CIX.]
[Note 317: Elle n'abjura publiquement la religion romaine qu'à la Cène de Noël 1561, à Pau; mais déjà en avril 1561 elle envoyait un ministre à Tournon pour y organiser l'Église réformée (_Calvini Opera omnnia_, XVIII, col. 433.)]
Faut-il y ajouter l'action d'un homme? Bèze, on l'a vu, était un prêcheur éloquent. Son exposition débarrassée du fatras scolastique, alerte et claire, rendait accessible aux gens de Cour les discussions théologiques. Claude Haton, un ennemi, parle de sa «langue diserte et bien affillée», de son «beau et propre vulgaire françoys» et reconnaît, tout en se moquant, la force de son action oratoire. Il «triompha, dit-il, de cacqueter, ayant la mine et les gestes attrayans les coeurs et vouloirs de ses auditeurs»[318]. Les princes et les seigneurs, raconte un témoin, couraient à ses prêches; les courtisans l'escortaient comme un roi: les pages et les valets s'agenouillaient sur son passage. La Reine elle-même avait voulu l'entendre et y avait pris «grand goust»[319]. Le lendemain de la harangue du cardinal de Lorraine, peut-être pour apaiser Bèze, à qui on refusait le droit de répliquer, elle lui parla très familièrement»--c'est lui-même qui l'écrit à Calvin--et lui donna de grandes espérances (_spem mihi magnam fecit_)[320]. Le jour d'après, elle le fit venir encore chez elle avec Pierre Martyr et leur recommanda d'employer tous leurs moyens pour arriver à un accord[321]. Le roi de Navarre et l'Amiral obtinrent de Calvin qu'il laissât en France quelque temps encore ce personnage si en faveur. Catherine l'avait prié de rester. «La Reine, je ne sais comment, me voit volontiers, dit-il, elle l'a affirmé à beaucoup de personnes et, au vrai, j'en ai la preuve»[322]. L'Édit de juillet n'avait pas été plus appliqué que les édits précédents. «Enfin j'ai obtenu grâce à Dieu, écrivait Bèze à Calvin le 30 octobre 1561, qu'il soit permis à nos frères de tenir leurs réunions en toute sécurité, mais seulement par autorisation tacite jusqu'à ce qu'un édit solennel nous fasse des conditions meilleures et plus assurées»[323]. Mais au lieu de s'assembler 2 à 300, chiffre qu'ils ne devaient pas dépasser, ils affluaient en nombre de 2 à 3000 et quelquefois 10000. Le prince de La Roche-sur-Yon, gouverneur de Paris, sous prétexte qu'il n'avait d'ordre que pour réprimer les émeutiers, protégeait ces conventicules et ses soldats arrêtaient ou frappaient les catholiques qui essayaient de les troubler[324]. «Grâces à Dieu, remarquait Bèze, les choses sont bien changées en peu d'heures, estans maintenant faicts gardiens des assemblées ceux la mesme qui nous menoyent en prison». Mais il craignait qu'il n'y eût des fidèles dont l'impatience détruirait «plus en un jour» qu'il n'avait bâti «en un moys»[325]. Et en effet le Conseil du roi, pour arrêter cette licence, prépara un édit qui n'autorisait les réunions que dans les faubourgs des villes et en dehors des jours de fête. Bèze, prévenu un peu tard, au retour d'une course à Paris, déclarait à Calvin que s'il avait été à Saint-Germain, il aurait peut-être empêché cette mesure[326]. Quand il sut que les restrictions étaient pires encore et qu'il faudrait s'assembler, non pas dans les faubourgs, mais à deux cents pas des murailles des villes, il protesta qu'il ferait supprimer cet article[327]. À qui pouvait-il demander pareille concession? Est-ce à L'Hôpital, dont il parlait avec tant de mépris en août: «Le chancelier que vous savez» et qu'il avait l'air de considérer comme un faux frère?[328] Était-ce au lieutenant-général si versatile et si mou et alors en coquetterie avec les Espagnols? Quelle autre personne que la Reine était capable d'imposer à un Conseil en grande majorité catholique l'amendement d'un édit défavorable aux réformés?
[Note 318: Claude Haton, curé de Provins, _Mémoires_ (1553-1582), publiés par Félix Bourquelot (Coll. des Doc. inédits), 1857, t. I, p. 156.]
[Note 319: De Ruble, _Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris_, t. XVI, p. 8.]
[Note 320: _Calvini Opera omnnia_, t. XVIII, col. 722.]
[Note 321: _Ibid._, col. 725.]
[Note 322: À Calvin, _ibid._, t. XIX, col 97.]
[Note 323: _Ibid._, col. 88.]
[Note 324: Languet, _Arcana_, liv. II, p. 155. Journal de Bruslart, _Mémoires de Condé_, I, p. 59.]
[Note 325: Bèze à Calvin, 4 nov., _Calvini Opera omnnia_, t. XIX, col. 96-98.]
[Note 326: 9 novembre, _ibid._, col. 109.]
[Note 327: _Ibid._, col. 141, 29 novembre 1561.]
[Note 328: Calvin qualifie le début du discours de L'Hôpital à l'assemblée de Fontainebleau de «_Præfatio adulationis putidæ_» (Préface d'adulation fétide); Calvin à Bullinger, 1er octobre 1560, _Calvini Opera omnia_, t. XVIII. col. 206. Bèze, lors du Colloque de Poissy, écrivait à Calvin, 25 août 1561: «Le chancelier que savez... vouloit avoir l'honneur de m'avoir introduict. Force me fut de le suyvre, mais ce fut avec un tel visage qu'il cognut assez que je le cognoissoys», _Calvini Opera omnia_, t. XVIII, col. 630.]
Philippe II s'irritait de tant de complaisances, persuadé qu'une mutation de religion en France tendait «à la destruction et brouillerie de ses États»[329]. «.... Il luy touche autant qu'à personne, écrivait Élisabeth à sa mère, car stant France lutérien (entendez calviniste), Flandres et Espagne ne sont point loin.» Aussi lui mettait-elle le marché à la main: ou elle s'allierait avec Philippe II contre les protestants, ou Philippe II s'allierait contre elle avec les catholiques français[330]. Chantonnay faisait même déclaration à Charles IX. Les Guise, pour marquer leur mécontentement, quittèrent la Cour (fin octobre). Ils avaient, dit-on, projeté pis. Quelques jours avant leur départ, le duc de Nemours (Jacques de Savoie), qui par amour, croyait-on, de la duchesse de Guise, était tout dévoué à son mari, proposa, au frère puîné du jeune roi, Édouard-Alexandre, de l'emmener en Lorraine ou en Savoie[331]. C'était pour l'opposer à la Reine-mère si elle passait avec Charles IX au protestantisme. Monsieur, le duc d'Orléans (plus tard Henri III) était celui de tous ses enfants que Catherine aimait le plus. Tout émue, elle dénonça cette tentative de rapt à Philippe II[332]. Elle demanda des explications à Guise, qui froidement répondit qu'il ne savait rien.
[Note 329: Lettre de l'ambassadeur de France en Espagne à Catherine du 30 octobre 1561, _Lettres_, t. I, p. 601, note.]
[Note 330: Réponse de la reine d'Espagne à une lettre de Catherine de juillet 1561, _Lettres_, t. I, p. 600 note.]
[Note 331: Voir les réserves que fait Noël Valois dans le _Projet d'enlèvement d'un enfant de France_, (Bibliothèque de l'École des Chartes, t. LXXV, 1914), p. 140.]
[Note 332: _Lettres_, t. I, p. 245-246, et la lettre de l'évêque de Limoges, _ibid._, p. 250.]
En même temps les nouvelles des Pays-Bas, d'Allemagne, de Rome, annonçaient une guerre prochaine entre la France et l'Espagne. Catherine était affolée[333]. Serait-il possible que son gendre eût pareil dessein, demandait-elle à son ambassadeur à Madrid? «Toutefois, je ne veulx riens croire, tant je l'estime prince de vérité, de vertu et de parolle, ne pouvant me persuader qu'il soit pour entreprendre une guerre sans juste occasion»[334]. Avec sa fatuité de femme, Catherine, convaincue que, si elle le voyait, elle le gagnerait à sa politique, remettait en avant le projet d'entrevue. Mais le roi d'Espagne, qui ne l'avait d'abord accusée que d'imprudence, commençait à douter de sa bonne foi.
[Note 333: A l'évêque de Limoges, _Lettres_, t. I, p. 253 et surtout p. 267 (4 janvier 1562).]
[Note 334: _Lettres_, t. I, p. 252, novembre 1561.]
Elle se montrait toujours plus indocile aux conseils, ou, si elle en demandait, c'était en faisant ses conditions. «Cella s'entend autre advis que la force, écrit-elle à son ambassadeur à Madrid, car je ne veulx pas empirer le marché, ne moings avoir affaire des estrangiers, mais eschapper le temps, s'il est possible, sans laisser rien gaster irremediablement attendant l'aage (la majorité) de mon fils». Et elle ajoute de sa main: «... Je ne veos (veux) ni ne suys conselleyé de venir aus arme» [contre les réformés][335]. Elle inclinait plus que jamais du côté des chefs protestants: Coligny, d'Andelot, Condé, la reine de Navarre; elle permettait que les édits fussent violés sous ses yeux. Bèze annonçait à Calvin, le 25 novembre, de Saint-Germain où était la Cour, qu'ils avaient commencé à y établir une église et que le dimanche suivant, Dieu aidant, ils célébreraient la Cène. Il lui parlait avec enthousiasme des trois fils de la Reine. Sache qu'ils sont «d'un naturel admirable et tel qu'on peut le souhaiter vu leur âge, sans en excepter même le puîné (Henri) à qui la tentative [de rapt] a admirablement profité»[336]. La proposition du duc de Nemours avait eu en effet le résultat inattendu de dégoûter ce petit prince de dix ans du catholicisme. Il «criait» «sans cesse» à sa jeune soeur Marguerite, qui le raconte dans ses Mémoires, de changer de religion: il lui prenait ses _Heures_ pour les jeter au feu, et lui donnait des psaumes et prières huguenotes. La fillette allait avec sa gouvernante trouver le cardinal de Tournon, qui remplaçait les _Heures_ et y ajoutait des chapelets. Alors, dit-elle, «mon frère et ces autres particulières ames, qui avoient entrepris de perdre la mienne, me les retrouvant, animez de courroux m'injurioient, disants que c'estoit enfance et sottise qui me le faisoit faire.. Et mon frère y adjoustant les menaces disoit que la Royne ma mère me feroit fouetter; ce qu'il disoit de luy-mesme, car la Royne ma mère ne sçavoit point l'erreur où il estoit tombé»[337]. Il est peu croyable que Catherine fût si mal instruite des actions de son fils le plus cher; elle a probablement fermé les yeux sur cet accès de «huguenoterie», qui était une sauvegarde de plus contre une nouvelle velléité d'enlèvement. Ce prosélytisme d'enfants donne l'idée d'une «Cour infectée d'hérésie». Le nonce Prosper de Sainte-Croix rapportait à la Cour de Rome, le 15 novembre, que dans une mascarade le jeune Roi avait paru déguisé avec une mitre sur la tête pour se moquer de l'ordre du clergé[338].
[Note 335: Lettre du 28 novembre 1561, _Lettres_, I, p. 612.]
[Note 336: _Calvini Opera omnia_, XIX, col. 131.]
[Note 337: _Mémoires et lettres de Marguerite de Valois_, publiées par Guessard, Paris, 1842, p. 6.]
[Note 338: Lettre de Prosper de Sainte-Croix, du 15 novembre 1561, dans Aymon, _Tous les synodes_, I, p. 15.]
Un jour, probablement de novembre aussi, Charles IX, causant avec la très huguenote Jeanne d'Albret, s'étonna que le roi de Navarre le suivît à la messe et, sur la réponse que c'était par marque de déférence, il déclara qu'il l'en dispensait volontiers et que, quant à lui, il y allait pour faire plaisir à sa mère[339]. Catherine tenait la main à l'observation des pratiques, mais Bèze devait croire que c'était sans bonne foi. «Je t'assure, écrivait-il à Calvin le 16 décembre, que cette Reine, _notre Reine_, est mieux disposée pour nous qu'elle ne le fut jamais auparavant». Et il ajoutait: «Plût à Dieu que je pusse sous le sceau du secret t'écrire de ses trois fils nombre de choses que j'entends dire d'eux par des témoins sûrs. Assurément ils sont tels pour leur âge que tu ne pourrais même le souhaiter»[340].
Catherine allait emportée par son élan, mais elle commençait à s'effrayer de son audace. Dans une lettre écrite à sa fille, la reine d'Espagne, au moment où elle se compromettait le plus avec les protestants, elle passe tout d'un coup de combinaisons matrimoniales à l'instabilité du bonheur et au danger que l'on court en ne servant pas Dieu comme on doit et en l'oubliant parmi les «plésir», «ayse» et «jeoye» qu'il donne. «... Retournés tousjour à lui, reconesés [vous] de luy et que san luy vous ne seriés ne (ni) pouriés rien, afin qu'i (de peur qu'il) ne vous envoy de ses verge pour le vous faire reconestre comme il a faist ha (à) vostre bonne mère»[341]. Il fallait un danger bien pressant pour incliner son orgueil devant ce maître tout-puissant et jaloux. Mais elle ne laissait pas d'employer les moyens humains de défense.
[Note 339: Conversation racontée par Jeanne d'Albret à Throcmorton, ambassadeur d'Angleterre en France et rapportée par celui-ci à sa souveraine, Élisabeth d'Angleterre, dans une dépêche du 26 novembre 1561 (_Calendar of state papers, foreign series, of the reign of Elizabeth_, 1561-1652, p. 415, publié par Joseph Stevenson, Londres, 1866).]
[Note 340: _Calvini Opera omnia_, t. XIX, col. 178, 16 décembre 1561.]
[Note 341: _Lettres_, I, p. 612.]
Inquiète de l'agitation des catholiques et des menaces de l'Espagne, elle voulut savoir de quelles forces militaires les réformés pourraient l'assister, le cas échéant. L'Amiral s'entremit avec beaucoup de zèle. On constata qu'il y avait plus de «deux mille cent cinquante églises» établies, et en leur nom les députés et les ministres présents à Paris adressèrent une requête au Roi pour avoir des temples, offrant «tous services... de leurs biens et personnes à leurs propres despens, s'il en avoit besoin». Mais cette promesse générale de dévouement ne suffisait pas à la Reine. Coligny, pour la contenter, fit décider, dans une réunion des chefs du parti et des ministres, que chaque église serait invitée à dresser à l'heure du prêche la liste des hommes de pied et de cheval prêts à défendre le royaume contre les étrangers, au cas où il serait attaqué pour le motif de la religion.
Bèze, qui s'était prononcé contre ce projet de dénombrement pour des raisons qu'il ne nous a pas dites, reconnaissait toutefois que les calomnies n'étaient pas à craindre, car rien n'était fait en cachette ni sans patronage (_sine auspiciis_), bien que la Reine ne voulût pas être nommée[342]. Mais beaucoup d'églises, surprises ou même alarmées de cette invitation, ne répondirent pas ou firent des objections. Quelques-unes et même des provinces entières s'organisèrent ou, comme la Haute-Guyenne et le Limousin, étaient déjà organisées pour la défense ou pour l'attaque--et ce n'était pas seulement contre l'Espagnol.
[Note 342: Lettre de Bèze à Calvin du 6 janvier 1562, _Calvini Opera omnia_, XIX, col. 238-239.--_Histoire ecclésiastique_, I, p. 168. Les indications de Bèze et de l'_Histoire ecclésiastique_, sans concorder absolument, ne se contredisent pas.]
Cet appel à l'aide était grave; il encourageait la minorité dissidente à s'armer, il surexcitait les craintes de la majorité catholique. Dans le Midi, les passions religieuses faisaient rage; les huguenots du Sud-Ouest chassaient ou tuaient les moines et brisaient les images; leurs adversaires massacraient en tas. Le baron de Fumel fut assassiné par ses paysans, qui étaient de la religion (24 novembre 1561)[343]. Quelques jours auparavant (19 novembre 1561), la populace de Cahors avait assailli, enfumé et égorgé une trentaine de réformés qui célébraient le culte dans un de leurs logis. Mêmes violences menaçaient le reste du royaume. À Paris il y eut une bagarre sanglante. Avec le consentement tacite de la Régente, les protestants s'assemblaient, malgré les édits, au quartier de l'Université, hors de la porte Saint-Marcel, tout près de l'église Saint-Médard, «en une maison appelée le Patriarche». Le lendemain de la Noël (26 décembre), le clergé de la paroisse, pour empêcher le prêche du ministre, fit sonner les cloches à toute volée. Un réformé alla leur dire de cesser ce bruit assourdissant; il fut tué; ses compagnons forcèrent l'entrée de l'église, battirent et blessèrent des fidèles et des prêtres. Le guet survenant arrêta les provocateurs, laïques ou clercs, et les conduisit en plein jour aux prisons du Châtelet. Cet emprisonnement de prêtres fit scandale parmi la population parisienne furieusement catholique. Le Parlement évoqua l'affaire, relâcha immédiatement les ecclésiastiques et, quelques mois plus tard, il fit pendre le chevalier du guet, par forme de réparation (21 août 1562).
[Note 343: Sur l'anarchie en Guyenne, voir Courteault, _Blaise de Monluc, historien_, 1908, p. 402. Courteault place le massacre de Cahors le 16.]
La Reine-mère était bien obligée de reconnaître que «les troubles et séditions» s'étaient, «au lieu de s'apaiser, de beaucoup augmentés en divers endroits de ce royaume», mais elle ne se demandait pas si le droit qu'elle s'arrogeait de suspendre les lois qu'on venait de publier n'en était pas en partie cause. Elle escomptait toujours l'effet adoucissant d'un nouvel édit. Elle fit venir à Saint-Germain les «principaulx et plus notables présidens et conseillers des Cours souveraines» pour y délibérer avec le Conseil privé sur les moyens de pacification. Le Roi en personne ouvrit les délibérations. Le chancelier de L'Hôpital, avec un optimisme déconcertant, affirma que, depuis le début des troubles, la situation du royaume n'avait jamais été meilleure[344]. Généreusement il repoussa l'idée que le Roi dût se déclarer pour un parti et exterminer l'autre, comme contraire à la «profession» de chrétien et à l'humanité, et comme irréalisable dans l'état de division du pays et des familles. Les remèdes employés jusqu'ici contre le mal étant restés sans effet, il demandait à la compagnie de déclarer si, oui ou non, elle était d'avis d'en essayer un nouveau, qui était la liberté pour les prédicants de tenir des assemblées. Qu'elle ne se méprît point d'ailleurs sur son rôle. «Le Roy, dit-il, ne veut point que vous entriez en dispute quelle opinion est la meilleure: car il n'est pas ici question _de constituenda religione sed de constituenda republica_; et plusieurs peuvent estre _Cives qui non erunt christiani_; mesmes un excommunié ne laisse pas d'estre citoyen»[345].
[Note 344: Il y a deux textes de ce discours, l'un dans Aymon, _Tous les synodes nationaux des églises réformées de France_, La Haye, 1710, t. I, p. 49-65, l'autre dans _Mémoires de Condé_, t. II, p. 606-612. Le premier est en italien, accompagné d'une traduction française, et il est, en certaines parties, complété par le second.]
[Note 345: _Mémoires de Condé_, II, p. 612.]
Les débats furent vifs et parfois même violents (7-15 janvier 1562). Au vote, sur 49 opinants, 22 furent d'avis d'accorder des temples aux réformés, 27 de les leur refuser, tout en leur permettant, comme on l'avait toléré dans les tout derniers mois, de se réunir pour célébrer leur culte[346]. Avant de clore l'assemblée, la Reine-mère[347] fit une déclaration. Elle parla «de telle manière qu'on dit, rapporte le nonce Prosper de Sainte-Croix, n'avoir jamais entendu aucun orateur qui se soit exprimé avec plus d'éloquence, ni avec plus de succès. Sa Majesté a dit elle-même qu'il lui semblait que dans cet instant-là Dieu lui mît les paroles à la bouche.» Elle pria les députés de répéter qu'elle et ses enfants et tous les membres de son Conseil voulaient qu'on vécût dans la religion catholique et sous l'obéissance de la sainte Église romaine; que les novateurs n'auraient point des temples et seraient au contraire obligés de rendre ceux dont ils s'étaient emparés; qu'il leur serait défendu d'en construire ou d'avoir d'autres lieux d'assemblée dans les villes, mais que, sous certaines conditions, elle souffrirait qu'ils se réunissent secrètement en quelque maison. C'était d'ailleurs pour empêcher le désordre et l'effusion du sang qu'elle faisait cette concession, mais provisoirement, en attendant les décisions du Concile de Trente, qu'elle s'engageait dès maintenant à suivre et à faire suivre en tous points[348]. Conformément à l'avis de la majorité, l'Édit de janvier (17 janvier 1562) défendit aux réformés «presches et prédications, soit en public ou en privé ny de jour ny de nuict», dans les villes, mais il les autorisa «par provision et jusques à la détermination du dict Concile général» à s'assembler de jour, hors des villes, «pour faire leurs presches, prières et autres exercices de leur religion»[349].
[Note 346: Languet, _Arcana_, liv. II, p. 195.]
[Note 347: Et non la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, comme l'imagine sottement le traducteur des lettres du nonce Prosper de Sainte-Croix (Aymon, I, p. 41-42).]
[Note 348: Lettre du 5 février 1562, Aymon, _Tous les synodes_, I, p. 43.]
[Note 349: _Mémoires de Condé_, t. III, p. 10-11.]
Elle avait proclamé son orthodoxie, au risque d'inquiéter les dissidents, pour faire accepter aux catholiques ce régime de demi-tolérance. Mais le nonce était seul à croire ce qu'il écrivait à Rome, qu'à mesure des progrès de son pouvoir, elle ferait toujours plus ouvertement paraître sa bonne volonté. A Paris, où depuis l'affaire Saint-Médard la population était très excitée, les huguenots furent insultés. Le Parlement refusa d'enregistrer l'Édit. L'ambassadeur d'Espagne alla se plaindre à la Reine-mère du discours du Chancelier «tendant à mestre une forme d'_interim_ et laisser vivre tout le monde à sa discrétion». Il la pressa d'expulser les prédicants, lui offrant pour cet effet les forces de son souverain, mais elle répondit «qu'elle ne vouloyt point veoir d'estrangers dans ce royaulme ny aussi pas allumer une guerre qui la contraignist de les y appeller». «De là il est entré, continue la relation française de l'audience[350], sur la nourriture (éducation) du Roy et de messeigneurs ses frères», prétendant que devant eux «chacun disoyt de la religion tout ce qu'il vouloist». Catherine répliqua en colère «que cela (cette accusation) ne touchoyst qu'elle et qu'elle voyoit qu'il (Chantonnay) estoit bien adverty, non pas véritablement, mais bien curieusement, et que si elle cognoissoit les advertisseurs qui calomnient ainsi toutes ses actions, elle leur feroyst sentir combien ilz s'oublient de parler ainsi peu revèremment et véritablement d'elle» «.... Elle avoyt des enfans qui luy estoyent si obéissans qu'on ne leur disoyt rien qu'ils ne luy redissent, par où il (l'ambassadeur) se pouvoit assurer qu'elle sçavoit tous les lengages qu'on leur tenoist et qu'elle les faisoit nourrir de telle façon qu'elle s'asseuroyt que ce royaulme et tous les gens de bien luy en auroient un jour grande obligation»[351]. Dans une lettre à Philippe II de ce même mois de janvier, elle certifiait à son gendre, «monsieur mon fils», comme elle l'appelle, qu'elle ferait «tousjour grande diférance entre seus qui tiene nostre bonne religion et les aultres qui s'en deportent», mais l'âge de son fils et les troubles du royaume «ne m'ont permis, dit-elle, d'avoyr peu fayre conestre à tout le monde set (ce) que je an né (en ai) dans le cour (coeur) et m'on contreynt faire bocup (beaucoup) de chause que en heun aultre sayson je n'euse faist»[352].
[Note 350: Ce récit de l'entrevue de la Reine-mère et de Chantonnay (_Mémoires de Condé_, t. II p. 601), n'a pas été vraisemblablement expédié à son destinataire, l'ambassadeur de France en Espagne. La minute de la dépêche porte des corrections et des additions d'une autre main. Elle est datée du 8 ou 9 janvier, au moment où se tenaient les réunions préparatoires à l'Édit de janvier.]
[Note 351: _Mémoires de Condé_, t. II, p. 603.]
[Note 352: _Lettres_, I, p. 265.]
Mais que cette explication soit ou non sincère, qu'elle agisse par politique ou par dégoût de la violence, on se prend à l'admirer de suivre courageusement la voie qu'elle s'est tracée. Elle réunit dans les derniers jours de janvier quelques théologiens et quelques ministres pour débattre plus particulièrement la question des images. Elle amène à ce nouveau colloque des évêques et des cardinaux. C'était, expliquait-elle au légat, Hippolyte d'Este, le meilleur moyen de convaincre les prédicants d'ignorance que de leur permettre de présenter leurs arguments[353]. En réalité, ce qu'elle voudrait, c'est un programme de réformes, souscrit par les catholiques et les protestants, qu'elle pût présenter au prochain Concile comme le voeu commun des deux Églises. Bèze savait la vanité de cette tentative, mais il s'y prêta pour lui complaire[354]. Monluc et les docteurs catholiques les plus conciliants, Salignac, Despence, Picherel, Bouteiller, sans vouloir, comme les ministres, proscrire absolument les images, émirent le voeu «que les évêques, curés et autres pasteurs remontrassent souvent au peuple que les images n'ont esté receues en l'Église que pour instruire les simples et représenter ce que notre Sauveur a fait pour nous»; qu'elles ne sont pas elle-mêmes un objet de culte et que toutes, «hormis la simple croix», doivent être «déplacées des autels et mises en parois en tels lieux qu'on ne les puisse plus adorer, saluer, baiser, vestir, couronner de fleurs, bouquets, chapeaux, leur offrir voeux, les porter par les rues et temples sur les espaules ou bastons». Mais la majorité des docteurs, tout en blâmant l'abus, décida de maintenir l'usage. Il en fut de ce petit colloque comme du grand colloque de Poissy.
[Note 353: Baronii, Raynaldi et Laderchi, _Annales ecclesiastici_, éd. de 1879, Bar-le-Duc et Paris, t. XXXIV, p. 178, lettre du cardinal de Ferrare, du 17 janvier 1562.]
[Note 354: _Histoire ecclésiastique_, I, p. 692.--Lettre de Bèze à Calvin, 1er février 1562, _Calvini Opera omnia_, XIX, col. 273-275.]
Catherine continuait à jouer très serré, multipliant les affirmations de son zèle pour le catholicisme, et laissant les réformés jouir du bénéfice de l'Édit de janvier et même d'un peu plus de liberté. Mais une nouvelle et définitive évolution d'Antoine de Bourbon[355] la priva de son plus solide appui du côté des protestants. Le Légat, qui était aussi fin qu'elle, s'était bien gardé de la heurter de front et même, pour lui plaire, il l'aurait, dit-on, un jour accompagnée au prêche. Entre temps, comme s'il n'eût voulu que la seconder, il travaillait lui aussi à rapprocher le roi de Navarre de Philippe II. Antoine de Bourbon avait beaucoup varié en ses pratiques religieuses au cours de l'année 1561, allant successivement ou le même jour à la messe et au prêche et, selon ses intérêts, fidèle de l'une ou l'autre Église, correspondant avec Calvin et déléguant au pape pour qu'il lui fît obtenir du roi d'Espagne la compensation si ardemment convoitée. La Cour de Rome donna de bonnes paroles. Hippolyte d'Este, le cardinal de Tournon et Chantonnay lui persuadèrent que, s'il menait son fils à la messe--ce fils que Jeanne d'Albret nourrissait avec tant de soin dans l'hérésie--il gagnerait le coeur du Roi catholique et obtiendrait de lui ce qu'il voulait. Il le crut et, immédiatement après l'Édit de janvier, il rompit, définitivement cette fois, avec les réformés. C'était pour eux un coup terrible, comme on en peut juger par la fureur de Bèze. «Ce malheureux, écrit-il à Calvin le 1er février, est absolument perdu et il a résolu de tout perdre avec lui. Il éloigne sa femme, il ose à peine regarder l'Amiral à qui il doit tout»[356]. Bèze ne veut plus désormais l'appeler que «Julien» (l'apostat). «À peine pourrait-on trouver, dit-il, pareil exemple de légèreté, de perfidie, de scélératesse»[357]. Quant à la Reine-mère, ou, comme il dit, notre «autocratrice» [Grec: Autocratora], il reconnaît, «qu'il n'y a pas de sa faute et qu'elle est grandement offensée de ce qui se passe (_istis maxime offendi_)»[358]. Dans le premier moment de colère, elle s'en prit au Connétable, qu'elle rendait responsable du revirement du roi de Navarre, «et en sont venues parolles si aigres que le Connétable s'en est allé»[359]. Le moment était critique. Elle était brouillée avec les chefs du parti catholique, et, dans le parti protestant, elle n'avait plus pour elle que l'Amiral et son frère, d'Andelot, qu'elle avait fait entrer au Conseil privé, la Reine de Navarre, et Condé, qui à la fin de février relevait à peine d'une grosse attaque de fièvre. Sous peine de se perdre, elle était obligée de changer d'allure, sinon de sentiments. Elle donna l'ordre à toutes ses dames et demoiselles de vivre catholiquement à son exemple, si elles ne voulaient pas être chassées honteusement et punies. Le 4 février, elle communia et suivit la procession, accompagnée de toute la Cour[360]. Elle coupa court aux fantaisies huguenotes d'Henri d'Orléans. Elle «le tansa fort, raconte Marguerite, luy et ses gouverneurs, et, le faisant instruire, le contraignist de reprendre la vraye, saincte et ancienne religion de nos pères, de laquelle elle ne s'estoit jamais departie»[361]. Après cette évolution, elle pouvait, dans une lettre à la Reine d'Espagne, s'élever contre ceux qui calomniaient la conduite de son fils. «Le cardysnal de Tournon, écrit-elle, m'a dyst luy-mesme qu'il l'a veu à la mese» (messe)[362].
[Note 355: La défection définitive de Antoine de Bourbon a suivi l'Édit de janvier, _Histoire ecclésiastique_, I, p. 688.]
[Note 356: _Calvini Opera Omnia_, XIX, col. 275.]
[Note 357: _Ibid._, col. 299.]
[Note 358: _Ibid._, col. 275. Bèze a cancellé dans ses lettres manuscrites, et par conséquent les anciennes édition ne portent pas les passages où il est question de la bonne volonté de la Reine-mère (voir supra p. 109, 110 et ici, p. 115, avec les renvois aux documents). Mais les consciencieux érudits Baum Cunitz et Reuss, qui ont publié les Oeuvres complètes de Calvin, ont rétabli tous les endroits supprimés et inédits, et, ce faisant, ils ont rendu aux historiens de Catherine un inappréciable service. Bèze s'en voulait d'avoir été dupe, et les éditeurs de la correspondance de Calvin sont confus qu'il se soit trompé sur le caractère de la Reine et les vertus de ses enfants (XIX, col. 178, notes 6, 7, et col 275, note 16). Au vrai, il n'y a pas tant à rougir. Bèze a vu la Reine-mère, telle qu'elle fut, sincère en cet essai d'apaisement et de tolérance. Si elle a changé de sentiment, c'est qu'elle y a été contrainte par la force des choses. Il faut, sans parti pris, lui tenir compte de ses bonnes intentions.]
[Note 359: Lettre de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne en France, du 3 février 1562, _Mémoires de Condé_, II, p. 21-22.]
[Note 360: Lettre du nonce du 5 février, Aymon, _Tous les synodes_, I, p. 65.]
[Note 361: _Mémoires et lettres de Marguerite de Valois_, publiées par Guessart, Paris, 1842, p. 7.]
[Note 362: Louis Paris, _Négociations sous François II_ (Coll. Doc. inédits), p. 849. Il s'agit, non comme le croit Louis Paris, de Charles IX qui vivait avec sa mère, mais d'Henri d'Orléans qui avait sa «maison» à part et qu'elle avait moins d'occasions de voir. Rapprocher d'ailleurs cette indication de ce que dit plus haut Marguerite de son frère et du cardinal de Tournon.]
Surtout elle s'attachait à convaincre le nonce, son garant auprès de la Cour de Rome. Prosper de Sainte-Croix étant allé lui demander de faire quelques modifications à l'Édit de janvier, que le parlement de Paris s'entêtait à ne pas enregistrer, elle lui expliqua qu'il était bien difficile d'aller contre l'opinion de la compagnie consultée à Saint-Germain, mais elle promit toutefois, après en avoir parlé au Chancelier, de lui faire savoir ce qui se pourrait faire. Le Nonce comprit qu'on ne ferait rien et le lui dit. Alors elle se lamenta fort (_se duole grandemente_) de ne pouvoir aller plus avant et que la plaie fût de telle nature qu'elle ne pouvait être guérie autrement, c'est-à-dire que par des remèdes doux. Chasser les prédicants et, comme d'un coup, était chose impossible, mais elle avait l'espérance de pouvoir faire de bien en mieux chaque jour. En témoignage de sa bonne volonté, elle allait renvoyer l'Amiral en sa maison pour montrer une fois de plus qu'elle n'approuvait pas qu'on vécût comme il vivait. Elle lui annonça aussi qu'elle venait d'écrire aux prélats de son royaume et à Monsieur de Candale (Henri de Foix), qu'elle avait choisi pour ambassadeur, de partir pour le Concile, mais elle voudrait que ceux de la nouvelle religion pussent s'y rendre en toute sûreté et y être entendus. Elle parla si bien mêlant le faux et le vrai, adoucissant les refus et amplifiant les promesses, que le Nonce assurait la Cour de Rome du «désir très grand» de la Reine de mettre fin «à toutes diversités de religion»[363].
Comme il n'était pas aussi facile de convaincre le Parlement, le même jour où elle lui renouvelait par lettres de jussion l'ordre de vérifier l'Édit, elle en faisait publier une interprétation restrictive (14 février). Étaient autorisés à prendre part aux assemblées de ceux de la religion les «officiers ordinaires auxquels appartient la cognoissance de la police comme baillifs, senechaux, prevosts, etc.», mais défense était faite d'y paraître aux officiers des «Cours souveraines» ni autres «de judicatures», «que (lesquels) nous entendons (faisoit-elle dire au Roy en cette déclaration) vivre en la foy et religion de Nous et nos prédécesseurs»[364]. Elle laissa partir d'Andelot et Coligny (22 février).
Mais elle renonçait de très mauvaise grâce à sa politique et le montrait bien à l'occasion. Les huguenots continuaient à prêcher à Paris, écrivait le nonce le 28 février, et s'assemblaient par troupes de dix ou douze mille personnes[365]. Les catholiques injurièrent les allants et venants, et ceux-ci menacèrent de s'armer. Les deux partis recoururent à la Reine, qui invita les réformés à se contenter de la liberté que le Roi leur avait octroyée et promit aux catholiques de leur faire réponse le lundi prochain. Elle ne se décidait pas à éloigner le cardinal de Châtillon. Elle ne souffrait plus de prêche dans le château, mais elle gardait comme prédicateur et premier aumônier Louis Bouteiller, un théologien, si ami des concessions que son orthodoxie en était suspecte (_poco sincero_, dit Prosper de Sainte-Croix).
[Note 363: Lettre du 5 février, Aymon, _Tous les synodes_, I, p. 66.]
[Note 364: Condé, _Mémoires_, t. III, p. 16.]
[Note 365: Aymon, _Synodes_, I, p. 77-79.]
Elle refusait de renvoyer le chancelier de L'Hôpital que l'ambassadeur d'Espagne dénonçait comme hérétique. C'est de lui certainement qu'il est question dans une lettre très vive à sa fille, la reine d'Espagne: «...Mon valet ayst plus homme de byen que seus qui en parle et je vous en naseure, (en assure), més pour se qu'i(il) ne reconé que moy et ne dépend de personne, yl (ils) le aïse (haïssent), mais s'et de quoy je l'ayme»[366].
[Note 366: Février 1562, _Lettres_, I, p. 614; Louis Paris, _Négociations_, p. 849.]
Pour détourner Navarre de prendre parti contre elle, elle recommandait ses intérêts à l'ambassadeur de France à Madrid et sollicitait de Philippe II plus vivement que jamais, cette entrevue où elle se croyait sûre de le convaincre. Irritée de l'opposition où s'acharnait le Parlement contre l'Édit de janvier, elle galopa jusqu'à Paris et força l'enregistrement (6 mars). C'était six jours après le massacre de Vassy.
Les triumvirs s'étaient donné rendez-vous à Paris pour décider ou obliger la Régente à revenir sur ses concessions. Le duc de Guise, parti de son château de Joinville, s'arrêta le dimanche 1er mars à Vassy pour y entendre la messe. Quelques-uns de ses gens se prirent de querelle avec les réformés de la ville et des environs, qui tenaient leur prêche dans une grange près de l'église. Ils appelèrent à l'aide leurs compagnons, assaillirent en armes l'assemblée des fidèles, frappèrent et tuèrent[367]. Cette échauffourée sanglante fut célébrée par les catholiques à l'égal d'une victoire. Le Connétable alla au-devant de Guise jusqu'à Nanteuil[368]. Paris, où il entra le 16 mars, le salua de ses acclamations[369]. Le prévôt des marchands lui offrit, au nom de la ville vingt mille hommes et six millions de livres, pour rétablir la paix religieuse, c'est-à-dire l'unité. Le Duc répondit modestement que c'était l'affaire de la Reine-mère et du roi de Navarre, lieutenant général du royaume, et «qu'en sa qualité de sujet du roi, il mettait son honneur à leur obéir»[370]. Les protestants armèrent pour se défendre et se venger. Des centaines de gentilshommes rejoignirent à Paris le prince de Condé, qui, depuis la défection de son frère, était regardé comme le chef du parti. Bèze courut à Saint-Germain demander justice des massacreurs. Le roi de Navarre, avec l'ardeur d'un néophyte, imputa le fait de Vassy à l'insolence des religionnaires, mais la Reine «fit gratieuse response promettant que bonnes informations seroient prises et que pourvu qu'on se contînt on pourvoiroit à tout»[371]. Elle nomma gouverneur de Paris le cardinal de Bourbon, qui, frère du roi de Navarre et du prince de Condé, devait inspirer confiance aux deux partis. Le Cardinal réunit les présidents au Parlement et, sur leur avis, décida que Guise et Condé seraient priés de s'éloigner. Mais «les habitans, mesmement (surtout) les marchands» requirent les triumvirs «de n'abandonner la dite ville», et Guise et Montmorency restèrent[372]. Quelques jours après, Condé, qui appréhendait de livrer bataille dans les rues à cette population fanatique, partit avec ses troupes.
[Note 367: Sur le massacre, voir _Histoire de France_ de Lavisse, t. VI, 1, p. 58-59.--Lavisse, _Le massacre fait à Vassy_ dans _les Grandes Scènes historiques du_ XVIe _siècle... de Tortorel et Perrissin_, publiées par Franklin, Paris, 1886.]
[Note 368: _Mémoires du duc de Guise_, Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 489.]
[Note 369: Journal de l'année 1562, _Revue rétrospective ou Bibliothèque historique_, 1re série, t. V (1834), p. 86-87.]
[Note 370: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. IV, p. 119.]
[Note 371: _Histoire ecclésiastique_, II, p. 3.]
[Note 372: _Mémoires du duc de Guise_, Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 489.]
Il aurait dû marcher sur Fontainebleau, où se trouvait la Cour, enlever le Roi et la Reine et, les conduisant dans son camp, y transporter la légalité. Il ne lui vint même pas à l'esprit de rester dans le voisinage pour les défendre contre une agression des triumvirs. Les quatre lettres que Catherine lui écrivit du 16 au 26 mars le lui signifiaient assez clairement[373]. «Je n'oublyeray jamais, dit-elle dans l'une, ce que ferez pour le Roy mon filz et moy»[374]. «Je voy tant de choses qui me déplaisent, écrit-elle dans une autre, que, si ce n'estoit la fiance que j'ay en Dieu et asseurance en vous que m'ayderez à conserver ce royaume et le service du Roy mon fils, en despit de ceulx qui veullent tout perdre, je seroys encore plus faschée, mais j'espère que nous remédirons bien à tout avec vostre bon conseil et ayde...»[375] Et dans une troisième: «Je n'oublyeray jamais, disait-elle, ce que faictes pour moy et si je meurs avant avoir le moyen de le pouvoir recongnoistre, comme j'en ay la voulonté, j'en lairray une instruction à mes enffans»[376]. Plus tard elle avouait que lorsque le Prince, à son départ de Paris, lui avait, de La Ferté, demandé la permission «pour sa seureté», de rester en armes, elle lui avait répondu qu'elle ne le trouvait «mauvés pourveu qu'y (il) ne fallit à set (se) desarmer» quand elle le lui manderait[377]. Condé manqua de décision ou voulut éviter jusqu'à l'apparence de la contrainte. Il abandonna la capitale et ne mit pas la main sur Charles IX, oubliant que la prise du Roi ou de Paris est, comme dit Tavannes, la moitié de la victoire.
Les triumvirs le savaient bien. Guise et Antoine de Bourbon allèrent droit à Fontainebleau avec mille cavaliers, et invitèrent la Reine à rentrer avec son fils à Paris. Elle refusa, pria, supplia. Restée seule avec Antoine de Bourbon, elle réussit à l'attendrir. Mais Guise survint. Antoine se ressaisit, et ordonna les apprêts du départ, menaçant de coups de bâton «ceux qui ne vouloient destendre le lit du Roy par crainte de la Reyne»[378]. La Cour prisonnière s'achemina vers la capitale (31 mars). Catherine pleurait de dépit. Mais Guise goguenard remarquait qu'un «bien qui vient d'amour ou de force ne laisse pas d'être toujours un bien».
[Note 373: _Lettres_, I, p. 281-284.]
[Note 374: _Ibid._, p. 282.]
[Note 375: _Ibid._, p. 283.]
[Note 376: _Ibid._, p. 284.]
[Note 377: _Ibid._, p. 291, 10 avril.]
[Note 378: De Ruble, IV, p. 134. Le roi, quand il allait d'une résidence à l'autre, emportait sa literie.]
Elle ne se lamenta pas longtemps. Sa politique de tolérance lui avait été inspirée non par quelque sympathie pour des doctrines qu'elle connaissait mal, mais par le dégoût des persécutions et la constatation de leur impuissance. Il est possible que, si les protestants avaient eu le dessus, elle eût, pour garder le pouvoir, consenti, suivant un mot qu'on lui prête, à entendre la messe en français. Mais elle n'avait plus à choisir; l'énergie de Guise avait décidé en faveur du catholicisme. Elle n'était pas femme à se sacrifier pour une minorité qui n'avait su ni se défendre ni la défendre. Elle s'accorda sans peine avec les vainqueurs. Ils ne lui imposèrent d'autre condition, comme on peut en juger d'après ce qui suivit, que de revenir sur les concessions de l'Édit de Janvier. Ils avaient intérêt à la ménager et à la maintenir à sa place et à son rang, pour ôter à leurs adversaires l'occasion de se poser en champions du Roi. Le revirement de Catherine fut si prompt qu'il n'eut pas l'air d'être forcé. Elle recommença ou plutôt continua de gouverner l'État et elle prit avec aisance la direction du parti catholique. Les lettres qu'elle venait d'écrire au prince de Condé étaient claires, mais elle prétendit prouver à ses ambassadeurs, à Philippe II, au cardinal de Châtillon et au destinataire lui-même qu'elles n'avaient pas le sens qu'elles paraissaient avoir. Comme Condé, fort de ses déclarations, soutenait qu'elle était, avec son fils, prisonnière des triumvirs, elle retourna l'argument contre les huguenots en armes: «lesquelz, il fault que je croye, retiennent contre son gré mon cousin le prince de Condé... pour donner plus d'auctorité à leur faict». Mais «si prisonniers [il] y a» du côté catholique, «ce sont les dicts princes et seigneurs (les triumvirs), desquelz le roy mondict filz et moy tenons et les cueurs et les vyes si affectées au bien de ceste couronne que je les veoy prestz à les sacrifier pour la conservation d'icelle et le service du Roy...»[379]
[Note 379: _Lettres_, t. I, p. 294-295, 11 avril 1562.]
Elle s'inquiétait surtout de l'effet de ses lettres sur les princes protestants d'Allemagne. Condé leur en avait envoyé copie ainsi qu'à la Diète germanique pour justifier sa prise d'armes et réclamer des secours d'hommes et d'argent. La Reine jugeait aussi dangereux de passer pour complice que pour victime des chefs catholiques. Le duc de Wurtemberg, un luthérien, qui ne savait pas son évolution, lui avait écrit, le 15 avril 1562, de bien prendre garde aux «moyens persuasions menaces et tous autres empêchements.... possibles» aux ennemis de la parole de Dieu pour la «faire trébucher et desvoyer de la vraye doctrine et religion du saint Évangile que notre Seigneur par sa sainte grâce» lui avait «esclairci»[380]. Il lui parlait comme à une convertie, tant il est vrai qu'à cette époque la tolérance d'une doctrine passait pour une adhésion. Mais, avant d'avoir reçu cette exhortation, Catherine qui appréhendait pour la sûreté du royaume le contre-coup du massacre de Vassy et de l'enlèvement de Fontainebleau, faisait partir le 17 avril Courtelary, interprète d'allemand, chargé d'assurer de vive voix au pieux souverain qu'elle demeurait «permanente» en la Confession chrestienne de la Saincte Doctrine de l'Évangile»[381]. Elle trouvait légitime de mentir pour éviter une invasion.
[Note 380: 15 avril 1562, _Bulletin de la Société du Protestantisme français_, XXIV, 1875, p. 507.]
[Note 381: Le duc de Wurtemberg à la Reine-mère, 16 mai, _Mémoires de Condé_, III, 286. La lettre de Catherine du 17 avril à laquelle il répond ne dit rien de semblable (_ibid._ 283). Catherine vient d'apprendre à ses dépens le danger des écritures et elle se garderait bien de se compromettre à nouveau. Mais il n'est pas douteux qu'elle a fait donner au Duc oralement les assurances qu'il répète et probablement dans les mêmes termes où Courtelary les lui a transmises.]
La réaction s'annonça par un privilège octroyé à la ville de Paris. Le 11 avril, le Roi, tout en confirmant l'Édit de janvier, interdit par une dérogation formelle les prêches, assemblées publiques ou privées, et administration des sacrements, si ce n'est à la mode catholique, dans les faubourgs et la banlieue de la capitale. Après que Catherine eut fait ce premier pas en arrière, les triumvirs lui délivrèrent un certificat d'orthodoxie qu'elle s'empressa d'expédier à Philippe II (16 avril)[382]. Le 12 mai, elle sortit de Paris et alla s'établir en son château de Monceaux.
[Note 382: _Lettres_, I, p. 296-297.]
Libre de ses mouvements, elle ne désespérait pas de maintenir la paix. C'était avoir une foi robuste en ses moyens. À Sens, à Angers, à Tours et en d'autres grandes villes, la populace catholique avait renouvelé l'exploit de Vassy; la «grande lèvrière», comme on disait, donnait la chasse aux hérétiques avec un entrain furieux[383]. De leur côté, les bandes huguenotes assaillaient les places fortes et quelquefois rendaient violence pour violence. Condé, avec quelques centaines de gentilshommes, avait enlevé Orléans, pour ainsi dire au galop (2 avril). Ses lieutenants occupèrent Angers, Tours, Blois, tout le cours moyen de la Loire. Dans la vallée du Rhône, le baron des Adrets surprit Valence le 27 avril et, trois jours après, Lyon, la seconde ville du royaume. Le prestige des triumvirs était atteint par ces échecs. Catherine n'en était que plus à l'aise pour négocier. Elle n'aimait pas la guerre qui donne aux chefs militaires trop d'importance. Elle expédia à Orléans, devenue la capitale du parti protestant, des ambassadeurs de tout état: gens de robe, gens d'épée, gens d'Église, Arthus de Cossé, sieur de Gonnor, l'abbé de Saint Jehan de Laon, le maréchal de Vieilleville, le sieur de Villars--et son fidèle Monluc, l'évêque de Valence, qui, pour rester plus longtemps dans la ville, contrefit si bien le malade que le bruit courut qu'il était mort. Mais il y perdit sa peine. Catherine voulait supprimer partout le libre exercice du culte réformé que Condé voulait maintenir là où il était autorisé par l'Édit de janvier. C'étaient des exigences inconciliables.
[Note 383: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p. 63-64.]
Elle se mit elle-même en campagne et donna rendez-vous au Prince à Toury (9 juin)[384]. Gênée peut-être par la présence du roi de Navarre, en qui elle pouvait craindre un surveillant, elle se montra, contre son naturel, violente et agressive. Elle parla même d'excepter de l'amnistie les magistrats rebelles. Comme Condé témoignait une grande confiance en ses troupes, elle riposta sur un ton de menace: «Puisque vous vous fiez à vos forces, nous vous montrerons les nôtres». On se sépara sans avoir rien fait. Cependant l'opinion s'établissait que la présence des triumvirs à la tête de l'armée catholique était le grand obstacle à la paix. Condé offrit à son frère, s'ils s'éloignaient, de se livrer lui-même en otage à la Reine: condition qui fut de part et d'autre exécutée. Mais quand, à Talcy, où les chefs protestants allèrent la trouver (29 ou 30 juin), elle leur signifia qu'il fallait renoncer à l'Édit de janvier et au libre exercice du culte, Coligny, au nom de tous, protesta. La Reine s'emporta et reprocha au Prince de l'avoir trompée sur les dispositions de ses partisans. «Ha! mon cousin, vous m'affolez, vous me ruinez»[385]. Avait-elle pu croire que les huguenots se livreraient à merci? Même s'ils avaient eu pleine confiance en son bon vouloir, ils pouvaient douter de sa puissance et se défier de la pression des chefs catholiques et de la fureur des masses. Elle estimait probablement que la capitulation sans réserves d'un parti serait glorieuse pour elle et lui donnerait la force d'imposer un compromis à l'autre. C'était toujours au rôle de médiatrice et d'arbitre qu'elle en revenait. Mais était-il possible de faire la loi aux belligérants avant qu'ils fussent épuisés par la lutte? Le passé ne permettait pas de le croire. Toutefois il est certain que la Régente, comme on le vit après ces premiers troubles, n'avait pas l'intention de désarmer les protestants pour les donner en proie aux catholiques.
[Note 384: Sur cette entrevue et celles qui suivirent, voir de Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. IV, p. 244, ou Edmond Cabié, _Ambassade en Espagne de Jean Ébrard, seigneur de Saint-Sulpice, de_ 1562 _à_ 1565.., Albi, 1903, p. 44 sq., note 1.]
[Note 385: De Ruble, t. IV, p. 263.]
Alors, dans son grand désir de pacification, elle s'avisa d'un moyen qui n'était pas ordinaire. Sachant la répugnance de Condé à «entrer en guerre contre sa propre nation», elle lui fit suggérer par Monluc de faire paraître ses sentiments «par toutes belles offres et beaux effets», comme de déclarer, à la première entrevue qu'elle aurait avec lui, qu'il aimait mieux sortir du royaume «avec ses amis» que de le «voir.... exposé au feu et au sang». Monluc laissait entendre que la Reine, surprise de cette générosité, «ne sauroit que respondre» et se montrerait d'autant plus facile sur les conditions d'un accord. Aussi, quand Condé revit Catherine, il se dit résigné à l'exil, s'il le fallait absolument pour épargner au pays les malheurs de la guerre. Elle le prit au mot et sur-le-champ lui donna congé de vivre hors de France jusqu'à la majorité du roi. Mais l'Amiral, que son expérience et son caractère égalaient presque à Louis de Bourbon, ne crut pas que l'armée fût liée par l'imprudence de son chef. Il consulta les soldats qui, tout d'une voix, répondirent «que la terre de France les avoit engendrez et qu'elle leur serviroit de sépulture»[386]. Ainsi finit cette comédie à l'italienne.
La lutte reprit avec plus de violence sur tous les points du territoire et les étrangers s'y mêlèrent. Catherine avait demandé des secours à Philippe II, au duc de Savoie et au pape; Condé et Coligny à l'Allemagne protestante et aux Anglais, mais ceux-ci vendirent fort cher les subsides et les soldats qu'ils fournirent. Ils avaient, au traité du Cateau-Cambrésis (1559), abandonné à Henri II, pour huit ans, la ville de Calais, cette glorieuse conquête de Guise, à charge pour le roi de France, s'il tardait à la rendre au terme fixé, de leur payer une indemnité de huit cent mille couronnes, sans préjudice de leurs droits. C'était une formule diplomatique pour ménager leur amour-propre et masquer la cession définitive. La reine d'Angleterre, Élisabeth, qui avait, à son avènement, ratifié à contre-coeur cette clause onéreuse, voulut profiter des divisions de ses voisins, pour recouvrer «son bien». Les négociateurs huguenots la suppliant «à grosses larmes» de prendre en mains la défense des Églises, elle y mit pour condition que Condé et Coligny s'engageraient à lui faire restituer Calais, le plus tôt possible, sans attendre ni prétexter le délai de huit ans prévu au Cateau-Cambrésis et qu'en garantie de leur promesse ils lui livreraient immédiatement Le Havre (Convention d'Hampton-Court, 20 septembre 1562)[387].
[Note 386: F. de La Noue, _Mémoires_, ch. IV, éd. Buchon, p. 282-283.--De Ruble, t. IV, p. 263-267.]
[Note 387: Le texte le plus exact de l'accord se trouve dans les _Mémoires de Condé_, t. III, p. 689.]
L'armée royale, après s'être emparée de Poitiers (31 mai) et de Bourges (31 août), marcha droit à Rouen, qu'il importait de reprendre aux huguenots avant le débarquement des Anglais (septembre 1562). Catherine alla s'établir devant la place avec les assiégeants. Pour les encourager, elle «ne failloit tous les jours, raconte Brantôme, à venir au fort Sainte-Catherine», qui dominait la ville, «tenir conseil et voir faire la batterie. Que je l'aye veue souvent passant par ce chemin creux de Sainte-Catherine. Les canonnades et harquebusades pleuvoient autour d'elle qu'elle s'en soucioit autant que rien... Et quand Monsieur le Connestable et Monsieur de Guise luy remonstroient qu'il luy en arriveroit malheur, elle n'en faisoit que rire et dire pourquoy elle s'y épargnerait non plus qu'eux puisqu'elle avoit le courage aussi bon»[388]. Elle bravait la mort comme un homme. Son prestige en fut accru ainsi qu'elle y comptait.
[Note 388: Brantôme, VII, p. 365.]
Mais elle aspirait à la paix et le hasard la servit bien. Antoine de Bourbon mourut quelques jours après la prise de Rouen d'un coup d'arquebuse reçu au siège (17 novembre). Les chefs des deux armées, Condé et le Connétable, furent faits prisonniers et Saint-André tué à la bataille de Dreux, l'action la plus mémorable de cette première guerre civile (19 décembre). Guise fut assassiné par Poltrot de Méré devant Orléans qu'il assiégeait (24 février 1563). Elle se trouva débarrassée momentanément ou pour toujours des principaux chefs des deux partis. Mais Coligny continuait à tenir la campagne et les Anglais étaient au Havre. Crussol, le mari d'une de ses dames favorites, qu'elle avait envoyé pacifier le Languedoc, réussissait si bien à s'entendre avec les huguenots de la province qu'il en devenait inquiétant. Il fallait faire la paix au plus vite. Elle eut l'air de la considérer comme un accord entre les catholiques et les protestants, où la royauté n'interviendrait à la fin que pour donner sa sanction. Elle s'assurait ainsi le moyen d'opposer à leurs exigences un contrat d'obligations mutuelles. Le Connétable et Condé furent de part et d'autre relâchés pour discuter les clauses du traité. Catherine était sûre que les négociateurs ne se sépareraient pas sans conclure. C'était à Montmorency, l'un des auteurs responsables du conflit, de voir quelles concessions il pouvait faire aux protestants. Le dernier survivant du triumvirat tint à honneur de ne pas se dédire. À sa première rencontre avec Condé, il lui refusa si net le rétablissement de l'Édit de janvier que le jeune Prince, impatient de sa captivité, consentit à débattre et finit par accepter des clauses moins avantageuses[389]. L'Édit de pacification d'Amboise (19 mars 1563) octroya la liberté de conscience aux réformés dans tout le royaume, mais restreignit la liberté de culte à certains lieux ou à certaines personnes. Les seigneurs hauts justiciers, avec leurs familles et leurs sujets, et les seigneurs ayant fief, avec leur famille seulement, en jouiraient dans leurs maisons; l'ensemble des fidèles, dans une ville par bailliage, où il leur serait loisible d'avoir des temples dans les faubourgs. Et même dans la vicomté et prévôté de Paris, il n'y aurait d'autre exercice que du catholicisme. Ainsi les droits en matière religieuse étaient localisés et hiérarchisés. Les hauts justiciers pouvaient admettre leurs sujets à leurs cérémonies domestiques, ce que les simples fieffés ne pouvaient pas faire. Le reste des nobles, les gens des villes et les paysans, à moins que ceux-ci ne fussent sujets d'un haut justicier, étaient obligés d'aller chercher souvent très loin un temple ou une assemblée de prière. Les gentilshommes qui défendaient Orléans acceptèrent, par lassitude et préjugé de distinction sociale, ce compromis que les ministres réfugiés dans la place avaient unanimement condamné[390]. Les chefs spirituels prévoyaient sans doute que la Réforme, cantonnée et, pour ainsi dire, parquée, n'aurait plus de pouvoir rayonnant, chacun de ses foyers étant isolément trop faible. Coligny, arrivé aussitôt après la conclusion de la paix, blâma Condé d'avoir fait «la part à Dieu», une petite part et d'avoir ruiné plus d'églises «par ce trait de plume que toutes les forces ennemies n'en eussent pu abattre en dix ans»[391]. Calvin le traitait de «misérable» qui avait trahi «Dieu en sa vanité»[392]. La faute était en effet de conséquence dans le présent et pour l'avenir. L'aristocratie du parti semblait s'être désintéressée de la cause commune. Se réserver la pleine jouissance du culte, continuer à occuper les plus hautes charges et les premières dignités de l'État et consentir qu'une grande partie des habitants des villes et des campagnes fût privée de la liberté la plus chère, c'était montrer peu de zèle pour les humbles et les petits et proclamer dans l'unité de foi l'inégalité des conditions. Le protestantisme apparut aux masses simplistes comme la religion de la haute noblesse, un nouveau privilège. Le recrutement par en bas se ralentit[393].
[Note 389: _Mémoires de Condé_, IV, p. 311.]
[Note 390: _Calvini Opera omnia_, XIX, col. 681 et la note 2.]
[Note 391: _Histoire ecclésiastique_, II, p. 335.]
[Note 392: Calvin à Soubise, 5 avril 1563. _Calvini Opera omnia_, t. XIX, col. 686.--Cf. le même à Bullinger, col. 690.]
[Note 393: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI. I, p. 74-75.]
Catherine sortait indemne d'une expérience où sa fortune avait couru tant de risques. Femme et étrangère, elle avait, sous un roi enfant, entrepris d'inaugurer la tolérance dans un pays où les prisons regorgeaient d'hérétiques et en un temps où persécuteurs et persécutés, s'accusant mutuellement d'hérésie, professaient tous qu'elle était punissable, même de mort. C'est sa gloire--une gloire qu'il ne faut pas lui dénier--d'avoir conçu ce dessein et de l'avoir poursuivi, malgré les menaces et les dangers. Mais elle n'avait prévu ni les effets ni les réactions de sa politique généreuse. Aussi fut-elle surprise par l'explosion des haines et des exigences. Confiante à l'excès dans ses moyens et persuadée qu'il lui suffisait de parler pour convaincre, elle pensait diriger les événements, et ce fut les événements qui la menèrent. De son propre aveu fait en une heure de sincérité, elle y pourvoyait au jour la journée. C'était encore trop dire; en réalité elle ne savait qu'ajouter une nouvelle concession à la concession déjà faite, sans pouvoir, ou, peut-être même, en un très court moment, sans vouloir dire aux réformés: «Vous n'irez pas plus loin». Les chefs catholiques, prenant l'offensive, la mirent en demeure de choisir entre les deux religions. Que fût-il advenu d'elle, si Condé, accourant à son appel, l'avait conduite dans son camp et placée à la tête des troupes protestantes? Son bonheur la sauva de ce risque. Le retour forcé de Fontainebleau à Paris fut son chemin de Damas; il lui révéla l'avenir du catholicisme. C'était la fin, sans retour possible, des colloques qu'elle présidait solennellement avec le Roi, des apparitions aux prêches, des entretiens familiers avec Bèze et Pierre Martyr, des mascarades mitrées de Charles IX et des démonstrations iconoclastes du duc d'Orléans. Elle avait éprouvé la force des masses et des grands corps de l'État et leur attachement passionné à l'Église traditionnelle. Mais si elle traita désormais les protestants en minorité dissidente et renonça aux complaisances, elle continua longtemps encore à pratiquer ses principes de modération et de tolérance.