‹ CatissouChapitre 2 sur 5 · II

II

« Une bonne femme », nous disait, un moment après, Martial Tharaud, comme nous passions en le saluant.

Il était en humeur de jaser.

— Oui, oui (il devenait bavard lorsqu’il parlait de Catissou), une bonne femme et une rude femme que ma femme ! On ne croirait point, n’est-ce pas, en la voyant moucher ses marmots (nous avons trois petits, des garçons, voyez-moi çà, là-bas !) — on ne croirait pas, lorsqu’elle fait bouillir le pot-au-feu, qu’elle a été saltimbanque dans les foires ! C’est pourtant vrai — Oh ! toute une histoire !… Voilà ce que c’est :

« Il y a dix ans de ça, — je venais de quitter les chasseurs et d’entrer dans la gendarmerie, à Limoges, et ça m’allait, parce que je suis du pays, — l’adjudant nous dit, un matin, qu’il y avait une fameuse prise à faire. Un pauvre brave homme, père Coussac, maître maçon, avait été assassiné, chez lui, faubourg Montmailler, sans qu’on pût savoir qui avait fait le coup. C’était en septembre et nous devions aller en correspondance et battre les chemins à cause des chasseurs sans port d’armes. L’adjudant, M. Boudet, qui a passé capitaine maintenant, recommandait au maréchal des logis, qui est pour le moment adjudant du trésorier avec la croix en plus, s’il vous plaît, — il recommandait donc, l’adjudant, aux brigadiers et aux hommes de redoubler de vigilance, comme qui dirait d’ouvrir l’œil, et, si l’on rencontrait, sous les châtaigniers ou le long des routes des visages suspects, — enfin douteux, quoi ! — de les cueillir sans hésiter et de les mener à qui de droit.

« L’arrondissement entier était prévenu, on avait expédié l’ordre à Chateauneuf, à Ambazac, à Saint-Sulpice-Laurière, partout, jusqu’à Rochechouart et à Bellac. Pour mieux parler, tout le département était sur pied ! Bon.

« C’est très joli de vous dire comme ça : Vous allez arrêter les individus qui auront mauvaise mine. Il ne faut pas trop s’y fier, aux mauvaises mines. Il y a des mauvaises mines qui sont de très braves gens. C’est vrai ! J’ai connu un quidam, moi, qu’on aurait pour le moins guillotiné ou, à défaut de la chose, envoyé aux galères sur sa mine ; eh bien, c’était un homme à qui, dans toute autre circonstance, on aurait donné le prix Montyon. Parfaitement. Il nourrissait un tas de gens, distribuait aux pauvres tout ce qu’il avait. Un saint, ma parole d’honneur, et avec ça la tête d’un forçat. Tandis que d’autres, on leur donnerait le bon Dieu sans confession, et c’est quelquefois des êtres, ma parole, à leur passer les menottes tout de suite.

« Mais on nous disait d’arrêter. Bien. Nous arrêtions. Nous avons arrêté comme ça de ces Lorrains, vous savez, qui viennent à Sauviat ou à Saint-Yrieix acheter de la porcelaine ; nous avons arrêté des colporteurs, des vieux, des mendiants jaunes comme leur bissac. jusqu’à des idiots qui rôdaient sans savoir, dans le pays. Pas un n’était capable d’avoir seulement donné une chiquenaude au père Coussac.

« Avec tout cela le temps passait et l’on ne mettait guère la main sur l’assassin du faubourg Montmailler.

« C’est que ce n’était pas commode, il faut tout dire, de savoir qui avait tué le maître maçon. On n’avait pas beaucoup d’indices. C’était une affaire à n’y voir goutte. Un jour, voilà, que j’étais à la gendarmerie, en train d’étriller mon cheval, quand une belle fille, avec des yeux noirs comme des mûres et des lèvres rouges comme des fraises, arrive vers moi et me dit :

« — Eh bien ! à la fin des fins, a-t-on des nouvelles de l’assassin !… Je suis la fille de Léonard Coussac !

« Ça me fit quelque chose d’entendre ça ! Elle avait parlé avec une énergie, sapristi, et un feu dans ses diablesses de prunelles, avec une colère telle que je me sentis comme honteux de n’avoir pas encore pris au collet la canaille qui avait tué le père de cette enfant-là ! Alors, pour m’excuser, je tâchai de lui expliquer comme quoi ce n’était pas notre faute aussi et que nous n’avions pas de grands renseignements sur l’assassin et ci et ça ; — mais elle me regardait si carrément, là, dans les yeux, que je sentais que je m’embrouillais et que, tout à coup, je lui dis comme ça :

« — Enfin, quoi, mademoiselle, il faudrait me faire casser une patte pour vous l’arrêter, ce coquin-là, eh bien ! vrai, je risquerais une jambe ou un bras !

« Et c’était vrai ce que je disais là. Et ce n’était peut-être pas le… la… le devoir professionnel, comme on dit, qui me faisait parler… c’étaient ces satanés yeux noirs qui flambaient… qui flambaient…

« — Seulement, je dis, il faudrait un indice !

« — Un indice ?

« Et alors elle haussa les épaules :

« — Eh bien, dit-elle, et la main, est-ce que ce n’est pas un indice ?

« — La main ? Quelle main ?

« Alors voilà Catherine Coussac, — elle s’appelait Catherine, — Catissou, en patois de chez nous, — qui me raconte une histoire… l’histoire du crime… une histoire qui me fit passer, je l’avoue, un petit froid sur la peau. C’était un soir de septembre, chaud comme un jour d’été, que le pauvre bonhomme Coussac… Il avait chez lui, faubourg Montmailler, l’argent que lui avait laissé, en partant pour Guéret, M. Sabourdy, l’entrepreneur son patron… — Avec ça une dizaine de mille francs. — Coussac devait faire la paye des maçons et solder deux traites : une du plâtrier et l’autre du marchand de bois, qui tombaient trois ou quatre jours après, comme qui dirait le lundi. Et l’on était au samedi. La paye faite, le maître maçon était rentré chez lui content, avec un appétit de cheval qui a bien gagné son avoine… Il avait mangé sa béjeaude, la soupe aux choux et des gogues, — vous savez, des espèces de boudins, — et, après le repas, la grand’mère Coussac, un peu fatiguée, était montée se coucher (M Coussac, la mère de Catherine, avait… pris le chemin que nous prendrons tous… l’année précédente), le père Léonard et sa fille Catissou restaient seuls dans la pièce du bas, — près de l’armoire où était l’argent, — lui lisant l’Almanach limousin qui venait de paraître chez Ducourtieux, elle tricotant un bas de laine.

« Il faut vous dire que le logis de Coussac donne sur le jardin, derrière la maison ; il y a une fenêtre à hauteur d’homme, qu’on fermait à volets, tous les soirs, et que ce soir-là, le brave homme, qui avait un peu chaud, laissait exprès entrouverte. Il lisait donc, sous l’abat-jour d’une petite lampe, et Catissou l’entendait tourner et retourner les pages de l’almanach. Elle m’a souvent dit qu’elle se sentait, tout en travaillant machinalement, un peu assoupie par ce bruit de papier, presque régulier, et par le tic-tac de la pendule ; — et voilà, tout à coup, que, levant la tête de dessus son ouvrage pour voir, en bâillant un peu, s’il n’était pas temps d’aller dormir, elle vit, — elle crut d’abord qu’elle se trompait, qu’elle rêvait, qu’elle avait le cauchemar, — elle vit, entre les battants des volets, passer, se glisser doucement, doucement, une main… une grosse main… mais une main étonnante… une main large, épaisse, avec quelque chose d’effrayant, quelque chose que Catissou remarqua tout de suite… une main dont les quatre doigts, presque aussi gros que le pouce, étaient tous égaux…tous de même taille… tous terminés comme si on avait tiré une ligne pour les couper… Et ils n’étaient pas coupés, ces doigts : ils avaient des ongles comme les doigts de tout le monde… seulement ils se terminaient comme ça, alignés affreusement, et, — c’est le mot du docteur Bouteilloux qui les a vus depuis, — spatulés… oui, c’est bien ça : spa-tu-lés… ce qui veut dire en forme de spatule…

« Et elle se glissait, je vous l’ai dit, le long des volets, cette affreuse main, comme une grosse araignée accrochée là avec ses pattes, et elle cherchait évidemment à pousser le volet sans faire de bruit. Elle restait même là maintenant presque immobile, comme si l’homme à qui appartenait cette main devinait, voyait que Catissou regardait.

« Un moment, Catherine crut qu’elle avait la berlue, que la lumière de la lampe lui avait trop tapé sur les prunelles et lui faisait voir quelque tache rouge ou noire, comme lorsqu’on a trop regardé le soleil. Elle les ouvrait, ses yeux, très effrayée, et, la main s’avançant, s’avançant, glissant sur le bois, — avec ces énormes doigts égaux, — Catissou alors, ne pouvant plus douter, voulut crier, mais elle se sentit le cou aussi serré que si cette grosse main l’eût étranglée. Elle ne trouvait pas un son dans sa gorge, pas un. Elle se leva, étendit le bras vers Coussac et, secouant son père par sa manche, elle lui montra, du côté de la fenêtre, la terrible main qui semblait grossir encore plus, et qui venait… venait… Mais, au moment même où le vieux Coussac, se retournant, allait, lui aussi, apercevoir cette main, le volet, poussé brusquement et la fenêtre ouverte très vite faisaient s’ouvrir la porte de la salle du bas, un courant d’air s’engouffrait là, et la lampe, après avoir jeté au plafond un filet de flamme et de fumée, s’éteignait net, laissant Catherine et son père là… dans la nuit.

« Alors, entendant le bruit lourd d’un corps qui sautait dans la salle, Coussac essaya de trouver, dans la table sur laquelle il lisait, un couteau pour se défendre, — pour défendre surtout Catissou et l’argent de M. Sabourdy, — mais avant qu’il eût ouvert le tiroir, il était pris à la gorge et il sentait, le pauvre diable, que quelque chose de froid lui entrait dans le cou, là, à gauche, du côté de l’épaule… la pointe au cœur… Catissou criait, ne voyant rien et devinant tout. Paf ! Un coup de poing, lourd comme un marteau, lui tomba sur le crâne et retendit raide, elle aussi. L’homme devait avoir des yeux de chat : il distinguait tout et visait bien.

« Si Catissou ne fut pas tuée, c’est que la lame du couteau qui avait frappé Coussac s’était brisée dans la plaie : l’homme d’ailleurs n’avait pas besoin d’autre arme que son poing. La pauvre fille resta évanouie, elle ne pourrait dire combien de temps, et quand elle revint à elle, elle se retrouva dans cette salle basse qui sentait la lampe éteinte, l’huile et le sang ; et la vieille mère Coussac, en chemise et plus blanche que le linge, essayait de ranimer le pauvre Léonard qui râlait, avait du sang plein la bouche, et montrait son cœur comme pour dire : « Ça a touché là Pas de remède ! »

« Inutile de vous dire que l’armoire où Coussac avait mis l’argent était forcée, et les billets de mille envolés… La canaille aurait même pu faire pis… Catissou était assez jolie… Mais c’était un amateur qui ne tenait qu’à l’argent… Ah ! quelle nuit ! Le faubourg Montmailler s’en souviendra longtemps. On éveilla les voisins, on fit une battue dans le jardin, on cerna et fouilla des maisons… On trouva des traces de souliers ferrés dans les plates-bandes… On en prit la mesure… On recommanda de n’y pas toucher… On avait allumé des lanternes… On allait et cherchait partout… Pendant ce temps-là, Coussac se mourait et la mère, comme une furie, disait :

« — Si je tenais le gueux qui me l’a tué, je lui enfoncerais mes ongles dans la bouche pour lui arracher la langue !

« Catherine, elle, à moitié folle, voyait toujours cette main, cette affreuse main aux quatre doigts égaux qui glissait, glissait sur le volet de chêne comme un faucheux ou comme un crabe…

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