‹ Catherine de MédicisChapitre 11 sur 17 · XCIV.]

XCIV.]

Elle aurait volontiers laissé croire aux puissances catholiques, afin de se faire payer très cher, qu'elle préparait depuis longtemps le massacre des huguenots. Mais en vérité elle n'avait prémédité que d'assassiner Coligny; et c'était par peur des représailles qu'après l'avoir manqué elle avait décidé de frapper avec lui les autres chefs du parti. «Si l'Amiral était mort du coup d'arquebuse qu'on lui tira, écrivait le 24 août de Paris le nonce Salviati au cardinal Côme, secrétaire d'État de Grégoire XIII, je ne me résous pas à croire qu'il se fût fait un si grand carnage»[617]. «La mort de l'Amiral, affirmait l'ambassadeur d'Espagne, a été un acte réfléchi, celle des huguenots le fruit d'une résolution soudaine»[618]. La fureur des soldats et des masses avait encore ajouté au nombre voulu des victimes[619].

[Note 617: Theiner, _Annales ecclesiastici_, t. I (1856), p. 329.]

[Note 618: Cité par Decrue, _Le Parti des politiques_, Paris, 1892, p. 175.--C'est aussi l'avis de Tavannes, _Mémoires_, éd. Buchon, p. 434.]

[Note 619: La thèse de la préméditation a été reprise par M. Lucien Romier, ce patient explorateur des archives italiennes (_La Saint-Barthélemy, Les événements de Rome et la préméditation du massacre_, Revue du XVIe siècle, t. I, 1913, p. 529-561); mais il n'incrimine pas, comme on a paru le croire, Catherine et Charles IX. Ce seraient les Guise qui, au mois d'avril 1572, auraient délibéré de faire tuer Coligny et les autres chefs huguenots pour couper court à la politique protestante du gouvernement et empêcher la rupture et la guerre avec l'Espagne. «Rien, au contraire, dit M. Romier, p. 546, n'indique que Catherine de Médicis ait été complice ni même informée du projet des Guise. C'est tardivement que la Reine-mère trouva dans ce projet un moyen commode pour résoudre des difficultés imprévues (c'est-à-dire celle des Pays-Bas). Au vrai, Catherine, dans ses entrevues mystérieuses, en juillet 1572, avec la duchesse de Nemours (voir ci-dessus, p. 188), n'a, comme les faits le prouvent, arrêté que l'assassinat de Coligny. M. Romier prétend que les Guise avaient depuis plus longtemps et d'eux-mêmes prémédité une extermination générale. Le cardinal de Lorraine était parti pour Rome en mai, «prévoyant, dit encore M. Romier, p. 553, le meurtre des chefs huguenots, mais ignorant que les circonstances feraient du Roi et de la Reine les complices de cette tragédie», et il avait obtenu du pape (27 août), alors que la nouvelle de la Saint-Barthélemy n'était pas encore connue à Rome, la désignation d'un légat, le cardinal Orsini, qui devait arriver à Paris peu après le massacre attendu «pour défendre, au nom du Saint-Siège, la conduite des Guise et obliger Charles IX à prendre les justiciers comme ministres». Il est bon de retenir de cette thèse que, dans ses recherches d'archives, M. Romier n'a pas trouvé la moindre preuve d'un projet concerté de longue main par Catherine contre les protestants. Quant au grand dessein qu'il prête aux Guise et au rôle du cardinal Orsini, il ne ressort pas des documents quand on les examine sans idée préconçue. Les vanteries du cardinal de Lorraine, qu'on n'a rapportées, et pour cause, qu'après l'événement, ne sont pas des preuves suffisantes. Il est vrai, que depuis la mort de François de Guise, les siens cherchaient à se venger de Coligny, qu'ils regardaient comme le complice de Méré, et certainement ils guettaient l'occasion de le tuer, mais ils n'étaient pas, en 1572, assez puissants pour engager une bataille dans Paris, contre la volonté du Roi et de la Reine-mère. S'ils avaient considéré le mariage d'Henri de Navarre et de Marguerite de Valois comme un moyen d'attirer les chefs protestants à Paris et de les leur livrer tous réunis, le cardinal de Lorraine n'eût pas travaillé de toutes ses forces à Rome à l'empêcher. Le jeune duc de Mayenne, au lieu d'aller prendre du service à Venise contre les Turcs, serait resté avec le duc de Guise, son frère, et le duc d'Aumale, son oncle, pour prendre part à la lutte. La délibération de famille des Lorrains en avril 1572 contre le parti protestant et le gouvernement allié des protestants est une pure hypothèse et il n'y a pas trace de préparatifs et d'armements faits par les Guise en vue d'un coup de main qui aurait été un coup d'État.]

Catherine espérait que la Saint-Barthélemy l'aiderait à marier le duc d'Anjou en Espagne; mais Philippe II savait que le salut du catholicisme avait été son moindre souci et il refusa la récompense attendue[620]. Elle revint alors sans scrupule aux alliances protestantes. Elle expliqua--ce fut sa justification--que les huguenots complotaient la ruine du Roi et du royaume et qu'elle avait été obligée, pour se défendre, de les assaillir. Elle recommanda bien (13 septembre) à Schomberg, qui allait en Allemagne comme ambassadeur, de ne pas «laisser entrer en l'entendement des princes que ce qui a été faict à l'Amiral et à ses complices soyt faict en haine de la nouvelle religion, ni pour son extirpation, mais seullement pour la pugnition de la scelere conspiration qu'ils avoient faicte...»[621]. Sans s'émouvoir de l'indignation des hommes d'État anglais contre «cet acte trop plein de sang, la pluspart innocent, et trop suspect de fraulde», elle continua de négocier le mariage du duc d'Alençon avec Élisabeth[622]. Elle renoua les relations avec Ludovic et Guillaume de Nassau. Elle laissa le légat, qui venait la féliciter, se morfondre quelque temps à Avignon, et, quand elle consentit à le recevoir, elle s'excusa d'entrer dans la ligue des puissances méditerranéennes contre le Turc, ou même de faire publier le concile de Trente. Elle ne s'embarrassait pas des contradictions.

[Note 620: _Lettres_, t. IV, Introd., p. CXX.]

[Note 621: Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau, Première série, t. IV, Supplément_, p. 12e. Cf. la lettre du duc d'Anjou au même Schomberg: «... Quelque chose que l'on puisse dire par delà contre la vérité de ce qui est advenu en ce Royaulme, nous voulons estreindre la négociation plus que jamais et faire cognoistre aux princes que nous sommes leurs plus seurs et parfaicts amys...», deux lettres de Schomberg du 9 et 10 octobre, en réponse probablement à celle où Charles IX expliquait à sa façon la Saint-Barthélemy, dans le _Bulletin de la Société du protestantisme français_, t. XVI, 1867, p. 546-551.]

[Note 622: Sur cette recherche poursuivie concurremment par la Reine-mère et, à son insu, par le duc d'Alençon, voir La Ferrière, _Le XVIe siècle et les Valois_, p. 357 sqq;--Walsingham, p. 394-396 et _passim_;--et La Mothe-Fénelon, _Correspondance diplomatique_, t. V, p. 126, 142, 192 et _passim_. Les lettres du Roi et de la Reine-mère en réponse à celles de l'ambassadeur sont au tome VII: _Supplément à la Correspondance_.]

Depuis ces horribles journées, Charles IX était renfrogné, mélancolique, hanté par l'image de ces cadavres sanglants, courbé et vieilli par son crime. Mais Catherine ne montra jamais ni regret ni remords. Elle avait exterminé sans combat ces capitaines huguenots dont la résistance sur les champs de bataille avait été invincible. Elle tenait sous sa main les deux princes du sang, les deux seuls chefs possibles, du moins elle le croyait, d'une nouvelle révolte; et elle les avait forcés à se convertir. Le parti protestant était désarmé, décapité. Que pourraient quelques gentilshommes avec des bourgeois et des gens du peuple contre les armées royales? La pensée de sa victoire la remplissait de joie. Le jour de la fête d'investiture de l'Ordre de Saint-Michel (29 septembre), quand elle vit parmi les nouveaux chevaliers, son gendre Henri de Navarre, qui s'inclinait avec belle grâce devant l'autel et devant les dames, elle se tourna vers les ambassadeurs et tout à coup éclata de rire[623].

[Note 623: Dépêche de l'ambassadeur d'Espagne, Diego de Çuñiga, citée par Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II, p. 332, note 1.]

Mais elle se réjouissait trop vite. La bourgeoisie protestante, amoureuse de ses aises et craintive des coups, se fût volontiers humiliée devant le pouvoir, pourvu qu'on lui laissât la liberté de conscience. Mais les masses étaient peu sensibles à l'intérêt et à la peur; elles suivirent les pasteurs qui, jusque-là relégués au second rang par les chefs militaires, apparurent comme les prophètes de Dieu et inspirèrent à l'Église opprimée la résolution de défendre sa foi et de punir la trahison et le parjure.

Montauban, Nîmes, Aubenas et Privas fermèrent leurs portes ou différèrent de les ouvrir. A La Rochelle comme à Sancerre, autre boulevard de la Réforme au centre du royaume, les gens du commun, les soldats ou les marins mirent à la raison ou à mort les gros bourgeois qui délibéraient de se soumettre. La Rochelle où s'étaient enfermés cinquante-cinq ministres, cinquante gentilshommes échappés aux massacres et quinze cents déserteurs de la flotte de Strozzi, refusa de recevoir le gouverneur envoyé par le Roi, Biron, un modéré pourtant et qui avait sauvé la vie à plusieurs protestants à la Saint-Barthélemy. L'assemblée des ministres, animée des plus furieuses passions, implora le secours d'Élisabeth d'Angleterre, comme héritière des droits des Plantagenets, contre ceux «qui veullent exterminer vostre peuple de la Guienne qui de toute éternité vous appartient et vous est subject»[624]. Une armée royale, que commandait le duc d'Anjou, assiégea la place pendant plusieurs mois (novembre 1572-juillet 1573) et ne put l'emporter de force, malgré la canonnade sans trêve, la ruine des remparts, les nombreux assauts et les vains efforts des Anglais pour rompre le blocus. Mais elle en serait venue à bout, par la famine, sans les affaires de Pologne.

[Note 624: H. de La Ferrière, _Le XVIe siècle et les Valois_, 1879, p. 336.]

Le dernier des Jagellons, Sigismond Auguste II, étant mort sans héritier mâle, une Diète s'était réunie le 7 juillet 1572 pour lui élire un successeur. Le tzar, Ivan le Terrible, avait posé sa candidature pour absorber pacifiquement la Pologne; l'envahissante Maison d'Autriche, déjà souveraine de la Bohême et de la Hongrie, avait mis en avant un de ses nombreux archiducs. Catherine fut tentée de faire échec aux Habsbourg et de donner une couronne, si lointaine qu'elle fût, au duc d'Anjou, cet enfant si cher, pour qui elle avait brigué la main d'Élisabeth d'Angleterre, de la reine douairière de Portugal et de la fille de Philippe II, le vicariat d'Avignon et jusqu'au trône d'Alger. Peut-être aussi cherchait-elle, en l'éloignant avec honneur, à lui épargner l'affront de perdre, par un coup d'autorité royale, cette situation prépondérante dans l'État à laquelle il tenait plus qu'à la vie[625] et que Charles IX supportait avec une impatience jalouse. Elle fit partir immédiatement le plus délié de ses diplomates, Jean de Monluc, l'évêque de Valence[626]. Il arriva en Pologne en même temps que la nouvelle des massacres de Paris. L'émotion fut grande dans ce pays où les protestants étaient nombreux, et où l'aristocratie catholique, sauf quelques évêques, faisait profession de tolérance. Monluc désespéra un moment de faire élire le duc d'Anjou, que la Cour de Vienne dénonçait comme l'un des principaux instigateurs de la Saint-Barthélemy. Mais ses habiles plaidoyers et les récits spécieux qu'il fit distribuer en polonais et en latin retournèrent l'opinion. Il s'y appliquait à pallier l'horreur des faits et à réduire cet égorgement en masse à une mesure de salut public prise contre quelques chefs huguenots séditieux et dénaturée par la fureur de la populace[627]. La crainte ou l'antipathie qu'inspiraient deux des compétiteurs aida au succès de sa thèse. Charles IX offrait d'ailleurs, si son frère était choisi, de fournir aux Polonais l'argent pour construire une flotte dans la Baltique, et il leur promettait de les accorder avec le Grand Turc, son allié et leur ennemi. La majorité de la Diète se prononça pour le duc d'Anjou (9 mai 1573); mais les protestants et leurs amis firent insérer, dans les articles que le nouveau roi devait jurer, l'engagement solennel de maintenir la liberté religieuse. Pour complaire aussi à ces sujets lointains de son fils, Catherine lâcha La Rochelle, qui mourait de faim[628]. Le siège fut levé le 6 juillet, et Charles IX le même mois accorda (Édit de Boulogne) aux réformés la liberté de conscience dans tout le royaume et la liberté de culte dans les trois villes de La Rochelle, Nîmes et Montauban. Sancerre, après une résistance héroïque, obtint aussi en août une capitulation honorable, qui fut du reste violée.

[Note 625: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 14.]

[Note 626: Sur cette négociation on peut voir les _Mémoires de Jean Choisnin_, un des secrétaires de Monluc, éd. Buchon, _Panthéon littéraire_, p. 677 sqq., et Marquis de Noailles, _Henri de Valois et la Pologne en 1572_, t. I et II, 1867.]

[Note 627: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. IV, Introd., p. CLVI sqq, CLXII sqq.]

[Note 628: Charles IX a-t-il donné à son frère l'ordre d'abandonner le siège de La Rochelle? ce n'est pas sûr. Dans sa lettre du 1er juin, aussitôt qu'il eût appris «la promotion» du duc d'Anjou au trône de Pologne, il lui ordonna de faire partir «le plus tôt que faire se pourra» 4 000 Gascons qui étaient «demandés», probablement par les Polonais contre les Turcs, et de se préparer lui-même à partir. Rien de plus. Mais Catherine ajoute dans la lettre qui accompagne celle du Roi: «Le Roi vous mande son intention, _en cas que vous auriez pris La Rochelle par force ou par composition_; à quoy je vous prie vous resouldre et _prendre cette seureté de moi_...» (_Lettres_, t. IV, p. 227 et note 1). N'était-ce pas engager le duc d'Anjou, s'il ne pouvait prendre La Rochelle, à conclure avec les Rochellois un accord dont elle prenait la responsabilité?]

C'était un nouveau répit laissé au parti protestant. Après la Saint-Barthélemy, qu'il ne pouvait oublier ni pardonner, il eût été prudent, quoique inhumain, de le réduire à l'impuissance. Mais Catherine n'était pas capable d'un effort suivi. Elle négligea, pour une oeuvre de magnificence ou d'union familiale, les cruelles obligations de son crime. Maintenant elle dissuadait le duc d'Anjou de tout excès de zèle catholique. Un jésuite, le Père Edmond Auger, célèbre prédicateur et confesseur, avait pris un grand ascendant sur le jeune prince. «Donné vous guarde, écrivait-elle à son fils, de mestre Aymont, le jésuiste, car yl escript partout que vous avé promis de aystirper tous ceulx qui ont jeamès ayté hugenos, et qu'i le set (qu'il le sait) come seluy qui s'et meslé de vostre comsense (conscience). Ces bruis là font gren mal à toutes les afeyres qui cet présentet (se présentent)»[629] (30 mai 1573). Très enthousiaste de son dessein de Pologne, elle en avait causé en mars avec le maréchal de Tavannes et se fâchait que le «bonhomme» soutint que le royaume de Pologne «est désert et ne veault rien, n'est si grent que l'on dist et que les jeans sont brutaulx». Elle affirmait au contraire «qu'y (ils) sont bien sivils et jeans de bon entendement et que c'et un bon et grent royaume qui a toujours sant (cent) cinquante mils chevauls pour faire cet qu'il veut».--«Yl faut voir», reprenait Tavannes.--Sa vraie raison, expliquait Catherine au duc d'Anjou, c'est qu'il ne voulait pas le suivre et s'en aller «or (hors) de son fumier»[630]. Elle était fort en colère contre le cardinal de Lorraine, qui ne se pressait pas de lui faire avoir du Clergé de France trois cent mille francs, dont elle avait besoin. Et même n'avait-il pas osé lui dire que, tout en accordant ce subside, «en darière (par derrière) l'on dyst que c'et un grent argent qui s'en va hors de Franse....» «Encore, remarquait-elle aigrement, ne sortira-t-i pas tent d'argent qu'il (le Cardinal) a fest [sortir] pour le royaume d'Écosse». En comparaison de plus de dix millions dépensés là-bas, qu'était-ce que la somme qu'elle réclamait et pour un si grand résultat? Car «c'est jouindre une couronne à jeamès alla Franse, et pour le plus pour troys milions de francs pour une foys, et le trafic et les comodités que cet réyaume [de France] enn auré (aurait) qui profiteront plus que vint millions par an et que c'et, aultre (outre) sela, la grandeur de cette couronne et la ruyne de ceulx qui nous ont voulu ruyner»[631].

[Note 629: Catherine au roi de Pologne, 30 mai 1573, _Lettres_, t. IV, p. 225.]

[Note 630: 15 mars 1573, _Lettres_, IV, p. 181. Tavannes mourut en juin.]

[Note 631: 30 mai, au roi de Pologne, _ibid._, t. IV, p. 225.]

Ce noir projet contre la couronne de France, c'était en l'espèce le refus de Philippe II de marier avantageusement le duc d'Anjou et la compétition d'un archiduc autrichien au trône de Pologne. La politique extérieure de Catherine a toujours un caractère personnel et maternel. Mais elle triomphait trop de l'élection, comme si le nouveau roi était capable de fonder à l'Est de l'Europe une dynastie française, pour prendre à revers les Habsbourg de Vienne. Ses rêves de grandeur reposaient sur un être d'imagination. Elle croyait que son fils serait un grand souverain, comme elle l'estimait un grand capitaine, parce qu'elle l'idolâtrait. En réalité, son héros était surtout occupé d'intrigues de Cour et d'intrigues de coeur, et n'avait ni énergie d'homme, ni ambition de roi. Mais elle, aveuglée par la tendresse, s'attachait uniquement à sauvegarder ses intérêts et son avenir. Elle avait laissé tomber les négociations avec Guillaume de Nassau qui offrait à Charles IX de l'aider à conquérir et à mettre sous son obéissance tous les Pays-Bas, sauf les provinces de Hollande et Zélande, qui resteraient libres, sous sa protection d'ailleurs, à condition qu'il rétablît la paix religieuse dans son royaume[632]. Elle les reprit pour calmer les ressentiments de l'Allemagne protestante et assurer au duc d'Anjou un libre et sûr passage jusqu'en Pologne. Le Duc aurait bien voulu se dédire, tant la France avait d'attraits, mais le Roi, son frère, heureux de se débarrasser de lui, l'avait pressé, aussitôt qu'il sut la nouvelle de son élection, de rejoindre au plus tôt ses sujets, dont il était «désiré et attendu avecques très grande affection». La Reine-mère tâchait de stimuler son orgueil. «... Je vous ay trop montré, lui écrivait-elle, que je vous aime mieux où vous pouvez acquérir réputation et grandeur que de vous voyr auprès de moy, encore que ce me soit un grand contentement, mais je ne suis pas de ces mères qui n'ayment leurs enfans que pour eulx, car je vous ayme pour vous voir et désirer le premier en grandeurs et honneur et réputation...»[633] Le bruit courut que les Guise complotaient d'empêcher le départ de celui qu'on regardait comme le chef du parti catholique. Charles IX ne fut que plus impatient de pousser son frère hors du royaume. Il l'accompagna aussi loin qu'il put et ne s'arrêta qu'à Vitry, où la maladie l'obligea de s'aliter. Il mit tant d'affectation dans ses adieux que les spectateurs sentirent le contentement sous les plaintes et les cris[634]. Catherine, qui, voyant l'état du Roi décliner, commençait peut-être à regretter le succès de sa diplomatie, suivit le duc d'Anjou jusqu'à l'extrémité de la Lorraine, à Blamont, où elle avait donné rendez-vous à Ludovic de Nassau et au duc Christophe, fils de l'Électeur palatin, pour débattre avec eux les conditions d'un accord entre l'Allemagne protestante et la France (29 novembre-3 décembre).

[Note 632: Groen van Prinsterer, t. IV, p. 44 sqq. Projet rédigé par Ludovic de Nassau et Schomberg, le 27 mars 1573, et amendé par Guillaume de Nassau, _ibid._, p. 116.]

[Note 633: Lettre de Charles IX, t. IV, p. 227. note 1;--de Catherine, _ibid._, p. 227.]

[Note 634: _Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny_, (alors chancelier du duc d'Anjou, et qui devint plus tard chancelier de France), éd. Buchon, p. 231.]

Elle avait déjà fait passer à Ludovic 300 000 écus pour marcher au secours de Guillaume, son frère. Elle promit «d'embrasser les affaires du dict Pays-Bas aultant et aussi avant que les princes protestants les vouldront embrasser»[635]--autant et aussi avant, mais elle ne disait pas au delà. Le Roi de Pologne, «tant en son nom que comme député du Roi de France son frère», voulut bien lui aussi entendre à cet accord. Mais Ludovic, qui l'accompagna jusqu'en Hesse-Cassel, ne put le décider à mettre en articles les conversations de Blamont. Il jura «en alemand qu'il leur joueroyt ung bon tour ayant desjà de l'argent pour le moins»[636].

L'état du royaume lui en fournit bientôt l'occasion. Les huguenots du Midi étaient en armes depuis la Saint-Barthélemy et «n'avaient pas cessé de remuer ménage». Ils protestaient contre l'édit de Boulogne (juillet 1573), qui n'accordait le libre exercice du culte qu'à Nîmes et Montauban. Même parmi les catholiques, il y avait des mécontents. Le massacre de la Saint-Barthélemy avait fait horreur à quelques-uns. Des gouverneurs, des lieutenants généraux du Roi, Matignon en Basse-Normandie, Saint-Herem en Auvergne, Chabot-Charny à Dijon, le vicomte d'Orthe à Bayonne[637], etc., n'avaient pas exécuté les ordres de mort. Arnaud Du Ferrier, ambassadeur de France à Venise, avait franchement reproché à Catherine d'avoir si bien servi les intérêts de Philippe II, le meurtrier, prétendait-il, de sa fille[638]. Le premier président de Thou gémissait en secret de ne pouvoir effacer cette journée du livre de l'histoire. «Cet acte inhumain, dit le vicomte de Turenne,--un petit-fils du connétable--me navra le coeur et me fit aimer et les personnes et la cause de ceux de la Religion, encore que je n'eusse [alors] nulle cognoissance de leur créance»[639]. Les rancunes des uns et les sympathies des autres servirent de levain à l'agitation.

[Note 635: Lettre du comte de Nassau, Groen van Prinsterer, t. IV, p. 279.]

[Note 636: _Mémoires inédits de Michel de La Huguerye_, publiés par le baron A. de Ruble (_Soc. H. F._, t. I, 1877, p. 195.)]

[Note 637: Sur l'authenticité de la fameuse lettre du vicomte d'Orthe au Roi, consulter les références, _Lettres_, t. II, p. 117. Voir la liste des gouverneurs qui se montrèrent humains, _Lettres_, t. IV, Introd., p. CXI.]

[Note 638: La lettre de Du Ferrier du 16 septembre 1572 et la réponse de Catherine du 1er octobre, un monument d'inconscience, dans _Lettres de Catherine_, t. IV, p. 130-133, texte et notes.]

[Note 639: Cte Baguenault de Puchesse, _Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de Bouillon_, 1565-1586, (_S. H. F._, 1891, p. 31).]

Dans l'armée que Charles IX avait envoyée contre La Rochelle, combattaient côte à côte sous les ordres du duc d'Anjou, des hommes très opposés d'idées, d'opinions, de sentiments, massacreurs de la Saint-Barthélemy, ennemis des massacreurs, protestants convertis ou protestants loyalistes, le roi de Navarre, le prince de Condé, La Noue, les Guise. Pour les Montmorency, la Saint-Barthélémy n'était pas seulement un malheur public. Cousins germains de Coligny, partisans des alliances protestantes, signataires du traité avec Élisabeth et négociateurs du mariage anglais, ils se sentaient menacés dans leur situation et leur crédit par le triomphe du parti catholique et le retour en faveur des Guise, leurs ennemis. Ils croyaient même qu'ils auraient été englobés dans le massacre, si le maréchal de Montmorency n'avait pas été absent de Paris. Ce chef de leur maison, calme et loyal, se résignait à la mauvaise fortune. Damville, le puîné, gouverneur du Languedoc, prudent et avisé, consentait à servir fidèlement la Cour, tant qu'il le pourrait sans se perdre. Mais les cadets, Méru, gendre du maréchal de Cossé, et Thoré, étaient des esprits ardents et aventureux, prêts à prendre l'offensive. Leur neveu, Turenne, annonçait déjà la valeur brillante et le talent d'intrigue qui le rendirent plus tard célèbre. Au camp de La Rochelle, des intelligences s'établirent entre ceux qui pour divers motifs, par esprit d'humanité ou par esprit de faction, condamnaient «cette tant détestable et horrible journée». Tous se groupèrent autour du duc d'Alençon, le troisième fils de Catherine, un «moricau», qui, tout enfant, n'était, au dire de sa mère, que «guerre et tempeste en son cerveau». A seize ans, pour avoir une couronne, il se déclara prêt à épouser Élisabeth, qui en avait trente-sept, et même, s'il le fallait, à renoncer à la messe. Il s'était attaché à l'Amiral, qui lui avait promis une principauté en Flandre, et, en apprenant l'attentat de Maurevert, il osa dire: «Quelle trahison!» C'était le chef que les protestants cherchaient pour autoriser une nouvelle prise d'armes. Toujours formalistes, ils ne croyaient pas l'insurrection légitime sans le concours d'un prince du sang. Or cette fois, ils auraient mieux encore: un frère même du Roi, un fils de France.

Quand le duc d'Anjou partit pour la Pologne, le duc d'Alençon prétendit, comme par droit de succession, au commandement suprême des armées, qui devenait vacant. Mais Charles IX, heureux d'être débarrassé de cette sorte de maire du palais que les préférences maternelles lui avaient imposé, déclara qu'il n'y aurait plus de lieutenant général[640]. Catherine, qui savait les attaches de son plus jeune fils avec les Montmorency, les nouveaux catholiques et les Nassau, n'avait que trop de raisons d'approuver ce refus. Pendant que la Cour revenait de Lorraine à Paris, quelques partisans du duc le poussèrent à s'enfuir avec le roi de Navarre et à gagner Sedan, qui appartenait au duc de Bouillon, un huguenot. Là, en sûreté, dans cette place très forte, il se ferait payer son retour, sous menace de guerre civile, au prix qu'il fixerait.

[Note 640: _Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny_, éd. Buchon, p. 230-231.]

Catherine, avertie par sa fille Marguerite, fit si bonne garde qu'elle empêcha la fuite. A Chantilly, où la Cour s'était arrêtée chez les Montmorency, les intrigues recommencèrent. Les huguenots, ainsi que Ludovic l'avait prévu, se mirent de la partie. Ils avaient de très bonnes plumes et, comme au temps du tumulte d'Amboise, leurs pamphlétaires firent merveille, mais cette fois contre Catherine de Médicis. Le _De furoribus gallicis_, qui parut en français sous le titre de: _Discours véritable des rages exercées en France_ (1573) et dont l'auteur anonyme serait non Hotman, mais un ministre réformé de Lyon, Ricaud[641] y raconte avec une indignation éloquente les massacres de Paris. De tout temps d'ailleurs, le gouvernement des femmes, et surtout des étrangères, si contraire aux lois du royaume, n'a-t-il pas amené la ruine et la honte? Dans la _Franco-Gallia_, qui parut la même année[642], Hotman expose la Constitution ancienne du royaume, du moins telle qu'il l'imaginait. Autrefois la monarchie n'était pas héréditaire en droit, bien qu'elle le fût en fait. La souveraineté résidait dans les États généraux, dont la compétence s'étendait à l'universalité des affaires, dont le pouvoir allait jusqu'à déposer les rois. La nation, sans être tenue de suivre l'ordre de primogéniture, choisissait son chef dans une famille dont tous les membres avaient un rang et un rôle prééminent.

[Note 641: R. Dareste, _Essai sur François Hotman_, 1850, p. 63; _id._, _Revue Historique_, t. II (1876), p. 369, et Elkhan, _Die Publizistik der Bartholomäusnacht und Mornays «Vindiciae contra_ _tyrannos»_, Heidelberg, 1905, p. 33-36. Sur Jean Ricaud ou Rigaud, quelques indications dans Haag, _La France protestante_, t. VIII, p. 432.]

[Note 642: _Franc. Hotomani Jurisconsulti Franco-Gallia Libellus statum veteris reipublicae gallica tum deinde a Francis occupatae describens_, Coloniae, 1574. Mais il y a eu une première édition parue à Genève en 1573 _ex officina_ J. Staerii]

Souveraineté des États et participation des princes du sang à l'autorité royale, c'était le double jeu d'arguments que les théologiens et les jurisconsultes huguenots avaient souvent déjà employé contre les Guise et même contre le roi. Mais tout en soutenant que les États sont souverains pour constituer le gouvernement, Hotman, qui prévoit la mort prochaine de Charles IX, leur dénie le droit d'y appeler une femme. La loi salique, qui exclut les femmes du trône, les exclut par là même de la régence. L'histoire justifie la sagesse de la coutume. Brunehaut et Frédégonde se sont souillées de vices et de crimes; Isabeau de Bavière a vendu la France aux Anglais; Blanche de Castille provoqua par sa tyrannie l'insurrection de la noblesse. Catherine de Médicis n'est pas nommée, mais c'est elle que vise cet ardent réquisitoire contre les reines-mères.

La noblesse protestante de l'Ouest élut pour chef des armes La Noue «sous l'autorité d'un chef plus grand que de tout le temps passé». C'était désigner clairement le duc d'Alençon. Le maréchal de Montmorency, pour prévenir la guerre civile, alla prier Charles IX de donner contentement à son frère; et le Roi, inquiet de l'agitation générale, consentit à le faire chef de son conseil et à lui donner le commandement des armées[643]. C'était la lieutenance générale sans le nom.

[Note 643: Decrue, _Le parti des politiques au lendemain de la Saint-Barthélemy_, 1892, p. 131-132.]

Charles IX dépérissait de fièvre. Catherine, craignant, s'il venait à mourir, que le duc d'Alençon ne voulût profiter de l'éloignement du roi de Pologne, héritier légitime, pour le déposséder, fit si bien qu'elle réduisit son pouvoir à un vain titre. Cependant La Noue avait fixé la prise d'armes du parti à la nuit du mardi gras (23-24 février). Le Duc se laissa persuader par son entourage de s'enfuir le 10 mars de Saint-Germain à la faveur du désarroi que provoquerait à la Cour la nouvelle de l'insurrection. Mais il fut pris au dépourvu par l'arrivée, dix jours trop tôt, du capitaine huguenot, Chaumont-Quitry, qui devait l'escorter avec une troupe de cavaliers, et, de peur, il alla tout avouer à sa mère. L'alarme fut chaude au château. Les courtisans, épouvantés, coururent à Paris par tous les chemins et en tout équipage. Catherine y rentra sans hâte, ayant dans son carrosse le Duc son fils et le roi de Navarre son gendre, qu'elle gardait sous son regard et dans sa main.

Charles IX pardonna; mais il emmena les deux princes au château de Vincennes, où il alla s'installer pour respirer un air plus pur que celui de Paris. La surveillance se fit plus étroite, à mesure que la révolte s'étendit dans l'Ouest, et quand on apprit que le meurtrier innocent d'Henri II, Mongomery, l'un des meilleurs lieutenants de Coligny, venait de débarquer en Normandie (11 mars 1574).

Les princes, qui craignaient peut-être pour leur vie, décidèrent à nouveau de chercher un refuge à Sedan. Deux des gentilshommes du Duc, La Molle et Coconat, grands massacreurs de la Saint-Barthélemy et fameux héros d'alcôves, s'entendirent avec Thoré et Turenne; ils s'assurèrent le concours de capitaines et de soldats sans emploi, d'un bourgeois de Paris, de marchands de chevaux et de deux personnages pittoresques: Grantrye, ancien agent de France près les Ligues grises, qui pensait avoir découvert la pierre philosophale, et Côme Ruggieri, un familier de la Reine-mère, astrologue, devin, nécromancien, fabricant de philtres et jeteur de sorts.

Mais Catherine fut prévenue. Charles IX, furieux d'une trahison qui suivait un pardon si récent, fit arrêter son frère et son beau-frère (avril) et les fit interroger par des commissaires. Le Duc, tremblant et humble, raconta les détails du complot, et, dans ce long récit, compromit tout le monde. Henri de Navarre se défendit avec dignité, s'excusant de ses projets sur le mépris que lui témoignait la Reine-mère, la faveur dont jouissaient les Guise et le bruit qui courait qu'on voulait se défaire du duc d'Alençon et de lui. Thoré et Turenne avaient pris le large. Condé, qui était dans son gouvernement de Picardie, gagna l'Allemagne. La Molle et Coconat furent, au désespoir des dames, décapités, les capitaines pendus[644]. Mais Côme Ruggieri, protégé par la terreur qu'il inspirait, fut condamné seulement à quelques années de galères et bientôt gracié.

[Note 644: _Histoire de France_ de Lavisse, t. VI, note 1, p. 148, sqq. Voir le procès criminel dans _Archives curieuses_ de Cimber et Danjou, 1re série, t. VIII, p. 127-220.]

Le nom du maréchal de Montmorency avait été prononcé plusieurs fois dans les interrogatoires. Charles IX le fit emprisonner le 4 mai, et avec lui le maréchal de Cossé, qui était le beau-père d'un Montmorency, Méru. Mais il aurait fallu aussi arrêter l'autre fils du Connétable, Damville, gouverneur du Languedoc depuis la démission de son père, et qui avait en main une armée, une garde de corps albanaise, toutes les ressources d'une grande province et la clientèle que son père et lui s'y étaient créée dans les trois ordres par un demi-siècle de gouvernement. Le Roi l'avait chargé de conclure la paix avec les protestants du Midi, et il lui faisait un crime de n'y avoir pas réussi, comme s'il lui était possible de gagner par la simple promesse de la liberté de conscience un parti qui réclamait impérativement le libre exercice du culte, la réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy et la réprobation officielle des massacres. Catherine, dans une lettre qu'elle lui écrivait le 18 avril, le louait de son zèle au service du Roi[645], mais le même jour Charles IX lui commandait d'envoyer trois ou quatre de ses compagnies d'ordonnance à Guillaume de Joyeuse, son lieutenant à Toulouse, mais qui était dévoué à la Cour; on voulait l'affaiblir pour le frapper plus sûrement. La disgrâce des maréchaux entraînait la sienne. Innocent ou coupable, ses attaches de famille paralysaient l'action du gouvernement. Les huguenots de l'Ouest étaient en armes. Condé négociait avec les princes protestants d'Allemagne une nouvelle invasion. Le jour même où il enfermait Montmorency à la Bastille, Charles IX signa la révocation de son frère, mais c'était une mesure plus facile à prendre qu'à exécuter. Le prince-dauphin, fils du duc de Montpensier, nommé gouverneur du Languedoc, n'avait pas les moyens de le réduire de force. Un diplomate, Saint-Sulpice, et le secrétaire d'État, Villeroy, envoyés en mission auprès de lui, reçurent à leur étape d'Avignon l'ordre de lui signifier sa destitution et, s'il n'obéissait pas, de lui débaucher ses troupes. Mais ils se gardèrent bien de cet acte d'autorité à la romaine[646]. Damville, dépouillé de sa charge et qui redoutait pis, se rapprocha des protestants, vers qui, depuis plusieurs mois, il avançait à pas comptés. Il signa le 29 mai avec les députés des Églises du Languedoc une suspension d'armes, qui devait durer jusqu'au 1er janvier 1575. La trêve finie, il conclut une «Union» des catholiques modérés avec les huguenots du Midi[647]. C'était l'alliance contre la Reine-mère des malcontents des deux religions.

[Note 645: _Lettres_, IV, p. 291.]

[Note 646: _Mémoires d'Estat par M. de Villeroy_, Sedan, 1622, t. 1, p. 8. Les deux envoyés royaux n'avaient pas pu pousser plus loin qu'Avignon: «... est certain, avoue Villeroy, que si nous eussions esté auprès dudict sieur mareschal [de Damville] qu'il lui y eust esté très facile de nous faire le traitement duquel l'on nous vouloit faire ministres en son endroict.»]

[Note 647: D. Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, édit. nouvelle, Toulouse, t. XII: _Preuves_, col. 1114-1138 et 1138-1141.]

Tel fut le résultat de la politique de violence inspirée par l'attentat de Meaux et qui, se proposant la ruine des protestants, aboutit à la division des catholiques. Catherine eût bien mieux fait--et non pas seulement pour sa mémoire--de s'en tenir à son premier système de conciliation et d'apaisement, si bien adapté à son sexe, à l'égalité de son caractère, à son humeur, au charme insinuant de ses manières. Les belles paroles qu'elle avait à souhait, les protestations d'amitié et de saintes intentions, les sourires et les promesses, qui n'étaient pas toujours sincères, tout cet art très féminin où elle excellait, n'était d'aucun emploi dans une guerre d'extermination. L'esprit de suite, si nécessaire pour une entreprise de cette ampleur, était d'ailleurs la qualité qui lui manquait le plus. Elle partait, s'arrêtait, pour repartir et s'arrêter encore, lasse d'un effort durable ou distraite de son principal objet par ses combinaisons matrimoniales, ses prétentions à toutes les couronnes, ses appétits de gloire et de grandeur. Quelle conclusion plus inattendue de sa brouille avec Philippe II et de ses alliances protestantes que le massacre de la Saint-Barthélemy! Et quelle impuissance à tirer parti de ce crime abominable! Elle lâcha La Rochelle, qu'il eût fallu réduire à tout prix, pour préparer au duc d'Anjou un facile accès et un heureux avènement en Pologne. Par passion aussi pour les intérêts de son second fils, elle s'acharna contre les Montmorency. Sans doute, Thoré et Méru, ainsi que Turenne, étaient des conspirateurs qu'il était légitime de poursuivre à outrance. Mais le chef de leur maison, le maréchal de Montmorency, avait toujours déconseillé les projets de fuite du duc d'Alençon[648]. Il n'était coupable que de les avoir tus, ou même de ne les avoir dénoncés qu'à moitié. Cossé, que l'on supposait informé par son gendre Méru, n'était suspect lui aussi que d'avoir gardé le silence. On ne pouvait reprocher à Damville, si réservé en ses paroles et si correct en ses actes, que d'être trop puissant dans sa province. Mais le gouverneur du Languedoc n'était pas d'humeur à se sacrifier à la tranquillité de la Reine-mère. Pour se défendre, il appela les huguenots à l'aide et, par contre-coup, aida à les défendre contre leurs ennemis. Le protestantisme fut sauvé, moins par la force de ses adhérents que par l'appoint du Languedoc catholique.

Tant de haine, et qui eut de si grandes conséquences, s'explique surtout par l'amour ardent, exclusif qu'elle portait au duc d'Anjou, «ses chers yeux», comme elle l'appelait. Elle avait fait de lui une sorte de vice-roi, qui, elle aidant, était aussi puissant que le Roi même. Elle n'avait pas réfléchi que ce morcellement de l'autorité royale était d'un fâcheux exemple et qu'il pourrait induire son troisième fils en tentation, comme il arriva. Les déceptions et l'ambition de ce fils de France donnèrent à la révolte un chef bien plus autorisé que les princes du sang.

Des troubles qui suivirent comme du crime qui précéda, Catherine est absolument responsable. Charles IX a régné: elle a gouverné. Le jeune Roi mourut le 30 mai 1574, à vingt-quatre ans. Son dernier mot fut: «Et ma mère»[649]. Elle-même écrivait que son fils n'avait «rien reconeu tent que apres Dieu moy»[650]. Cette superstition de piété filiale mérite d'être retenue dans un jugement sur Charles IX. Sauf une courte velléité de pouvoir personnel, le fils a laissé à sa mère toutes les prérogatives du pouvoir: initiative et exécution. Il a souffert pour lui plaire une sorte de partage avec le duc d'Anjou. Violent, impulsif et docile, il a subi toute sa vie, mineur ou majeur, l'action d'une tendresse impérieuse.

[Note 648: Decrue, _Le parti des politiques au lendemain de la Saint-Barthélemy_, 1892, p. 176-177.]

[Note 649: A Henri III, 31 mai 1574, _Lettres_, t. IV, p. 310.]

[Note 650: A la duchesse de Ferrare, 11 juin, t. V, p. 12.]