plusieurs membres bien connus pour leur intégrité et leur intelligence, qui ont rédigé des procès-verbaux plus volumineux que tous ceux ayant trait à n’importe quel autre genre d’affaire, – alors il est difficile de nier, ou même de mettre en doute, l’existence du vampirisme.

Pour ma part, je ne connais aucune théorie permettant d’expliquer ce que j’ai moi-même éprouvé, à l’exception de celle qui nous est fournie par l’antique croyance du pays.

Le lendemain de ce jour mémorable, l’enquête officielle eut lieu dans la chapelle du château de Karnstein. On ouvrit le tombeau de la Comtesse Mircalla. Le général et mon père reconnurent tous deux leur belle et perfide invitée. Bien qu’il se fût écoulé cent cinquante ans depuis son inhumation, son visage avait conservé les teintes chaudes de la vie, et ses yeux étaient grands ouverts. Aucune odeur cadavérique ne s’exhalait du cercueil. Les deux médecins présents (l’un appointé par le gouvernement, l’autre par le promoteur de l’enquête), attestèrent ce fait prodigieux que l’on pouvait percevoir une faible respiration et de légers battements du cœur. Les membres étaient parfaitement flexibles, la chair avait gardé toute son élasticité. Au fond du cercueil de plomb, le corps baignait dans sept ou huit pouces de sang. Toutes les preuves du vampirisme se trouvaient donc réunies.

En conséquence, on mit le corps debout, selon la coutume antique, et l’on enfonça un pieu aigu dans le cœur du vampire qui poussa alors un cri perçant, en tous points semblable à celui d’un être vivant prêt à rendre l’âme. Puis, on trancha la tête, et un flot de sang ruissela du cou sectionné. Après quoi, on plaça le corps et la tête sur un bûcher. Les cendres furent dispersées dans l’eau de la rivière qui les emporta au loin. Et depuis lors, le pays n’a jamais plus été infesté par les visites d’un vampire.

Mon père possède une copie du procès-verbal de la Commission Impériale, sur lequel figurent les signatures de tous ceux qui assistèrent à l’enquête et à l’exécution. Ma relation de cette affreuse scène est un simple résumé de ce document officiel.

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