‹ Catherine de MédicisChapitre 3 sur 17 · X, 540.]

X, 540.]

Exclue du pouvoir, elle entend se réserver le gouvernement de sa famille. Elle était une mère tendre, mais autoritaire, comme on le voit par les Mémoires de sa fille Marguerite. L'ambassadeur vénitien, Giovanni Soranzo, dans sa Relation de 1558, dit qu'elle a élevé le Dauphin, plus tard François II, dans de telles habitudes de respect à son égard «qu'on voit bien qu'il dépend en tout de sa volonté»[165].

[Note 165: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, vol. II, p. 400.]

Mais l'action de la mère était contrecarrée par celle de la fiancée du Dauphin, Marie Stuart, reine d'Écosse, qui avait été envoyée en France, en 1548, à l'âge de cinq ans, pour être élevée à la Cour. Marie Stuart était la fille de Jacques V d'Écosse, mort de chagrin (16 décembre 1542) après la défaite de ses troupes par les Anglais, et de sa seconde femme, Marie de Lorraine, soeur du duc de Guise et du cardinal de Lorraine. Elle était naturellement attachée à ses oncles germains, prenait leurs conseils, entrait dans leurs intérêts et consolidait leur crédit, que leurs services à l'armée et dans le gouvernement et une alliance de famille avec Diane de Poitiers égalaient presque à celui du Connétable. Cette «reinette» intelligente, vive et gracieuse, faisait les délices d'Henri II; mais elle déplaisait à sa future belle-mère, qui ne la trouvait pas docile et qui craignait pour son fils, faible et maladif, les risques d'une union précoce. Mais après la prise de Calais et de Thionville par le duc de Guise, il ne fut plus possible d'ajourner les épousailles (24 avril 1558). Le mari avait quatorze ans, et la femme quinze. Elle accaparait ce pâle adolescent, blême et bouffi, s'isolait avec lui, et même le caressait trop. La mère était inquiète et jalouse. La Dauphine, infatuée de la grandeur de la maison de Lorraine et de sa couronne d'Écosse, se serait un jour oubliée jusqu'à traiter sa belle-mère, cette Médicis, de fille de marchand[166]. Catherine dissimula en public sa rancune, mais elle ne pardonna pas, comme elle le montra plus tard.

[Note 166: «Che non sarete mai altro che figlia di un mercante», d'après le nonce Prosper de Sainte-Croix, cité par Chéruel, _Catherine de Médicis et Marie Stuart_, ch. II, p. 17.]

L'année 1559 est la date décisive de sa vie. Elle avait alors quarante ans. Ses traits commençaient à s'empâter; les yeux saillaient à fleur de tête, embrumés de myopie. Ses dix maternités lui avaient donné l'ampleur des formes, ou, comme dit Brantôme, «ung embonpoint très riche». Mais, avec ses belles épaules, une gorge «blanche et pleine, la peau fine, la plus belle main qui fust jamais veue», une jambe bien faite que dessinait un bas bien tiré[167], elle était en somme une Junon appétissante en sa maturité et qui paraissait telle, sauf à Jupiter.

[Note 167: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. VII, p. 242.]

La guerre entre la France et l'Espagne, alliée de l'Angleterre, fut close par le traité du Câteau-Cambrésis. Henri gardait Calais que le duc de Guise avait conquis sur les Anglais, mais il restituait au duc de Savoie tous ses États, sauf quelques villes qu'il retenait en gage[168], et il renonçait à toutes ses prétentions sur l'Italie. Les sacrifices lui paraissaient compensés par la cessation de la guerre et les bienfaits de la paix, par le mariage de sa soeur, Marguerite de France, avec le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, et de sa fille Élisabeth avec le roi d'Espagne, Philippe II, veuf de Marie Tudor, reine d'Angleterre, et par le plaisir de revoir son ami de coeur, le Connétable, qui, prisonnier aux Pays-Bas, depuis la bataille de Saint-Quentin, avait été le médiateur et le négociateur de cet accord. Mais Catherine n'avait pas autant de raisons de se réjouir. Il est possible que dans son chagrin de perdre à jamais Florence et Urbin elle soit allée, dès qu'elle sut les préliminaires de la paix, se jeter aux pieds du Roi, accusant le Connétable de n'avoir jamais fait que mal. Mais Henri aurait répliqué que le Connétable avait toujours bien fait et que ceux-là seuls avaient mal fait qui lui avaient conseillé de rompre la trêve de Vaucelles[169]. En tout cas, elle ne s'attarda pas aux récriminations, et, moins d'un mois après la signature de la paix (2-3 avril 1559), elle écrivit au duc de Savoie: «...J'aye souhaitté pour vous ce que je voye, me resentant de l'alliance que autrefois vostre maison et la mienne ont eue ensemble... si jusques à ceste heure j'aye eu envye de m'employer en ce qui vous touche, je vous prie croire que d'icy en avant je m'y employrai de toute telle affection que pour mes enfans propres....»[170] Elle se consolait probablement de ses déceptions en pensant au grand mariage de sa fille et au bonheur de sa chère belle-soeur Marguerite, cette vieille fille de lettres qu'agitait--en ses trente-six ans[171]--le «démon de midi».

[Note 168: Turin, Quiers, Pignerol, Chivas et Villeneuve d'Ast, Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, I, p. 39.]

[Note 169: Dépêche de l'agent ferrarais, Alvarotti, du 18 novembre 1558, citée par Romier, t. II, p. 314, note 1. Mais il n'est pas vraisemblable que Diane de Poitiers, qui avait poussé à la paix, la trouvant ensuite un livre à la main et lui ayant demandé «ce qu'elle lisait de beau», elle ait répondu: «Les histoires de ce royaume où elle trouvait que toujours de temps en temps les _donne putane_, pour parler comme elle fit, ont été cause de la politique des rois». Ces bravades ne sont pas de sa façon.]

[Note 170: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. I, p. 120, 25 août 1559.]

[Note 171: Romier, t. II, p. 374 sqq.]

À l'occasion des noces, de grandes fêtes furent données à Paris, parmi lesquelles un tournoi. Henri II y porta les couleurs blanches et noires de Diane. Sous les yeux des deux reines, la légitime et l'autre, il fournit plusieurs courses, rompit des lances, montra sa vigueur et son adresse. Il voulut finir par un coup d'éclat et donna l'ordre à Mongomery, son capitaine des gardes, de courir contre lui. Catherine qui, dit-on, la nuit précédente, l'avait vu en rêve, la tête sanglante, le fit prier, superstition d'Italienne et d'amoureuse, de se dédire, mais il persista. Les deux adversaires prirent du champ, lancèrent leurs chevaux à toute vitesse, et, en se croisant, s'entre-frappèrent de leurs lances. L'arme de Mongomery se brisa et le tronçon qu'il avait en main, soulevant la visière du casque royal, blessa Henri au sourcil droit et à l'oeil gauche[172]. On l'emporta évanoui au palais des Tournelles où il expira le 10 juillet.

[Note 172: Notice du Dr Lannelongue, dans les _Grandes scènes historiques du XVIe siècle. Reproduction fac-simile du Recueil de J. Tortorel et J. Perissin_, publiée par Alfred Franklin, Paris, 1886.]

La Reine assista, priant et pleurant, à la fin de ce mari tendrement aimé. Elle porta dorénavant le deuil, «et ne se para jamais de mondaines soies», sauf aux noces de ses fils, Charles IX et Henri III, afin de «solemniser, disait-elle, la feste par ce signal par dessus les autres».[173] Elle prit pour armes parlantes une lance brisée, avec ces mots en banderole: «Hinc dolor, hinc lacrymae» (de là ma douleur, de là mes larmes); et aussi une montagne de chaux vive, avec cette devise: «Ardorem extincta testantur vivere flamma», voulant dire que, comme la chaux vive «arousée d'eau brusle estrangement... encor qu'elle ne face point apparoir de flamme», ainsi l'ardeur de son amour survivait à la perte de l'être aimé.

[Note 173: Brantôme, _Oeuvres_, t. VII, p. 398. Cf. le F. Hilarion de Coste, _Les Éloges et vies des Reynes, princesses, Dames et demoiselles illustres en piété courage et doctrine..._ Paris, 1630, p. 169: «Par là elle declaroit que les flammes du vrai et sincère amour qu'elle portoit au Roy son époux jettoient encore des étincelles après que la vie de ce bon prince qui les allumoit estoit eteinte».]