‹ Carnet d'une femmeChapitre 2 sur 4 · L'INCONSTANCE DU MARI

L'INCONSTANCE DU MARI

J'ai appris, aujourd'hui, une chose abominable... une chose qui m'a fait un mal affreux.

J'ai appris que mon mari, que Jean a une maîtresse, c'est-à-dire ne m'aime plus, sans doute.

Cette révélation explique bien des faits que je ne comprenais pas depuis le retour de notre voyage de noces.

Jean, dès le lendemain de ce retour, presque, s'était montré nerveux, ennuyé et, comme une sotte que j'étais, je pensais que cet état d'esprit correspondait, chez lui, à un simple «chic» de mondain. C'était une femme qui le changeait ainsi, et cette femme a été plus forte que moi, puisque je n'ai pas su la deviner et lui retirer mon mari, même, et surtout, sans connaître qu'elle était ma rivale.

Je n'oserais affirmer que Jean n'avait pas un peu lassé ma patience par ses singularités de caractère et d'attitude, en ces derniers temps; je n'oserais affirmer que je l'aime autant que jadis. Cependant, en apprenant qu'il a une maîtresse, j'ai éprouvé un gros chagrin et, l'avouerai-je, un froissement d'orgueil très profond.

On assure que lorsque l'orgueil se mêle à un sentiment de tendresse, cette tendresse est à son déclin. Je ne sais si cette observation est juste; mais il me semble très naturel qu'une femme, jeune, jolie--parfaitement, jolie!--à peine mariée, comme je suis, se sente humiliée à la pensée qu'une autre femme lui prend celui qu'elle a aimé ou qu'elle aime.

Je ne suis pas une niaise et j'eusse pardonné, à Jean, un caprice--une passade--selon l'expression de cette folle d'Yvonne, après laquelle passade l'infidèle me fût revenu tout entier, au moins moralement. Mais non; il a une maîtresse, une maîtresse qu'il adore, sans doute, et auprès de laquelle il vit le plus grand nombre de ses heures.

Comment ai-je su l'inconstance de Jean? Très simplement et, probablement, comme on sait ordinairement ces choses-là. Une imprudence de mon mari m'a mise au courant des faits.

Etant entrée, cette après-midi, dans sa chambre, je ne l'y trouvai pas, mais j'y vis, en revanche, traînant sur un meuble, une lettre dont il m'a semblé reconnaître l'écriture. La tentation fut plus puissante que mon désir de ne pas lire, que l'avis de ma conscience qui me conseillait de ne pas être curieuse; j'ouvris la lettre et je la parcourus. Je ne me trompais pas. L'épître était de cette petite peste de Rolande qui, mariée au duc de Blérac--le monsieur qui passe ses journées à jouer du tambour et qui m'a fait la cour récemment--s'ennuie et se distrait, je le vois, en volant, à ses amies, leurs maris.

Il y avait, là, quatre pages d'extraordinaire passion exprimée dans un langage, par des mots que je n'ai pas très bien compris, toujours. Je ne croyais pas Jean, dans ses grands airs froids, guindés et cérémonieux, que jamais le rire n'éclaire, capable de parler un tel patois amoureux, capable, surtout, d'inspirer à une femme l'enthousiasme que témoigne Rolande.

Ce fait présente, à mes yeux encore mal ouverts de petite mariée, comme on me nomme depuis mon retour à Paris, une énigme qui m'intrigue et que je ne devinerai jamais, si je reste ce que je suis, une pauvre bête d'épousée que tout étonne.

J'ai pleuré en lisant la prose de Rolande--cette prose où il y a des phrases d'amour si précises, que je n'ai pu douter une seconde de l'intimité de ses relations avec Jean--des phrases aussi qui me feraient supposer que cette intimité date de plus loin que notre retour à Paris, existait avant notre mariage.

J'ai pleuré. Mais Jean ne saura pas ma peine. Je ne suis pas si naïve que je ne sache qu'un plaisir se double par la douleur ou, simplement, par l'ennui qu'il procure à autrui, dans un contre-coup logique. En apprenant que j'ai pleuré, Jean qui considère sa trahison, peut-être, ainsi qu'une incidence insignifiante dans sa vie, l'envisagerait comme une chose sinon méritoire, du moins fort appréciable, et en goûterait le charme d'autant plus délicieusement qu'il se saurait deviné, qu'il se croirait surveillé.

Je ne l'ai pas vu, d'ailleurs, aujourd'hui, et j'ai des «chances» pour ne le point voir jusqu'à demain.

Yvonne seule--ma meilleure amie du Sacré-Cœur--cette tête folle d'Yvonne de Mercy, est venue me troubler dans mes méditations et me tirer, un peu aussi, de mon chagrin.

Elle a dîné avec moi et sa présence m'a certainement consolée.

C'est un cœur excellent, mais quelle cervelle détraquée!

Mariée depuis deux ans, elle parle de tous et de tout sur un ton qui n'admet pas de réplique. Elle professe une grande expérience des choses d'amour, surtout, et comme je ne suis pas assez savante, en cette matière, pour la contredire, je suis bien forcée de m'incliner devant ses raisonnements.

On lui fait une cour terrible, dans le monde, et elle a, sans cesse, un troupeau d'amoureux sur ses pas. On l'a baptisée, pour cette cause, la Bergère.--Gare au loup, madame; les moutons attirent le loup qui croque même les bergères.

On ne peut rien lui cacher, et elle s'est aperçue que j'avais les yeux rouges... que j'avais pleuré. Elle m'a questionnée et quoique j'eusse voulu ne pas révéler le secret humiliant qui me faisait souffrir, elle m'a obligée, par ses instances, par ses caresses, à le lui avouer.

Je m'attendais à ce qu'elle s'indignât avec moi contre la conduite de Jean. Mais elle s'est mise à rire, à rire, à tellement rire, que sa gaîté m'a choquée. Voyant qu'elle me contrariait, elle est redevenue sérieuse et m'a dit:

--Ton mari te trompe, et tu te lamentes, et tu pleures, au risque d'abîmer tes jolis yeux. C'est insensé.

--Tu ne voudrais pas, pourtant, que je me réjouisse, répliquai-je.

--Non. Mais je tiens à ce que tu ne perdes pas ton temps et ta beauté en des gémissements inutiles. La surprise que tu éprouves, actuellement, tu l'aurais éprouvée demain. Un peu plus tôt, un peu plus tard, va, c'est ainsi dans le mariage, pour nous autres, femmes, et le mieux, souvent, est quand c'est un peu plus tôt.

--Que signifie cela?

--Cela signifie qu'on a, ainsi, plus de temps devant soi, pour se consoler.

--C'est affreux ce que tu dis là.

--Mais non, ce n'est pas affreux. C'est simplement conforme à la morale mondaine.

Comme je ne trouvais rien à répondre à cette étrange théorie, Yvonne se rapprocha de moi et, s'emparant de mes mains, me parla affectueusement.

--Ecoute-moi bien. Jean t'a aimée pendant sept mois d'une façon à peu près exclusive. Eh bien, résigne-toi s'il ne t'aime plus ainsi, et songe que tu es parmi les heureuses. Combien de femmes, dans le monde, pourraient avoir le souvenir d'amour que tu possèdes et y puiser une compensation à leur abandon? Nous donnons beaucoup, en entrant dans le mariage, ma pauvre chérie, tandis que l'homme ne nous offre qu'un cœur fatigué d'avoir battu la charge, un peu sur tous les champs de bataille, qu'un désir superficiel, émoussé, qui ressemble à un feu prêt à s'éteindre, sans cesse, et en lequel il est nécessaire de jeter, à toute minute, de nouveaux fagots. Nous sommes des fagots, aux yeux de ces messieurs; lorsque nous sommes consumés, ils vont au bois en chercher d'autres. Pourquoi nous plaindre et pourquoi leur demander plus qu'ils ne peuvent donner? La vie--la vie mondaine--est ainsi et rien ne la changera. Dans ton cas particulier, tu dois te féliciter. Après huit mois de mariage, ton mari ne t'a pas rendue mère et tu restes libre, par conséquent.--Un enfant est un élément consolateur, pour la femme délaissée, dans le monde bourgeois. Mais, chez nous, il n'apporte, souvent, qu'une amertume de plus. On ne saurait prévoir ce que l'avenir réserve à une mondaine dédaignée par son mari. Or, quoi qu'elle fasse, quelqu'aventure dont elle soit l'héroïne, si elle n'a pas d'enfant, elle sera excusée. Un bambin, au contraire, lui vaudrait la sévérité, le contrôle des gens qu'elle fréquente, et ces gens la condamneraient, la mettraient à l'index si le plus léger incident venait rompre la monotonie de son existence. Je ne te souhaite ni te conseille cet incident, ma chérie, mais, enfin, s'il survenait, tu es indépendante et ton mari lui-même se réjouirait de te savoir dégagée de tout devoir envers un enfant--fille ou garçon--qui porterait son nom. Je n'ai pas eu d'enfant, et lorsque M. de Mercy m'a oubliée, je me suis bien trouvée de n'être pas mère; m'as-tu comprise?

J'ai compris, certes, le discours d'Yvonne, ou plutôt--car elle n'a pas voulu m'en dire davantage, aujourd'hui, et s'en est allée en coup de vent--je sens que ma vie d'innocence, si je puis ainsi m'exprimer, est finie; je sens que j'ai l'âme et tout l'être troublés, et il me semble que je quitte une demeure familière et paisible, pour entrer dans une maison inconnue et en laquelle, au bruit de chacun de mes pas, répond un écho mystérieux.

PSYCHOLOGIE DE LA FEMME TROMPÉE

Décidément, Yvonne est une gentille, une sincère amie. Depuis qu'elle sait ma situation de demi-veuve, elle ne m'abandonne pas et vient assidûment me voir. Ses visites m'ont consolée. Sans cette folle, en effet, je me serais certainement laissé prendre par un chagrin naïf et sot, tandis que me voilà sinon guérie de la blessure que m'a faite mon mari, du moins fort disposée à en être guérie.

Yvonne est une savante doctoresse et les amants heureux ou malheureux devraient bien la consulter.

Ce matin, nous avons fait ensemble une longue promenade, à cheval, dans le Bois, et nous avons bavardé.

Comme je lui disais que j'avais médité ses paroles et que j'étais résolue à accepter, paisiblement, ma situation de femme trompée, elle s'est mise à rire et s'est tournée vers moi.

--Ce ne sont pas mes paroles qui t'ont ainsi calmée, déclara-t-elle, qui t'ont ainsi amenée à ne point te révolter contre l'infidélité de ton mari. Si tu avais été une femme sentimentale, au lieu d'être ce que tu es--une nerveuse, une sensuelle, mes discours n'auraient guère servi à te rendre raisonnable.

--Quelle folie me contes-tu là?

--Je ne plaisante pas, ma mignonne.

--Cependant...

--Il n'y a pas de cependant. Tu es la femme que je dis et, si tu ne l'étais pas, tu n'agirais pas comme tu te promets d'agir.

Devant cette appréciation un peu vive, une confusion me saisit.--Yvonne vit mon attitude et reprit:

--Ne rougis pas, voyons; je ne te demande pas tes secrets intimes: d'abord, parce que je ne tiens pas à les connaître; ensuite, parce qu'ils ne doivent pas être, au point de vue spécial de la psychologie amoureuse, très curieux. En affirmant que tu es une nerveuse, une sensuelle, je n'ai pas voulu indiquer que tu as l'expérience, la pratique qui caractérisent les femmes nerveuses et sensuelles; j'ai simplement constaté qu'en te «faisant une conduite» semblable à la leur, tu te montres à moi comme une sensuelle instinctive. Si tu rencontres jamais un homme dont tu acceptes l'affection, si tu possèdes jamais un... ami, ce n'est pas lui qui me démentira.

--Explique-toi.

Yvonne s'assujettit un peu sur sa selle, ainsi qu'un professeur sur sa chaise; puis, elle continua:

--Une femme sentimentale, en amour, se reconnaît à l'absolutisme, à l'exclusivisme intérieurs qu'elle apporte en toutes choses, en ses paroles, comme en ses actions. Elle est sans fièvre apparente sous les baisers, elle est sans indulgente compréhension devant les petits accidents qui peuvent troubler son intimité.--Déçue dans la propriété du mari ou de l'amant, par exemple, trompée, comme c'est ton cas, elle demeure atterrée, elle ne parvient pas à concevoir nettement l'inconstance de celui qu'elle aime, elle ne peut s'habituer à cette idée qu'il ait été séduit par d'autres attraits que les siens, qu'il ait répondu à l'appel d'une bouche qui n'est pas la sienne. Elle ne s'indigne pas violemment; elle s'écroule toute, elle gémit, elle se traîne dans une désespérance, comme ces malades qui agonisent, lentement, en une langueur douce et délicieusement triste, parfois.--La femme sensuelle qui vit, en amour, beaucoup plus physiquement que moralement, dont tout l'être matériel appartient au désir, qui ne livre que très peu de cérébralité, d'âme si tu veux, à l'homme, au plaisir qu'elle en retire, plutôt, est moins exclusive dans sa pensée, dans ses actes. Si elle est naturellement jalouse de celui qu'elle aime et à qui elle se confie, elle admet très bien, dans un instinct qui découle de la franchise de ses impressions, qu'elle _pourrait_ n'être pas seule à le rendre heureux, et s'il lui arrive d'être dédaignée, de traverser une crise d'abandon, elle éprouve du dépit sans doute, mais ses larmes sont vite séchées. La femme sentimentale ne voit pas la possibilité d'une rivalité d'amour en son existence, se refuse à deviner la séduction qui peut naître, contre elle, d'une autre femme. La femme nerveuse examine loyalement les choses et les êtres dont elle a le contact habituel. Elle a un regard intérieur--ce regard invisible des amoureuses de race--qui lui montre que telle femme la vaut, que telle femme est redoutable, et comme elle a la compréhension intime du désir, elle déplore sa défaite lorsqu'elle est trompée, mais elle ne hait réellement, ni celui qui la délaisse, ni celle qui passe, ainsi, dans sa vie.--Tu es cette femme, je le répète.

Les théories d'Yvonne sont intéressantes, mais elles me paraissent quelque peu fantaisistes.

Comme elle se taisait, je ne pus m'empêcher de protester contre ses paroles. Elle se redressa, au risque de faire cabrer son cheval, et me dit:

--Tu crois que je m'amuse à «paradoxer.» Soit. Réponds donc à mes questions: sincèrement, affirmerais-tu que tu hais ton mari, parce qu'il te trompe; que tu hais Rolande, parce qu'elle est sa maîtresse? Sincèrement aussi, nierais-tu que cette petite peste fût très jolie?

Je souris:

--Je n'éprouve, en effet, de haine véritable ni contre Jean, ni contre Rolande, et j'avoue que ma... rivale est charmante.

Yvonne, radieuse, s'écria:

--Tu vois, tu confirmes mon raisonnement. Ce qui le fait indiscutable, surtout, c'est que tu n'as pas fermé ta chambre à ton mari--je le parierais;--c'est encore que si, tout à l'heure, demain, il te regarde d'une certaine façon, tu oublieras son crime. Si tu t'en souviens, de ce crime, ce ne sera même, crois-le, que pour mieux aimer celui qui l'a commis. Il y a de ces incohérences apparentes en amour. Elles ne forment, en réalité, que les éléments du désir.

La science me manquait pour suivre Yvonne dans sa discussion, et je tentai de détourner l'entretien.

--Quoi qu'il en soit de toutes ces choses, fis-je, Jean n'est pas excusable de me tromper.

Yvonne eut un grand éclat de rire.

--Encore! Tu songes encore à trouver ou à ne pas trouver des excuses à la conduite de ton mari! Mais, ma chérie, mets-toi donc bien dans la tête que les actes d'un homme, en amour, n'ont aucune importance. Un homme marié, dans le monde, trompe nécessairement sa femme. L'homme qui a reçu une spéciale éducation, qui appartient, soit à un milieu mondain, soit à un milieu artistique, n'est pas responsable, à proprement parler, de ses entraînements passionnels. Il va à la femme, dans un mouvement inconscient, comme il va au restaurant lorsqu'il a faim. Sa main se tend vers nos jupes, fatalement, sans que nous puissions considérer son audace comme un outrage, sans que nous puissions lui garder rancune de cette audace, même lorsqu'elle est inspirée par une autre que par nous. L'homme qui ne donnerait pas sujet de plainte à sa femme, en amour, ma pauvre chérie, serait... manchot, et au diable soient les invalides!

--Fort bien, dis-je, c'est là une morale très commode et très amusante. Mais pourquoi ne profite-t-elle qu'à l'homme? Pourquoi la femme n'en bénéficierait-elle pas?

Yvonne me regarda et il me sembla qu'un étonnement, mêlé d'un peu de pitié, se dessinait sur son visage.

Elle murmura:

--La femme... la femme... oh, ma mignonne, comme tu es innocente!... La femme... mais elle en bénéficie autant que l'homme, de cette morale. Si elle ne récrimine pas devant les caprices du mari, je ne vois pas que le mari récrimine devant les siens.

--Quoi, tu penses que M. de Blérac, par exemple, apprenant que Rolande est la maîtresse de Jean...

--Ne dirait rien.

--Oh!

--C'est comme cela, conclut Yvonne.

Je ne répondis rien à cette affirmation. Nous prîmes un temps de galop et nous rentrâmes pour le déjeuner.

Jean m'attendait. Il fut aimable, et je mangeai comme une paysanne.

Ah, ça, est-ce que, vraiment, les discours de cette folle d'Yvonne seraient sérieux?

LE PÉCHÉ

Yvonne n'est pas seule, paraît-il, à posséder des opinions spéciales sur les choses d'amour, et cette après-midi, au thé de la vieille marquise d'Oboso, une Espagnole parisianisée, ces dames ont rivalisé de discours étranges à ce sujet.--Yvonne n'était pas la moins empressée à se faire remarquer par ses aperçus originaux, mais ce n'est pas elle qui a obtenu le prix d'éloquence. Le croirait-on? C'est la marquise qui a émis les avis les plus subversifs et qui nous a toutes «collées.»

Rolande était là; mais elle n'a rien dit. Je ne l'ai pas boudée et elle a semblé un peu étonnée de mon attitude indifférente. Je profite des leçons d'Yvonne.

Comme on était fatigué de médire des hommes, de les calomnier même, la toute blonde et toute mignonne Mme de Sorget s'est tout à coup écriée:

--Si nous parlions des femmes... Ça serait peut-être plus suggestif.

Et l'on a parlé des femmes, ou plutôt de la femme. Il y a une nuance, m'a-t-on assuré, entre ce pluriel qui généralise et ce singulier qui synthétise.

Je commence à penser que la femme ne devient intéressante qu'autant qu'elle s'émancipe, se pervertit, car on ne s'est entretenu, chez Mme d'Oboso, que des conditions en lesquelles elle est amenée à commettre des... irrégularités.

Ces conditions ont été classées, par la marquise, en quatre questions principales. Je les transcris, sur ce carnet, aussi exactement qu'il est en mon pouvoir.

_1º La femme commet-elle le Péché en prenant un amant qu'elle aime et dont elle est aimée?_

«--Je serai nette, a dit Mme d'Oboso avec une certaine onction dans la voix. Ecartant, tout d'abord, la qualité sociale de la femme, négligeant son état de fille, de veuve, ou d'épouse, l'envisageant simplement comme femme, je répondrai qu'elle ne commet aucunement une faute en se donnant à l'homme que son cœur ou que ses sens ont désiré.

«Je suis en désaccord, ici, avec ce qu'on appelle, un peu pompeusement, les conventions sociales, je le sais; mais je pense que les conventions sociales, faites, le plus souvent, d'injustes appréciations, d'égoïsme, d'hypocrisie, sont surtout appliquées à la femme dans l'exagération inique d'un rigorisme intéressé.

«Les conventions sociales ne veulent point admettre que la femme peut avoir les mêmes appétits physiques, les mêmes entraînements d'esprit et de chair qui, chez l'homme, sont regardés comme étant sans importance; et parce qu'elle porte, en elle, une maternité possible, elles la condamnent, elles l'enchaînent dans toute l'évolution de son existence.

«La morale ordinaire est établie sur une fausse vision des choses, et la femme qui, aimant, ose la braver en se livrant à l'homme qu'elle souhaite, à l'homme qui la fait irrésistiblement tressaillir en son âme comme en son sang, n'est pas coupable. Et elle n'est pas coupable parce qu'elle obéit à une impulsion plus puissante que sa volonté, que ses hésitations, que son instinctive pudeur, à une impulsion qui la rend inconsciente de l'acte qu'elle va accomplir.

«Un affamé à qui l'on présente un morceau de pain, se jette sur ce morceau de pain et le dévore, sans connaître son mouvement. Une femme amoureuse cède à la même influence mystérieuse qui s'impose aux êtres dans toute occasion extrême de la vie, en allant vers celui de qui elle attend la satisfaction de ses intimes joies.

«Je n'assure pas que ce que je viens de dire soit pour être agréable aux duègnes, aux jaloux et aux maris. Toute leur surveillance, toute leur autorité ne sauraient détruire le mécanisme de l'être humain. Un mari jaloux et trompé, d'ailleurs, m'a toujours paru ressembler à un aveugle qui, dans son regret de la lumière, voudrait que tous les hommes fussent privés de la vue.»

Il y eut de petits rires, parmi nous. Mais Mme d'Oboso posait la seconde question et l'on écouta.

_2º La femme commet-elle le Péché en prenant un amant qu'elle n'aime pas, dans le seul souci de son intérêt?_

La marquise se fit très sévère et c'est d'un ton indigné, presque, qu'elle formula cette déclaration:

«--La femme qui, n'aimant pas, devient la maîtresse d'un homme dans le but de tirer, de cet homme, un contentement d'intérêts matériels, est consciente de son action.

«Afin de s'attacher l'amant, elle doit lui offrir, sans cesse, la certitude d'une affection, d'une sympathie qu'elle n'éprouve pas.--Elle est obligatoirement hypocrite. Partant, coupable.

«Son cas est pareil à celui d'un commerçant qui vendrait une marchandise frelatée et qui abuserait ainsi de la confiance de l'acheteur.»

Toutes les têtes restèrent droites, tous les regards sans confusion, et nulle n'interrompit la marquise qui s'apprêtait à poursuivre son cours de psychologie amoureuse.

_3º La femme commet-elle le Péché en prenant, à la fois, deux amants qu'elle aime différemment?_

Un sourire malicieux éclaira la face ridée de notre vieille amie, et c'est avec un accent presque mystérieux qu'elle donna son avis:

«--La question est subtile et faite, encore, pour déranger l'ordre de la morale ordinaire.

«Une femme peut, sans pécher, aimer deux hommes à la fois, soit que, séparément, ils provoquent en elle des sensations et des sentiments qui la réjouissent, la font vivre de manières diverses et nécessaires à son tempérament, soit que réunis, en sa pensée, ils complètent, l'un par l'autre, son idéal et son désir.

«Elle ira vers ces deux hommes, alternativement, dans la même inconscience qui caractérise toute femme recherchant le baiser de l'amant unique, et elle pourra oublier son ami brun dans les bras de son ami blond, comme aussi elle pourra songer à son ami blond, en se livrant, sans illusion sur la présence réelle de la personne, aux caresses de son ami brun.

«Son plaisir même, alors, s'accroîtra de toute la somme de désir qui la porte vers l'un et vers l'autre; il sera plus complet. Dans la possession effective de l'un et dans le souvenir de l'autre, intimement rapprochés au moment suprême de l'abandon, elle goûtera l'ivresse absolue.»

Un peu de houle se produisit autour de la marquise qui l'apaisa d'un geste bénisseur et qui formula la quatrième et redoutable interrogation.

_4º La femme commet-elle le Péché en se laissant aimer par une femme et en l'aimant?_

Quelques joues devinrent très rouges, des «oh» pudiques se firent entendre, mais Mme d'Oboso continua sa démonstration et l'on fut tout oreilles.

«--Si l'on prenait, sur cette question, l'avis des Anciens, fit-elle, on répondrait négativement. Mais la société mondaine actuelle n'a pas la liberté de pensée des Anciens et l'amour de la femme pour la femme se présente à elle comme une monstruosité.

«Au risque, pourtant, de paraître ce que je ne suis pas--une dépravée--je dirai, avec ceux d'autrefois, que la femme qui aime une femme, ne me semble pas coupable.

«La femme a une vision toute particulière des choses et, dans l'amour qu'elle ressentira pour une femme, elle obéira tout autant à cette vision qu'à une perversion de son esprit ou de ses sens.

«L'aspect physique des choses--je répète ce mot--a une influence considérable sur la femme et une femme, dans sa grâce, dans sa beauté, dans le coquet agencement de sa mise, frappera le regard de l'une de ses pareilles avec plus d'intensité passionnelle, souvent, que l'homme le mieux bâti, le plus élégant. Gracieuse, jolie, coquette, elle se sentira attirée par ces attraits reproduits en sa compagne, comme son propre reflet, et l'aimera--c'est peut-être le cas le plus fréquent--comme une autre elle-même. Elle sera heureuse de retrouver en une femme ce qu'elle adore en elle, de se mirer en une femme ainsi qu'en un miroir et, dans la caresse qui la chatouillera à son contact, elle oubliera l'homme, elle éprouvera même l'effroi de sa possession un peu brutale, elle s'alanguira dans la maligne jouissance d'un rêve déguisé, d'une réalité à peine palpable.

«Il y a, ici, inconscience encore; il y a, ici, une force physique et psychique qui commande à la femme et qui la fait irresponsable de ses actes. Il ne peut donc y avoir Péché.»

S'étant ainsi exprimée, la marquise, sans prêter attention à des chuchotements qui couraient dans le salon, se reposa; puis, s'adressant à nous toutes, comme un professeur à ses élèves, elle a conclu par cette anecdote qui nous apparut, dans sa simplicité, ainsi qu'une fine et énigmatique ironie:

«--J'ai connu une dame, délicieuse vieille toute imprégnée de dix-huitième siècle, qui se montrait fort bienveillante aux amoureux et qui avait coutume de murmurer, en parlant du péché d'amour, sous quelque forme qu'il se présentât à elle:

«--C'est les deux tiers de la vie.

«Je reprendrai la phrase de la vieille et spirituelle femme et, la corrigeant un peu, je dirai:

«--C'est toute la vie.

«Nous compterons, plus tard, mes mignonnes, si je suis encore de ce monde, combien il se trouvera de femmes, parmi vous, qui me démentiront.»

J'ignore ce que, plus tard, je serai en mesure de confesser à la marquise. Mais ce que je sais bien, actuellement, c'est que je ne regrette pas d'être allée, aujourd'hui, chez Mme d'Oboso.